CHAPITRE XX
donc toutes les opinions ne se produiraient-elles pas librement au grand jour, et, à l’exemple des avocats, qui s’embrassent au sortir de l’audience , pourquoi catholiques et libres penseurs ne vivraient-ils pas en frères sous la protection des mêmes lois ?
Il ne faut pas s’y méprendre : ce n’est pas là de la tolérance, mais bien une profonde indifférence. Loin de provenir d’un bon .sentiment, elle tient surtout à la mollesse et à l’apathie, qui sont une des hontes de notre temps. Il reste peu de vrais juifs, peu de vrais protestants, et, pendant ce temps-là, chez les catholiques eux-mêmes s’est graduellement refroidi l’amour de leurs frères dissidents. C’est cet amour, poussé jusqu’à la tendresse, qui, pendant des siècles, a porté le chrétien à chérir les hommes, et à détester les illusions dont ils étaient victimes, et qui, en retour, a suscité de la part de l’erreur, des colères Implacables. Aujourd’hui, la paix paraît faite, parce que la soif du bien et la haine du mal ont diminué. Sous l’empire de cette lâcheté, on assiste froidement à l’extermination des Polonais, à runification de l’Italie, aux insultes grossières prodiguées au Christ et à son Vicaire, et l’on passe tous les jours à côté des Pilâtes ou des Judas modernes, sans sentir la douleur déborder de sa poitrine, et son sang bouillonner d’une juste indignation. Si l’affaissement des esprits et des caractères devait se prolonger, si le soin des intérêts matériels devait prendre la place des préoccupations politiques et religieuses, loin de pacifier le monde, cette abjecte
insouciance transporterait bientôt et concentrerait sur le terrain social, avec une violence et un acharnement plus aveugles que jamais, la guerre qu’on se flatte de bannir de la terre.
Mais, par bonheur, ce nouvel abaissement ne deviendrait possible que si l’Église renonçait pour toujours au prosélytisme qui est sa vie. 11 faudrait qu’elle se contentât d’administrer paisiblement, àl’ombre du droit commun, les âmes qui croient encore en elle, et d’être , selon le vœu des rationalistes honnêtes , une religion comme les autres, ou une branche de la religion et du spiritualisme universels. Vain espoir ! 11 y a en elle, malgré des affaiblissements passagers, un principe d’amour, qui, tant qu’il lui restera un souffle de vie, la précipitera à la poursuite des âmes dont elle a soif, et lui fera combattre toutes les erreurs, les injustices, les tyrannies, qui pèsent sur l’humanité, et il y a chez ses ennemis un principe de haine, qui les pousse à l’attaquer dans ses derniers retranchements, comme la delenda Carthago de la raison émancipée.
Aussi ne jouit-elle , en plein dix-neuvième siècle, que d’une liberté fort limitée et sans cesse disputée. Les articles organiques demeurent suspendus sur sa tête, comme une épée de Damoclès; ses ordres religieux sont à peine tolérés; le pouvoir temporel de son Souverain Pontife est menacé d’une ruine complète. Tout ce qui assure l’indépendance et la vitalité de ses institutions est entouré des méfiances et des entraves de la législation moderne.