CHAPITRE XX
A l’inverse de la logique , qui pousse d’ordinaire à chercher l’unité et la solidarité de toutes les forces humaines, l’idéal du moment était de croire à l’isolement possible, à la perfection séparée, à l’indépendance complète de la religion , de la politique , de la science et de la philosophie.
A ce type de la révolution modérée, les rétrogrades ne trouvaient à opposer que la synthèse de l’ancien régime, c’est-à-dire l’autorité dynastique, supérieure à toutes les lois , protégeant l’Église comme une inférieure à son service. C’était sur ce principe faux que la monarchie française avait vécu depuis Philippe le Bel; et, tant qu’il avait été national et populaire, l’Église avait dû en subir les conséquences. Mais les choses avaient bien changé depuis que, par son développement naturel et fatal, l’absolutisme avait enfanté la révolution, et que, pour conjurer l’orage, il avait dû invoquer l’emploi de la force et les victoires de la coalition. L’Église, succursale de l’ancien régime et de la Sainte-Alliance! Il y avait là, ne fût-ce que dans les imaginations, un rapprochement monstrueux, un patronage odieux et funeste, dont les vieux conservateurs cherchaient vainement à se dissimuler le danger, et qui faisait bondir la jeune génération.
L’heure n’étant pas encore venue, où la liberté et l’autorité reconnaîtraient leur impuissance à rien fonder sans le concours de la Foi, et la société restant partagée en deux camps exclusifs, il fallait que la vérité eût ses représentants dans l’un et dans l’au-
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tre. La jeunesse, qui aimait, comme elle le mérite, la liberté politique, et la croyait définitivement inaugurée par le système parlementaire, ne pouvait demeurer sans ami ni sans guide. Un homme, entre tous, vécut de sa vie, partagea ses aspirations et ses espérances, et prit ainsi sur elle un immense ascendant : ce fut le père Lacordaire.
11 faut prendre le père Lacordaire tel que nous l’avons connu, tel qu’il a vécu, et non comme voudraient nous le représenter, sur sa tombe à peine fermée, des publications aussi incomplètes qu’indiscrètes, des discussions mesquines et passionnées, faites pour diminuer le nom d’un homme moins haut placé, mais qui ne sauraient porter atteinte à la gloire pure de l’illustre dominicain. Nul n’a rendu à l’Église et à ses institutions militantes des services plus signalés. Nul n’aurait pu faire, à sa place, le bien que nous lui devons. Ses illusions politiques elles-mêmes, s’il en eut, contribuèrent à la sympathie qu’il excita. Ses auditeurs se retrouvaient en lui : ils sentaient leur cœur battre dans sa poitrine. Au lieu du chrétien résigné, qui accepte les événements comme un mal sans remède, et qui, replié sur son âme, ne s’occupe plus que de sa perfection intérieure, c’était, à la fois, le catholique et le citoyen, ayant confiance dans l’avenir, dans la mission inséparable de l’Église et de la France, et croyant fermement à la réconciliation nécessaire de sa foi, de sa patrie et de la liberté.
Écoutons-le se peindre lui-même, dans un épan-
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chement de l’amitié : « Nd dans un siècle troublé jusqu’au fond par l’erreur, j’avais reçu de Dieu une grâce abondante, dont j’ai -ressenti, dès l’enfance la plus tendre, des mouvements ineffables ; mais le siècle prévalut contre ce don d’en haut, et toutes ses illusions me devinrent personnelles à un de.gré que je ne puis dire, comme si-la nature, jalouse de la grâce, avait voulu la surpasser. Quand la grâce vainquit, contre toute apparence, il y a douze ans, elle me jeta au séminaire sans avoir pris le temps de me désabuser de mille fausses notions, de mille sentiments sans rapport avec le christianisme , et je me trouvai tout ensemble vivant du siècle et vivant de la Foi, homme de deux mondes, avec le même enthousiasme pour l’un et pour l’autre, mélange incompréhensible d’une nature aussi forte que la grâce et d’une grâce aussi forte que la nature. »
Et plus loin ; « Nous manquons d’un ouvrage qui expose toute la suite de la doctrine catholique d’une manière conforme aux pensées de ce temps, c’est-àdire capable par de certaines analogies de faire impression sur les âmes telles qu’elles sont. J’ose dire que j’ai reçu de Dieu la grâce d’entendre ce siècle que j’ai tant aimé. »
Voilà tout le père Lacordaire. 11 aima sincèrement la liberté politique; il crut trop à son triomphe isolé, que la Foi viendrait consolider plus lard ; il ne s’aperçut point que, se séparant de la vérité religieuse, et ne commençant pas, avant tout, par redevenir ca-
tholique, la liberté condamnait ses expériences à la stérilité.
Trompé dans son espoir, il vit avec tristesse le pays chercher un refuge commode sous un pouvoir plus absolu, et plusieurs de ses anciens amis applaudir, sans mesure, ce nouveau régime, comme un type de gouvernement chrétien. La vue de ces inconstances le fit plutôt tomber dans l’excès opposé. 11 ne comprit pas qu’en attendant la réconciliation de la liberté et de l’autorité au sein de l’Église , il fallait subir, tour à tour, leurs tentatives imparfaites, et les aider sans aigreur, comme leur résister sans faiblesse.
Ce chagrin de ses derniers jours lui rendit plus cher encore le rêve de la neutralité momentanée de l’Église. Suivant lui, c’était pour des temps meilleurs qu’elle devait se réserver, comme si elle n’était pas la compagne nécessaire de toutes nos épreuves. Toutefois, ses illusions, comme ses déceptions, n’altérèrent jamais un seul instant le fond même de ses principes. 11 ne cessa pas de croire que la prééminence de l’Église était le seul idéal de la liberté. Dans les plus belles pages sorties de sa plume, dans sa lettre au Saint-Siège, en 1836, il constata, et il proclama, avec une admirable netteté, tous les droits de la vérité. « Le monde, écrivait-il alors, cherche la paix et la liberté; mais il les cherche sur la route du trouble et de la servitude. L’Église seule en fut la source pour le genre humain , et, seule, dans ses mamelles outragées par ses fils, elle en conserve le lait intarissable