‹ L'encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789;Chapitre 17 sur 219 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La justice constate avec efTroi le relâchement des mœurs. Les attentats les plus honteux se multiplient avec une irrésistible rapidité. Dans les grandes villes, où le progrès semble à son apogée, la séduction est si forte qu’il faut pour s’en préserver l’indépendance, les loisirs du riche, et que la fille de l’ouvrier y est, presque infailliblement, condamnée au déshonneur.

Ainsi, au lieu du triomphe de la justice, éclate celui de l’oppression et de la tyrannie. Alors que la vérité n’avait qu’à paraître pour exercer un invincible ascendant, l’erreur reste partout vivace, toujours prête à renaître après tous les assauts , après toutes les catastrophes. On avait cru que l’ignorance et la pauvreté retenaient seules les peuples captifs : et les progrès de la science et de la richesse ne servent qu’à mettre à nu la racine du mal au plus profond du cœur de l’homme. Fût-il réuni sous les mêmes lois, doté d’un bien-être sans limites, le genre humain, comme chacun de ses membres, se trouverait encore aux prises avec une corruption native, que toutes les forces de la civilisation ne parviennent pas à contenir.

N’est-ce pas la trace irrécusable de la déchéance originelle? Les plus éclairés de nos politiques et de nos économistes en font l’aveu. 11 est écrit, en pages éloquentes, dans les MèdUalions deM. Guizot, comme dans les Réformes de M. Le Play.

La foule est moins clairvoyante. Sans s’en rendre compte, elle .s’affaisse sous le poids du mal qu’elle avait mis son orgueil à nier. En effet , rien ne mène

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plus vite au découragement qu’une ardeur irréfléchie et de folles espérances. De là, après l’enthousiasme de 1789, de 1830 et de 18à8, l’abaissement des caractères, le scepticisme des esprits et une honteuse résignation à toutes les misères que l’on prétendait guérir.

En résumé, pendant que le Pape, que l’on croit au bord de la tombe, se proclame plein de vie, et affirme, plus énergiquement que jamais, sa mission divine et perpétuelle, l’esprit moderne, en plein triomphe, se trouve mal à l’aise et doute de luimême. C’est un premier démenti à l’apparente supériorité dont se vantent les adversaires du Saint- Siège.

11 faut aller plus loin, et ne pas craindre de sonder, à la fois, les plaies de nos sociétés et celles de l’État romain. Car il importe de bien discerner le principe de vie et la cause de mort qui se les disputent.

Ce qui saute tout d’abord aux yeux, c’est la division, l’antagonisme, et partant l’impuissance des forces intellectuelles et matérielles qui sont au service de la civilisation moderne.

Que dire des gouvernements? Leur condition est peut-être plus digne de compassion que de rigueur. Obligés de prendre les hommes tels qu’ils sont , de compter avec les idées dn moment , subissant et leur entourage originel et celui que leur créent sans cesse l’ambition et l’intrigue, ils ont certes leur part de responsabilité; mais elle est essentiellement limitée.

3li CHAPITRE 11.

Ce n’est pas leur faute s’ils sont presque partout réduits à vivre au jour le jour. Tenus en suspicion par leurs peuples comme par leurs voisins, ils multiplient, d’année en année, le nombre de leurs soldats; ils perfectionnent sans relâche leurs moyens de destruction. Les ressources les plus claires , les hommes les plus vigoureux se consument en armements insensés, comme si dans chaque pays le pouvoir était destiné à dévorer ce qu’il y a de trop et de meilleur. Si déplorable qu’il soit, ce développement de la force matérielle est devenu nécessaire. En effet, la force morale a disparu, et, à la place des principes auxquels personne ne croit plus, il ne reste que des faits condamnés à s’affirmer et à vivre par la violence.

Autour des gouvernements , inquiets et chétifs navigateurs , s’agitent les flots tumultueux des passions religieuses et nationales politiques et sociales.

En vain quelques esprits, généreux mais chimériques, s’efforcent-ils de réunir, dans une tolérance commune, les branches diverses de la grande famille chrétienne. En vain le scepticisme prétend-il fondre les dogmes les plus opposés en une vague et nuageuse indifférence. Le schisme poursuit, par le knout et par la Sibérie, l’assimilation de ses sujets catholiques. Le protestantisme mine, à prix d’argent et à coups de révolution , la grande unité romaine. Elnfin , tout ce qui est jeune et logique dans le camp de la libre pen.sée, a déclaré une guerre à mort à Jésus-Christ et à son Église. Ainsi, lutte et anarchie partout. Toute-

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fois qu'on note d’avance cette particularité le catholicisme reste le centre contre lequel les vieilles hérésies et les aspirations modernes unissent leurs efforts.

Même antagonisme entre les peuples ou nationalités. En apparence, ils se partagent en deux catégories : les peuples d’ancien et de nouveau régime , les vieilles et les jeunes constitutions, la vieille et la jeune Europe. Mais cette division n’est que le moindre mal. Au' sein de ces deux camps, moins différents qu’on ne pense, se retrouvent en présence une race conquérante et une race conquise, des annexeurs et des annexés, des nationalités qui prétendent naître et grandir aux dépens de leurs voisines, et des nationalités qui se débattent contre ces étreintes meurtrières.

Au milieu de ces dissensions , le crime de l’ancien régime , le partage et l’anéantissement de la Pologne , s’achève, sans que la révolution ait rien pu ou rien tenté pour une cause digne entre toutes d’exciter son zèle. Le crime de la révolution , l’uniflcation et l’asservissement de l’Italie, se consomme sans que les plus augustes et les plus touchantes infortunes aient fait vibrer la moindre ûbre chez les potentats de l’ancien régime. L’injustice et l’impuissance sont égales de part et d’autre, avec ce trait commun , que ce sont partout des catholiques qu’on écrase sans pitié. Opprimés de tous côtés, ils n’oppriment personne. En une seule année, il a coulé de leurs veines, à Naples et en Pologne , plus de sang qu’ils n’en oni versé pendant des siècles.

CHAPmu-; 11.

Si de ce vaste champ de douleurs nous passons à l’examen d’un peuple en particulier, le tableau n'est pas plus consolant. Ceux que leur intelligence et leur fortune destinaient à conduire l’opinion et à servir de trait d’union entre la multitude et le pouvoir, sont divisés en partis, qui se subdivisent eux-mêmes en coteries, toutes dépourvues d’esprit politique, toutes plus ou moins étrangères au véritable sentiment populaire, partant incapables de prendre sur leur temps un ascendant sérieux.

Pour les uns, tout est dans le choix de la dynastie, pour les autres , dans l’agencement des institutions ; ceux-ci ne voient que l’expansion de la richesse et du Inen-être, ceux-là que la liberté de tester ou le droit d’association. Nul ne songe que ces grands intérêts se tiennent, que la première chose à faire serait d’établir clairement les conditions, communes et primordiales, de l’autorité et de la liberté, de l’ordre et du progrès. Aussi chacun persiste-t-il à voir le salut de la société dans la recette qu’il rumine. Personne ne parvient ni à convertir son voisin ni à se ranger soimême à l’avis d’autrui.

Faute de s’entendre sur le fond des choses, les gens d’esprit ont fait, depuis quelque temps, de laborieux efforts pour mettre les principes hors de cause, et pour rallier leurs forces éparses autour du drapeau de la liberté, de la paix et de l’économie. « Gardons chacun , disent-ils, nos chères convictions. Que chaque religion, chaque parti soutienne, dans le champ des

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théories, la perfection de son idéal. Que chaque peuple s’occupe de conquérir lui-même son indépendance politique et nationale. En attendant, oublions ces horizons lointains pour nous occuper de nos affaires à un point de vue pratique. Ne songeons qu’à l’amélioration pacifique de nos institutions et de nos finances, qu’au couronnement progressif de l’édifice, qu’aux biens modestes après lesquels tous les honnêtes gens soupirent. »

Ce serait merveille s’il suffisait de désirer ces biens pour les avoir. Malheureusement la paix, la liberté , l’économie , ne se décrètent pas. Elles supposent précisément ce qui nous manque, c’est-à-dire l’union des esprits et des cœurs en des principes communs. Y toucher, même avec la plus grande discrétion, c’est remuer des questions grosses comme le monde, et intimement liées les unes aux autres. Que vous proposiez de déplacer d’un ligne ou d’une lieue les tours de Notre-Dame, la difficulté reste la même.

La liberté! certes nul bien n’est plus digne de passionner les âmes. Mais pour peu qu’on lui ouvre la porte, qui lui posera des bornes? Qui lui dira : Tu n’iras pas plus loin? Déversée au dehors, comment l’empêcher de mettre l’Europe en feu? Concentrée sur elle-même, ne va-t-elle pas réveiller le socialisme qui dort, et évoquer la formidable perspective qui, en 18 à 8 , a tout à coup glacé d’effroi nos hommes d’État les plus résolus?

La paix n’est pas moins séduisante. Mais sur quoi

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