CHAPITRE XXI
selle, son unique occupation est de donner le chaîne à l’opinion , et de faire croire que ce n’est pas lui, mais un autre génie caché, qui séduit, enlace, trompe les âmes honnêtes, et trame de les asservir à son empire. A entendre ses journaux, ses brochures, ses dénonciations de tous les jours et de tous les instants, il est ailleurs une puissance mystérieuse, hypocrite, infernale. L’Église catholique et sa vaste hiérarchie lui servent d’instrument; les ordres religieux en sont les agents secrets ; le vertueux Pie IX ne fait que lui obéir. Affamée de domination, elle veut ramener les peuples à la servitude intellectuelle, politique et sociale.
On a tant parlé de cette conspiration ultramontaine qu’on a fini par y croire, et nos hommes d’État se sont crus obligés de la signaler comme un péril public. Mais où en trouver le centre et la tête? Qui en tient les fils? Qui en fait mouvoir les ressorts cachés? Les ministres les plus habiles, les chercheurs les plus perspicaces y ont usé leur sagacité.
A la suite de longues méditations, M. Bonjean a cru découvrir, vingt ans après Eugène Sue, que les Jésuites étaient les vrais coupables, et nous avons eu, en style politique et sénatorial , une nouvelle édition du Juif errant.
Mais les Jésuites sont là, prêchant, enseignant au grand jour, et M. Rouland, qui les a surveillés, pendant des années, comme ministre de l’instruction publique et des cultes, n’a jamais rien trouvé à leur
UNION DE L’ÉGLISE ET DE L’ÉTAT. 375 reprocher. On peut l’en croire. Or, suivant lui, la source du mal est beaucoup plus cachée. Tout au fond du faubourg Saint-Germain, au fond d’une cour mystérieuse et déserte, trois ou quatre journalistes, rédigeant le journal le Monde, tués il y a quatre ans avec l’ Univers, et ne revivant que grâce au bon vouloir du ministre de l’intérieur, voilà (qui le croirait?) les chefs diaboliques qui mènent le Pape, les Évêques et les religieux, l’autorité devant laquelle tremblent les plus grandes intelligences, la théocratie renaissante qui menace de nous courber sous un joug de fer.
M. de Persigny a été longtemps ministre de l’intérieur, et il ne peut accepter la responsabilité que lui renvoie M. Rouland. N’avoir pas reconnu l’existence et la gravité d’un tel fléau, c’est chose impossible. Si le Monde avait été si dangereux, on l’aurait supprimé dix fois. Non : l’hydre à écraser, c’était la Société de Saint-Vincent de Paul. Aussi n’a-t-on pas reculé, et, malgré les périls que courent tous ceux qui s’attaquent aux ultramontains, on a dissous cette redoutable asso’ciation. Mais ce n’étaient là que les membres, les soldats, les agents infimes et subalternes. Restait à trouver la tête, cette tête que ni M. Bonjean ni / M. Rouland n’avaient eu l’esprit de découvrir. M. de Persigny a voulu en avoir l’honneur, et il a fait tout exprès le voyage de Rome. A peine arrivé, il a vu de ses yeux le secret, le grand secret que personne n’avait aperçu. A son retour, il a, sur l’heure, convoqué tout le peuple français pour en recevoir la confidence.