QU’EST-CK QUE L’ÉGLISE ET L’ÉTAT
de l’État à s’assujettir la religion et ses ministres, et à se faire un instrument docile de la seule puissance capable de lui résister. S’il y. parvient, la servitude est complète, et la multitude est à la merci de ceux qui l’exploitent. On a beaucoup parlé de la division des pouvoirs. Celle-ci est la .seule fondamentale, la seule indi-spensable. Quelles que soient les combinaisons de parlement et de magistrature, quand le prêtre, interprète et gardien de la morale, devient le fonctionnaire salarié du plus fort, il n’y a, en définitive, qu’un seul pouvoir, contre lequel la conscience n’a plus aucun recours.
Toutefois, en cherchant dans la religion la pui.ssance morale capable de remédier aux vices de la puissance matérielle, dans l’Église le frein de l’État, dans le prêtre le juge spirituel du prince et du magistrat, le protecteur suprême de la patrie, de la société, de la famille, avons-nous fait autre chose que reculer la difficulté? Comment, à leur tour, la religion, l’Église et le prêtre , chargés de guérir et de réformer les autres, corrigeront-ils leurs propres défauts? Parlant de la part de Dieu, exerçant en son nom la plus redoutable des autorités, comment échapper à la tentation de prendre sa place et d’asseoir sur l’oppression des consciences la plus odieuse et la plus irrémédiable des tyrannies?
Certes, rien n’est plus affreux que cet abus hypocrite du pouvoir spirituel, cette exploitation des choses saintes, cet a.sservissement des âmes. F.t pourtant le
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péril est si grand, la pente si glissante, que toutes les religions humaines y ont succombé. Elles sont devenues l’exploitation des peuples en société du pouvoir civil. Toute religion humaine est condamnée par cela même à être une théocratie, c’est-à-dire l’absorption égoïste et hypocrite de tous les pouvoirs. 11 n’y a qu’une religion surnaturelle et divine qui puisse garder à Dieu sa place, transmettre sa parole dans sa pureté, et, en même temps, laisser aux hommes la somme de liberté possible que Dieu même respecte en eux.
Cette religion divine existe-elle? Après six mille ans de labeurs, l’humanité est-elle en possession de ce flambeau salutaire? Ou bien, malgré les services qu’elles ont rendus, les religions positives ne sontelles toutes que des institutions transitoires et imparfaites, adaptées aux besoins des peuples enfants, mais sujettes elles-mêmes aux excès de la puissance spirituelle, les plus révoltants de tous? L’utilité de la religion ne va-t-elle pas en diminuant à mesure que la civilisation se développe? Au point où nous en sommes venus, n’apparlient-il pas désormais à la raison publique, représentée par l’État , de contrôler et de réformer la religion? N’est-ce pas dans l’expansion de la raison individuelle, dans la voix de Dieu parlant directement à la conscience de chacun, qu’il faut chercher de plus en plus le remède aux vices de l’Église et de l’État?
On le voit, tout se réduit aujourd’hui à une alternative simple et claire. Ou bien il y a une religion
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QÜ’EST-CË QÜK L’ÉGLISE ET L’ÉTAT? 05
révélée, non pas relativement, mais absolument vraie; non-seulement utile, mais nécessaire en tout temps et en tout lieu ; recevant de Dieu en personne sa garantie d'infaillibilité et d’incorruptibilité, capable de corriger les abus des forces naturelles dans l’homme et dans l’État sans dégénérer elle-même en despotisme théocratique. Ou bien il n’y en a point , et, en ce cas, c’est dans la religion naturelle et dans la conscience individuelle que nous trouverons la véritable parole de Dieu, l'instrument de progrès et de réforme, le chemin de la perfection.
De quelque façon que Dieu parle à l’homme, le caractère distinctif et nécessaire de la vraie religion, naturelle ou révélée, doit être d’offrir aux hommes et aux peuples un secours progressif, proportionné à leur degré de civilisation, lin effet, c’est l’enfant, l’ignorant et le pauvre qui ont le moins besoin de l’assistance divine. Le jeune âge, qui ne connaît encore ni les orages des passions ni les tortures du doute, trouve, dans les soins d’une mère et dans la volonté d’un père, une providence qui le préserve de tous les dangers. Dans sa rude vie, le laboureur de tous les climats puise une sagesse et une vigueur qui, même avec une doctrine imparfaite, suffisent à maintenir sa race et ses mœurs, et le paysan, russe ou suédois, obéit à ses popes ou à ses pasteurs sans se douter qu’ils ont rompu avec le centre d’unité, altéré le dogme et le culte, et qu'entre leurs mains, la Foi n’est plus qu’une succursale de l’État. Comme les
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patriarches des anciens temps, les Tartares et les Mongols promènent, de siècle en siècle, leurs troupeaux à l’ombre de quelques traditions primitives. Parmi eux, le chef de famille réunit en ses mains l’autorité du père, du magistrat et du prêtre, trop rustique pour dégénérer en tyrannie. S’il faut un secours eflicace, une protection visible, un flambeau sûr, c’est à l’ûge viril, tour à tour assiégé par les tentations du plaisir, de l’ambition et du gain; c’est à l’ouvrier des villes, actif et intelligent, mais aux prises avec le luxe et avec le scepticisme; c’est au riche surtout, .si prompt à s’endormir en une égoïste oisiveté; c’est enfin , entre tous, à l’homme de génie qui, dominant les autres, risque sans cesse de les perdre en se perdant lui-même.
Il en est de même des peuples. A la rigueur, l’instinct pourrait sufiire à des tribus barbares, protégées par un rude climat et par une vie primitive. Mais, à mesure qu’elles s’éloigneront de cet état de nature qui, s’il n’est pas chimérique, est du moins fort rabaissé, à mesure qu’elles entreront en possession de la riches.se, de la science et de la puissance militaire, leur sages.se, leurs vertus de famille, leur vigueur et leur liberté seront de plus en plus exposées, si elles n’ont un remède croissant avec le danger.
Est-ce le catholicisme, est-ce le rationalisme qui nous donnera ce secours divin , nécessaire au siècle pré.sent,en proportion même des lumières et de l’opulence dont il est justement fier?
Dù
(.)L1’kst-ck quk l’kolisk et L’état? «7
Quand il s’agit de répondre à cette question capitale, tout le monde est bien d’accord pour reconnaître la vérité et la supériorité relatives du catholicisme; mais on en fait avec un superbe dédain l’apanage des temps barbares, des populations pauvres, des ignorants, des faibles, des femmes, des enfants. Comprenant l’efTicacité de cette tactique, les incrédules sont les premiers à proclamer les services rendus par l’Église au moyen âge, si on leur concède que ces services sont impossibles et superflus de nos jours. Et , de leur côté , en cherchant à démontrer la vérité religieuse de la Foi , ses plus intelligents et ses plus généreux défenseurs sont souvent tombés dans le piège qui leur était tendu. Ils ont passé sous silence et comme abandonné la démonstration de sa vérité , de sa supériorité, de sa nécessité politique et sociale. Sous prétexte de ménager les temps, les opinions, les gouvernements modernes , on semble prendre à tâche d’excuser l’Église d’être intervenue jadis dans les affaires temporelles, comme si cette intervention avait besoin d’être justifiée par la grossièreté et l’ignorance de ces âges primitifs. On admet ainsi implicitement que les peuples civilisés peuvent se passer de ce contrôle et de cette prééminence. 11 semble que pour eux il y ait une relation constante entre leurs progrès et leur degré de sécularisation.
Cette concession aboutit à la négation de la vérité catholique. Les peuples seront fatalement conduits à reconnaître son infériorité, son insuffisance, puis