‹ L'encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789;Chapitre 36 sur 219 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

essayent de broder sur ces horreurs je ne sais quelle théorie de progrès continu et indéfini. Les morts se lèvent pour les démentir. Car les morts ont écrit, et , d’une voix unanime, leurs écrits attestent à cette époque une décadence incurable, irrésistible. A bout de ressources, l’esprit humain consumait son soufïle expirant en stériles regrets du passé, en plaintes amères contre la civilisation. A entendre Salluste, Tacite et tes autres, l’opulence avait toujours et fatalement conduit les peuples à la mollesse , à la dépravation et à la ruine. Les richesses, les lumières, les arts, la grandeur et le pouvoir n’étaient que des dons perfides imprégnés d’un venin caché. Condamnée au mat dès son berceau, l’humanité tournait ainsi dans un cercle lamentable. Plus elle s’élevait par sa vertu et par son énergie, plus elle semblait bientôt condamnée à redescendre dans le vice et dans la honte.

Que signifie cette théorie farouche dont plus d’un penseur moderne s’est inspiré, mais que l’Église, quoi qu’on dise, a toujours répudiée, et à laquelle elle a seule le privilège de nous arracher ? C’est l’aveu de la déchéance originelle, la constatation d’un mal croissant, et l’absence de tout remède eflicace pour le guérir.

Pourtant la voix de la conscience, l'instinct du droit et de la justice naturelle, l’amour de la liberté et du progrès, ne manquaient pas plus aux anciens qu’aux modernes. Leurs lois et leurs écrits, leurs discours et leurs faits d’armes annoncent des caractères aussi

largement taillés que les nôtres. Comme aujourd’hui, nulle tradition du passé, nul préjugé de caste ou de doctrine ne pesait plus sur leur raison , alors que le dernier plébéien pouvait devenir consul et empereur. Comment donc expliquer ce singulier mystère, qu’ils soient librement arrivés à détruire toute liberté , et que, dans la vie religieuse, dans la vie politique et dans la vie sociale, la liberté du mal ait tué la liberté du bien?

La chose est simple, et chacun va la comprendre. Reconnaissant le penchant au mal, qu’aucun homme de bon sens ne saurait nier, le Romain de l’empire, comme le rationaliste de nos jours, avait pris soin d’extirper peu à peu, jusque dans sa dernière racine, toute intervention et tout secours divin , c’est-à-dire le remède même qui pouvait le sauver. Pour combattre le mal, il ne connaissait plus qu’une seule puissance : l’État, ou, en d’autres termes, les forces naturelles déchaînées et livrées à leurs entraînements, le mal lui-même concentré et affranchi de toute loi morale.

A ce moment, la religion primitive s’était partout altérée. On avait peu à peu oublié ce qui faisait son essence : le dogme de la chute, 1a nécessité et l’attente d’une réparation, et cette sorte de rédemption anticipée qu’opéraient le sacrifice et la vertu. Sous mille formes barbares et monstrueuses , le paganisme en était , venu à satisfaire chacune des passions qu’il aurait dû combattre. Assemblés à Rome, les prêtres

Page 1