L’ENCYCLIQUK ET LA CONVENTION. 'J
Tel est le but.
Pour l’atteindre, il faut savoir n’être l’ennemi ni le flatteur de personne, et ne pas plus céder à la tentation stérile de rejeter tous les torts sur le gouvernement qu’à celle de comprimer et de dompter l’opinion au moyen de sa protection : double écueil difficile à éviter, en un pays où les esprits .sont aussi excessifs que mobiles, où le prestige du pouvoir et celui de l’opposition sont alternativement tout-puissants.
Depuis 18ù8 , la France a surtout vécu dans la peur de la liberté. Un catholique ne saurait partager ce sentiment. C’est en se séparant de l’Kgli.se que les aspirations modernes ont fait fausse roule, et se sont condamnées à la stérilité. Car l’église seule rend les hommes capables de concevoir et de réaliser, dans la mesure de leur vertu , les larges perspectives de l’émancipation universelle. Aussi les entraînements réactionnaires de 1852 n’ont-ils été ni longs, ni profitables pour les catholiques. Beaucoup d’entre eux le comprennent, et cherchent maintenant à seconder le réveil de l’opinion.
Cependant, bien que changée en apparence depuis la guerre d’Italie, la situation reste au fond la même. Toute superficielle, l’alliance des catholiques et des libéraux, essayée en ce moment, ne sera ni plus intime ni plus féconde que celle des catholiques et du pouvoir au lendemain du 10 décembre.
En effet, quand, au lieu de se joindre au gouvernement pour combattre ce qu’il croit être le despotisme
Kl CHAPITRE I.
religieux, le grand parti de 1789 s’unirait provisoirement à l’Église pour revendiquer ce qu’il croit être la liberté politique; quand nous aurions prouvé que c’est le gouvernement qui méconnaît les idées modernes, et qu’au nom de vagues sentiments d’indépendance, de justice et d’honneur politique, nous aurions groupé pour un instant, dans une opposition commune, catholiques et libéraux de toutes nuances, cela pourrait être une tactique habile pour déjouer une autre tactique, mais ce ne serait pas autre chose.
Laissons là cette petite stratégie au jour le jour. Il n’est que trop facile de cacher sa propre faiblesse, de conquérir la popularité du courage et de l’indépendance en se bornant à faire de l’opposition. C’est ainsi que, sans rien apprendre nous-mêmes, nous avons successivement usé et renversé les meilleurs gouvernements, Il est temps de faire autrement. Il est temps de voir que la politique du gouvernement n’est ici qu’un détail. Aujourd’hui, comme sous tous les régimes, c’est le pays qui a, d’une façon plus ou moins visible, la part prépondérante dans les actes de ceux qui paraissent le conduire. Les princes absolus comme les libres assemblées sont l’écho des pensées qui les environnent, et, dans ces hautes régions, l’homme qui croirait n’obéir qu’à des passions ou à des intérêts personnels, serait encore, sans le savoir, le serviteur des intérêts et des passions de son siècle.
Ainsi, au pouvoir et à ses conseillers, leur respon-
1,’KNCVCLIOÜE et la convention. Il
sabilité. Sachons d’abord nous préoccuper de la nôtre, dans une politique qui reflète les doutes, les incertitudes, les griefs de chacun. Point d’illusion à ce sujet. De la lettre à Edgar Ney jusqu’à la convention du 15 septembre, les documents officiels n’ont fait que suivre l’ornière creusée par d’autres gouvernements. Ils se sont bornés à enregistrer des reproches circulant de bouche en bouche. Ils ont mis en évidence une des plaies les plus profondes du temps, c’est-à-dire l’apparente contradiction de la vérité religieuse et de la vérité politique et sociale, de la vérité religieuse définie et représentée par l’Église catholique, apostolique et romaine, et de la vérité politique qui se croit définie par les principes de 1789 et représentée par l’État moderne. Voilà en deux mots ce qui pèse sur les âmes. Que nous suivions le drapeau du pouvoir ou celui de la liberté, ou que nous passions de l’un à l’autre, nous n’aurons rien fait si nous n’avons pas mis lin à cet antagonisme. Car, pourquoi se le dissimuler? le régime et la politique actuels ne sont que le résultat naturel et nécessaire de l’état des esprits. En se séparant de l’Église, le libéralisme moderne est voué à l’impuissance, et, en achevant de séculari.ser la société, il nous conduit fatalement , malgré la bonne volonté des gouvernants et des gouvernés, au pire des despotismes.
Or, le mal grandit à vue d’œil. Même aveuglement et même passion chez les adversaires du pouvoir et chez ses conseillers les plus intimes. Dans la presse,
CH A PU RK I.
à la tribune, sur les lèvres du prince Napoléon , à Ajaccio comme au Sénat, sous la plume de M. de Persigny , ministre ou simple pèlerin , c’est toujours l’idée soi-disant démocratique et napoléonienne, au fond despotique et césarienne, attisant et exploitant nos divisions, faisant son chemin dans le monde aux dépens des peuples et des souverains, sur les ruines de la Foi et de la liberté.
La société actuelle, dont on flatte ainsi les préjugés les plus aveugles, a pourtant fait un grand pas vers le catholicisme. Elle ne veut plus le détruire; au contraire, elle se sent intéressée à le conserver, à le protéger et à vivre en paix avec lui. Elle le regarde comme un des éléments nécessaires pour combattre le doute et l’immoralité qui la rainent. Mais, chose singulière, ce retour incomplet rend la situation plus délicate et peut-être plus périlleuse. Sous prétexte que ses avances sont repoussées, la société accuse l’Église d’ingratitude, et la menace d’une nouvelle rupture.
Quelle est-elle donc cette transaction , que l’on poursuitdepuis de longues années, et qui se formule aujourd’hui d’une façon de plus en plus pressante? Quelle place veut-on faire à l’Église dans un édifice dont elle devait d’abord être complètement exclue? Libéraux et gouvernants l’acceptent volontiers pour auxiliaire, mais en se réservant, en dehors d’elle et de son autorité, leur pleine indépendance, leur souveraineté sans limites et leur entière liberté d’action.