CHAPITRE V
prêtres, l’ambition d’Hérode et jusqu’à la lâcheté, masquée d'indifférence , de Pilate. Dans cette passion divine chacune des passions humaines retrouve son œuvre : la croix en fut, à la fois, le résumé et l’expiation, le triomphe et la défaite.
Qu’on ne nous accuse pas de nous égarer ici dans le domaine mystique et purement religieux, il est certain qu’en immolant le Juste par excellence, le fait brutal, le mensonge et la tyrannie crurent avoir porté le dernier coup au droit, à la vérité, à la liberté. A leurs yeux, le Crucifié était la fidèle image de l’humanité asservie et torturée. Car, en ce monde, le peuple ne fait qu’un avec la justice et la liberté. Chaque blessure faite à la justice et à la liberté lui est faite à lui-même. 11 est la victime nécessaire de tous les égoïsmes et de toutes les iniquités.
Cependant, au moment où on la croyait morte, il se trouva précisément que la puissance du droit était ressuscitée. Elle avait puisé sur la croix une vie nouvelle et désormais impérissable. Elle allait opposer au mal armée contre armée, autel contre autel, unité contre unité. En s’affirmant par le renoncement et par l’immolation, le droit redevenait assez fort pour résister au fait. Exerçant autour d’eux ce charme surhumain, les plus vertueux avaient trouvé le secret de désarmer et de captiver les plus forts. C’était le seul moyen de réaliser le triomphe terrestre de la vérité. Car, politiquement et socialement, la raison du plus fort est toujours la meilleure, et les plus beaux plans
L’KGLISE MALGRÉ L’ÉTAT. 89
ne sont que châteaux en Espagne, si l’on n’amène pas la force à se mettre volontairement au service de la vérité.
Ceux qui ne croient pas à la déchéance originelle, ne se figurent pas que la raison puisse résister à la vérité. Supposant dans toutes les âmes la même bonne foi, n’admettant chez personne la haine du bien ou la rage du mal, ils ne comprennent rien ni à l’histoire ni au cœur de l’homme. Pour expliquer les persécutions, ils en viennent à imaginer je ne sais quelle incompatibilité politique ou sociale entre le christianisme et la société romaine. Pourquoi fermer les yeux à l’évidence? L‘incompatibilité existait dans l’ordre moral. Elle était, le fait, non de l’Église, mais de l’empire.
La vérité peut tolérer l’erreur, et même tirer un nouvel éclat de cette comparaison ; mais il est impossible que l’erreur tolère à côté d’elle la vérité , dont elle n’est que la falsification. Le bien peut supporter le mal, qui ne fait souvent qu’ajouter à ses mérites; mais le mal ne saurait siTpporter le bien, qui est sa condamnation. Parce que Jésus blâmait leurs vices, les Juifs avaient dénoncé à César et crucifié cet homme, en qui s’incarnaient pourtant leurs traditions religieuses et nationales. De même l’empire romain, attaqué par l’Évangile dans sa corruption, devait fatalement immoler à César l’Église, qui, cependant, résumait et pouvait seule réaliser les aspirations du genre humain. De là cette haine aveugle des peuples