CHAPITRE V
n’atlaquait-il pas ouvertement le fait ? Pourquoi respecter une société et un pouvoir qui n’étaient plus que l’organisation du vice et de la tyrannie? Si jamais le droit de résistance ouverte, le droit de délivrer son pays d’un tyran, a existé, n’était-ce pas contre un Néron , contre un Domitien , au profit de citoyens qui n’avaient jamais donné un prétexte à leurs cruautés?
Pourtant , c’est en face de pareils monstres que saint Paul, par un mystère en apparence inexplicable, dit aux fidèles de respecter le pouvoir établi , parce que tout pouvoir vient de Dieu. Et , en effet, ce triste pouvoir venait de Dieu. La soumission et le respect étaient, pour le moment, l’unique moyen de rendre les empereurs meilleurs, les peuples plus libres, de ressusciter à la fois le principe de l’autorité et le principe de la liberté.
Dans sa sublime abnégation , l’Église enseignait et réalisait ce que Bossuet a résumé en cette profonde parole ; « Vous alliez à la servitude par l’indépendance. Prenez une voie contraire. Retournez par l'obéissance à la liberté. »
Abordant dos peuples qui, avant de s’imprégner de son esprit, devaient le persécuter, le christianisme voulait les amener, par la libre adhésion de leur propre volonté , à se transformer enfin malgré eux. Aussi ne se flattait-il pas, comme nos modernes réformateurs, d’y parvenir du jour au lendemain; et, en attendant ce lointain triomphe, il devait forcément
accepter les nécessités politiques et sociales du monde où il venait prendre racine.
Or , le premier besoin d’une société est d’ôtre gouvernée, fût-ce par des brigands, et d’obtenir, s’il le faut par la force, l’ordre et les vertus premières sans lesquelles il n’y a plus de société. Là où l’homme ne travaille pas de son gré, l’esclavage seul l’empéche de descendre à l’état sauvage; si la famille n’est pas assez forte pour subsister à ciel ouvert, la femme est vouée à une captivité qui la préserve seule de la promiscuité; enfin la nation obéit à un ou plusieurs tyrans, ou se perd dans l’anarchie, quand elle ne sait pas respecter et soutenir un pouvoir régulier. L’état moral des hommes est ainsi la mesure des lois et des institutions qui peuvent les gouverner. Qu’ils soient complètement mauvais , il n’y aura que tyrannie et qu’oppression. Qu’ils deviennent parfaits, la liberté et la justice n’auront point de limites. Mais, en tout temps , par un ordre de la Providence , qui ne permet que le moins de mal possible, les lois valent les peuples, et les souverains les plus vicieux travaillent encore, jusqu’à un certain point, au maintien de la paix sociale et de la morale publique.
En devenant soi-même plus vertueux et en rendant les autres meilleurs, on est certain de contribuer à l’avénement d’un régime plus équitable. Mais c’est par de longs et pénibles efforts, par de généreux sacrifices qu’une telle œuvre s’opère. Jusque-là, il faut se soumettre aux décrets de la divine justice. Par un