CHAPITRE Ml
sa place et sa dignité an foyer conjugal. On ignore davantage ce qu’il a fallu d’efforts et de patience pour faire disparaître l’esclavage.
Au sein de l’Église, l’abîme qui séparait l’esclave du maître fut sur-le-champ comblé, et saint Paul put dire : « 11 n’y a parmi nous ni hommes libres ni esclaves. » Non-seulement les esclaves furent aimés et honorés comme des frères , mais les premiers chrétiens s’empressaient d’affranchir ceux qu’ils possédaient, et de recueillir ceux que des maîtres cruels avaient abandonnés. Une fois affranchis, ils pouvaient être admis au sacerdoce et à l’épiscopat, témoin ce fugitif, nommé Onésime.plus tard évêque, dont saint Paul demandait, en ces termes, la liberté à son maître : « Au nom de la charité, moi, Paul, chargé d’années et prisonnier de Jésus-Christ, je t’invoque pour mon fils Onésime, que j’ai enfanté dans les chaînes. Reçois-le, non plus comme un esclave, mais comme un frère bien-aimé, et, si tuas quelque affection pour moi qui le chéris, rerois-le comme moi-même . d C elte lettre, si touchante, témoigne à la fois de la tendresse de l’Église pour les parias de la société romaine, et de la profonde sagesse avec laquelle elle préparait leur émancipation. La proclamer du jour au lendemain, c’eût été provoquer une guerre sociale avec les massacres, les pillages qu’elle entraîne, et donner, une fois de plus, la victoire à la force brutale, attentat inutile et, partant, coupable contre l’ordre établi. L’Église reconnut donc un état de choses qui
méritait à peine le nom de droit. En attendant qu’elle pût le modifier, elle s’appliqua à le faire respecter, ce qui était un premier progrès.
« Esclaves, disait ce même saint Paul, accomplissez de tout cœur la volonté de Dieu en servant votre maître comme si c’était le Seigneur lui-même. Car à chacun le Seigneur rendra le bien qu’il aura fait, esclave ou homme libre. Et vous, maîtres, conduisezvous de même envers vos esclaves. N’usez plus de violence ; sachez que dans le ciel est votre maître à tous, et qu’auprès de lui il n’y a point de distinction de rangs.» Ainsi, là où l’affranchissement n’était pus immédiat, l’état de guerre cessait pour faire place à des rapports plus doux.
Peu à peu l’esclave fit, par l’autorité des conciles et des lois civiles, trois grandes conquêtes. Sa liberté spirituelle et morale fut assurée, sous les fieines les plus sévères, par le repos du dimanche, qui lui donna un jour sur sept pour nourrir son esprit et son cœur. L’indépendance de son foyer domestique fut consacrée par le mariage religieux et par la défense irrévocable de séparer l’homme de sa compagne. Enfin la possession d’un patrimoine inaliénable lui fut garantie par la suppression de la servitude personnelle, et par l’affectation du serf à une terre, qui ne pouvait plus lui être ravie.
En même temps, le travail libre, propagé comme un devoir et un honneur, enlevait à la servitude sa véritable raison d’être, et commençait graduellement
Ili CHAPITRK VH.
sa complète abolition. De leur côté, les évêques prenaient à cœur de l’attaquer dans sa source habituelle. Après chaque guerre, ils s’efforçaient de fléchir les vainqueurs; s’ils n’y parvenaient pas, ils vendaient jusqu’aux vases sacrés de leurs églises pour racheter les captifs. Bientôt l’esclavage put être solennellement effacé du droit civil et du drcit des gens. Dès lors, les Papes et les conciles n’ont plus cessé de le combattre et de le flétrir comme un déshonneur pour la civilisation chrétienne.
Une transformation non moins importante s’opéra dans la propriété, et amena peu à peu cette répartition plus équitable de la richesse, sans laquelle l’indépendance de l’homme n’est qu’un vain mot. Autrefois le pauvre était, de père en fils, la propriété du riche, qui, lui, était à la merci de l’Ûtat. A Rome, comme aujourd’hui en Turquie, César était le seul propriétaire, disposant de tous les biens et de toutes les vies. C’était la servitude la plus absolue, hiérarchiquement orga nisée. Au contraire, dans l’ordre chrétien , le père de famille n’est pas seulement maître de lui-même et des siens; mais il a, dans un patrimoine à l’abri de toutes les violences, la garantie de sa liberté, et l’État n’est placé au-dessus de toutes les familles que pour respecter et protéger les propriétés de chacune. Dans le premier cas, ce sont la force et l’égoïsme qui accumulent, sans pudeur, les moyens de jouir, et qui se donnent pleine liberté d’acquérir et d’aliéner, d’amasser et de dissiper. Dans le second, c’est le travail qui
produit et le renoncement qui épargne, avec la certitude de transmettre aux générations futures une aisance laborieusement et honorablement conquise.
Le progrès fut aussi lent et aussi pacifique que pour l’abolition de l’esclavage. 11 s’agissait, en effet, d'amener les petits et les faibles, non pas à dépouiller les plus forts, mais à respecter au contraire les inégalités nécessaires et les fortunes acquises, qui, après tout, forment la richesse sociale. Puis ils devaient apprendre à chercher, à leur tour, dans l’activité et dans l’économie un moyen de sortir de la misère. En même temps il fallait persuader aux riches qu’ils étaient des dispensateurs, établis par Dieu dans l’intérêt des autres, et qu’un jour ils rendraient un compte rigoureux de leur superflu. Ils étaient donc tenus de faire la part de Dieu, celle de l’ouvrier et du pauvre, aussi larges que possible, et de diminuer d’autant la part de leurs jouissances. Loin de les dispenser de la loi du travail, la fortune, désormais, les obligeait à rendre de plus grands et de plus généreux services à leur pays.
Cette réforme gigantesque trouva son couronnement et son expression la plus haute dans l’interdiction du prêté intérêt, loi mal connue qui, à elle seule, demanderait un vaste travail pour l’éclairer.
L’Église n’était pas assez simple pour ignorer cette fécondité du capital, que les Christophe Colomb de la science économique s’imaginent avoir découverte. Seulement, à ses yeux, la fécondité du capital, comme celle de la terre, était la récompense donnée par Dieu