CHAPITRE VU
au travail, et refusée à l’oisiveté qui n’arrose point le sol de ses sueurs. Inspirée par ce grand enseignement, le propriétaire chrétien , loin de tirer de ses champs tout ce qu’il pourrait en exiger, abandonnera aux fermiers et aux ouvriers qui les cultivent, une part croissante de ses récoltes; il finira par ne leur demander qu’une redevance proportionnée aux services qu’il leur rend lui-même, en veillant gratuitement à la sécurité et à la défense du territoire. De môme, loin de tirer du capital, sans le moindre risque et sans la moindre fatigue, le plus clair et le plus net de ce qu’il peut produire, le commerçant n’en jouira que dans la mesure où il aura réellement exposé son bien, dépensé son temps et ses peines. Pour la richesse foncière comme pour la richesse mobilière , au lieu d’être séparés et de se faire la guerre, le capital et le travail seront ainsi réunis dans les mêmes main.s. Personne ne payera d’intérêt parce que personne n’empruntera, et que chacun fera valoir sa propre fortune. Chacun sera tenu de rendre à son pays des services correspondant aux revenus dont il jouit, et leur servant, en quelque sorte, de justification.
Non-seulement la richesse sera ainsi purifiée dans son origine, non-seulement elle continuera à fructifier par le travail et non par l’oisiveté, mais elle trouvera moyen, tout en se conservant, de se répartir sur ceux que la faiblesse de l’âge ou du sexe, la maladie ou les accidents de la fortune mettraient dans l'impossibilité de subsister eux-mêmes. C’est ainsi qu’au sein de la
famille, association première, régénérée par l’Évangile, le travail du père nourrit la femme et lesenfants. Scrupuleusement gardés aux générations futures, les biens patrimoniaux leur apportent une aisance native, qui forme comme la première assise de leur liberté, et leur permet de s’élever encore plus haut. C’est ainsi que, dans les communes et dans les corporations ouvrières, qui, comme une puissante végétation, ont couvert, en un clin d’œil, le sol du moyen âge, chacun contribue librement à grossir un fonds commun, ressource des malades, des veuves, des orphelins, des filles sans dot, en un mot de toutes les misères.
Par cette organisation spontanée et par cette union volontaire de l’épargne et du travail, le commerce et l’industrie, aussi bien que la terre, cessaient d’être livrés à quelques gros capitalistes, se faisant la guerre et exploitant leurs ouvriers. Pour ceux qui l’avaient défriché et fécondé, chaque métier devenait un patrimoine et un bien commun, suffisant pour les mettre à l’abri du chômage et de la concurrence.
.Mais il ne suffit pas que le travail , l’économie , le dévouement, l’esprit d’association, trouvent, dans une doctrine parfaite, de lumineux et perpétuels enseignements. Il leur faut, comme à toute vertu en ce monde, des exemples vivants, saisissants, entraînants. Il leur faut une avant-garde qui les mène au combat , qui reçoive les premiers coups de l’ennemi. 11 leur faut enfin, en fait de moyens matériels, une ré.serve su-
IIS CHAPITRE Vil.
prême pour les grandes nécessités, auxquelles les moyens ordinaires ne sauraient pourvoir.
La famille et la corporation chrétiennes trouvaient ces secours réunis dans la famille et dans la corporation monastiques. Intrépides au travail, les moines s’étaient mis à défricher de préférence les cantons les plus sauvages et les plus solitaires. Devenus riches par leur économie, ils avaient répandu le bien-être autour d’eux. Bientôt leur concurrence pacifique avait forcé les seigneurs à améliorer le sort des serfs et des tenanciers, et à réduire le revenu des propriétés à une redevance de moins en moins lourde. Leur puissant esprit de corps, fondé sur la libre obéissance et sur le dévouement volontaire, s’était communiqué aux corps de métiers, qui n’avaient eu qu’à calquer les statuts et l’organisation des cloîtres. Enfin, leurs biens étaient non-seulement le patrimoine de Dieu, à qui il faut un culte et des autels dignes de lui, mais le patrimoine des pauvres, servis et assistés dans leurs besoins divers; le patrimoine de la science, distribuée gratuitement aux enfants du peuple, et les conduisant, suivant leurs aptitirdes, aux plus hautes dignités de l’Église; le patrimoine des lettres et des arts, cultivés sans relâche, même aux plus mauvais jours, à l’ombre des cloîtres; enfin, pour les cas extrêmes de guerre ou d’invasion, de peste ou de famine, la réserve où la nation tout entière trouvait encore des ressources inattendues et une généro.sité à toute épreuve.
Ce n’est pas tout. Au milieu des prospérités trop
MBKRTK SOCIAI.h; DANS I/ÉCLISK.
oubliées du xiii® siècle, alors que les cités d’Italie regorgeaient de luxe et de richesses, que les communes de Flandre dépassaient en splendeur la Belgique moderne, et que la France elle-même, selon le témoignage de l’histoire, était aussi peuplée que de nos jours, une partie des moines se firent pauvres et mendiants. Dédaignant les richesses matérielles, qui n’avaient plus besoin de leurs bras pour être conquises, ils ne s’occupèrent plus qu’à amasser et qu’à prodiguer à la foule , avec les trésors de la vie spirituelle, ceux de la musique, de la poésie, de la peinture et de l’architecture chrétiennes.
L’égoïsme n'a jamais accepté qu’en rongeant son frein un état de choses qui faisait sa part si petite. Pour reconquérir la liberté d’exploiter les autres, de jouer, de spéculer, de dissiper, de prêter à usure, il a senti qu’il fallait abattre, dans la vie monastique, la forteresse avancée de l’ordre moral. De là les attaques dont les ordres religieux ont toujours été et seront toujours l’objet.
A entendre le langage des passions, les moines vivent sans travailler; ils accaparent les richesses du pays, absorbent l’épargne des familles, et finissent par paralyser autour d’eux l’activité, le commerce et la vie. Mais l’histoire prouve victorieusement que jamais la population et le bien-être ne se sont accrus plus vite qu’aux siècles où de nombreux volontaires renonçaient aux joies de la famille et de la fortune, et employaient une petite portion de leurs biens à com-
CUAPITllK Vil.
hier le gonlTre creusé par l’avidité des autres. Nul emploi de la richesse n’est plus respectable et plus légitime que celui qui consiste à la mettre au service de Dieu et des pauvres , en même temps qu’on s’y consacre soi-même. Aussi, toutes les fois qu’on a persécuté les ordres religieux , la propriété et la famille ont reçu une grave atteinte : privées du bouclier qui les préservait, elles sont restées exposées à tous les coups de l’ennemi. Je parle ici, spécialement, de la propriété et de la famille du pauvre, le seul qui, en temps ordinaire , soit réellement menacé de la servitude. Le sort du peuple, le sort de l’ouvrier est intimement uni à celui de l’Église, qui l’a émancipé. Leurs intérêts se tiennent de si près qu’il est impossible d’opprimer l’une sans opprimer l’autre. Aussi le chefd’œuvre des despotes est-il de les séparer, et de rendre les maux du peuple sans remède en le rendant ennemi de l’Église. .