CHAPITRE VIII
Sous l’empire romain, le pouvoir était, ainsi que la propriété, l’apanage des plus forts, qui se le disputaient, et qui en usaient selon leur bon plaisir. L’Église avait dû se borner à respecter, comme une dure nécessité, un régime établi, dont toute justice semblait absente. Elle n’avait défendu contre le despotisme que l’unique droit de ne pas faire le mal. Mais , Constantin converti, les choses durent changer de face. Il semble qu’alors l’Église put créer, à son gré, des lois, des institutions, des libertés nouvelles, et assurer enfin au mérite et à la vertu le gouvernement des affaires de ce monde.
C’est le rêve éternel et éternellement chimérique de l’esprit humain de trouver une recette politique, un plan de constitution, une combinaison de pouvoirs, qui, du jour au lendemain, guérisse les plaies et fasse le bonheur de la société. Autant chercher le mouvement perpétuel ou la pierre philosophale. En effet, si tout mouvement exige un effort, si toute richesse est le fruit d’un travail, le progrès des institutions est, à
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son tour, le résultat laborieux des vertus, des sacrifices et du dévouement patriotique , dont rien ne saurait dispenser le citoyen.
En politique, les systèmes absolus et chimériques ne sont pas moins dangereux que les systèmes immoraux. Car ils suppriment la réalité, qui est le pivot du progrès et de la morale. Inutile donc de vouloir jeter les peuples dans un même moule , monarchique ou républicain. Inutile d’invoquer l’efficacité native de la liberté illimitée , de la réglementation absolue, ou de n’importe quelle autre théorie. La seule loi vraie est la loi naturelle et divine, qui répartit à chaque peuple le gouvernement qu’il mérite. Aussi, prétendre lier l’Église à telle ou telle constitution particulière , ce serait la fausser et la diminuer. Elle est en dehors et au-dessus de toutes les constitutions. C’est à sa lumière qu’on peut toutes les étudier, les juger et les améliorer.
La première condition d’un système de gouvernement, c’est d’être beau ailleurs que sur le papier, c’est de tenir debout et de marcher, c’est-à-dire d’être en harmonie avec le fond même de la nature humaine et avec le génie propre de chaque temps et de chaque pays. La seconde condition, c’est d’améliorer le peuple auquel il est appliqué, de tirer le meilleur parti possible des hommes et des choses, et, en tolérant le mal nécessaire, de poursuivre le bien réalisable dans l’ordre moral, intellectuel et matériel.
Ain.si, la politique doitêtrela médecine des peuples.
Elle a, non une panacée universelle pour toutes leurs maladies, mais, d’un côté, de grandes lois expérimentales, qui règlent les conditions d’ordre et de stabilité de tous les empires, de l’autre un type de liberté parfaite, dont il faut peu à peu se rapprocher.
Néanmoins , les uns persistent à bâtir des théories imaginaires; les autres, discernant mieux la nature, se bornent, avec Montesquieu, à cette médecine barbare qui décrit les maladies, l’influence des climats et des races, et qui constate le développement fatal des prédispositions héréditaires sans en indiquer le remède. Cependant l’Église se flatte, à la fois, de connaître le cœur humain jusqu’en ses derniers replis, et de savoir le conduire librement à la perfection. Au lieu d’une race vouée à une décadence inévitable , ou d’un âge d’or supprimant tout effort et tout combat, elle est venue rétablir, sous les formes politiques les plus diverses, la lutte du bien et du mal : lutte dramatique, où la liberté humaine est constamment en jeu, où chaque homme et chaque peuple tiennent en leurs mains une part des destinées du monde.
Cette lutte existait dans l’antiquité, mais avec un éclat local , passager et tout aristocratique. Ce n’était qu’une vaine protestation contre les envahissements irrésistibles de la corruption et de la servitude. A la venue du Christ, le combat recommence, sur la plus vaste échelle, au cœur de chaque homme. Désormais le luxe, l’égoïsme, l’indifférence, la cupidité et la centralisation feront de vains efforts pour étouffer la