CHAPITRE VIII
conscience et la liberté ; ces deux victimes de la déchéance originelle auront à leur disposition une puissance morale capable de les sauver, un remède suffisant pour cicatriser leurs blessures.
Ici encore des moyens et une organisation surnaturels pouvaient seuls restaurer et soutenir l’ordre naturel. 11 ne suffisait pas d’un enseignement doctrinal, si pur et si parfait qu’il fût. Le pouvoir, comme la richesse, avait besoin d’exemples vivants, perpétuels, d’un désintéressement et d’un dévouement à la chose publique poussés jusqu’à l’héroïsme. Il fallait à la société des hommes d’élite, abdiquant tout honneur, toute influence personnelle, pour se vouer à la défense de la justice et à la protection des faibles. Ainsi se constituerait, en dehors du pouvoir civil, une hiérarchie spirituelle indépendante, un type d’autorité et de liberté, une représentation en permanence des intérêts moraux et populaires , un instrument de progrès et d’émancipation , un rempart inébranlable contre les retours offensifs du despotisme.
On le voit, ce n’était pas le règne paisible de la vertu dans une théocratie réunissant tous les pouvoirs. Ce n’était pas la soumission déflnitive de la force brutale à la force morale, du fait au droit. Mais, constituée en dehors de l’État et au-dessus de l’État, la force morale était assez indépendante et assez sûre d’elle-raême pour le contenir et au besoin pour lui résister.
Telle fut l'Église. Des historiens de fantaisie ont
cru y trouver des transformations semblables à celles de la société civile. Mais sa hiérarchie n’a jamais varié. Elle a toujours réalisé le type du gouvernement, de la société parfaite, à la fois monarchique sous la souveraineté une et indivisible du Saint-Siège, aristocratique par l’autorité doctrinale et disciplinaire des évêques, et, enfin, profondément démocratique, en assurant la représentation des plus petits intérêts et en rendant toutes les dignités accessibles au plus humble des fidèles.
Dans cette société qui repose sur la vertu, où l’autorité appartient de droit au mérite , et où il semble que les hommes pourraient se gouverner euxmêmes, le principe fondamental est, néanmoins, que l’autorité vient d’en haut. Jésus-Christ est la source de tonte justice et de tout pouvoir. Le Pape, successeur de saint Pierre, représentant et vicaire de Jésus- Christ, tire.de Dieu même son autorité doctrinale et hiérarchique, son infaillibilité et sa souveraineté spirituelle. Par l’institution canonique, il ratifie les pouvoirs que les évêques conserveront à condition de lui rester unis, et, en vertu de cette délégation, les évêques distribuent à leur tour aux prêtres et aux fidèles le pain de la parole et des sacrements.
Mais, si l’autorité vient d’en haut et ne relève que d’en haut, c’est en bas qu’elle a sa mission, son but, sa raison d’être. Ce sont les intérêts de tous, en commençant de préférence par les plus pauvres, qu’elle est chargée de servir. L’évêque est le serviteur des
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fidèles, et le Pape est le serviteur des serviteurs de Dieu.
Cette hiérarchie reposant sur le dévouement des supérieurs aussi bien que sur le respect et l’obéissance des inférieurs, il en résulte la plus large, la plus complète, la plus universelle liberté.'C’est qu’en effet (et on ne saurait trop le répéter) le dévouement est le vrai principe de la liberté, l’égoïsme la vraie racine de la servitude. La lutte des égoïsmes ne peut aboutir qu’au triomphe de l’égoïsme assez fort pour dompter et pour asservir les autres; l’émulation des dévouements amène la libre expansion de tous les cœurs et la suprématie librement reconnue des cœurs les plus généreux.
De là vient qu’au sein de l’Église, partout où les pouvoirs humains n’ont pas entravé sa liberté d’action, les évêques ont été choisis pafmi les plus dignes et souvent désignés au Saint-Siège par le suffrage des prêtres et des fidèles. Le Pape, à son tour, est élu. Le dernier des fidèles peut devenir évêque et pape, et, autour des évêques et du Pape lui-même, les fidèles, les prêtres et les évêques , consultés séparément ou réunis en assises solennelles, sont admis à discuter les intérêts de l’Église et à formuler, d’accord avec le Saint-Siège, les points de doctrine que les erreurs et les passions du temps chercheraient à obscurcir.
L’autorité venant d’en haut et portant avec elle la garantie de la vérité dont elle est mandataire, la liberté naissant d’une pleine et libre adhésion à l’au-
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torilé et à la vérité, et n’ayant d’autre limite, d’autre mesure que la sincérité même de cette adhé.sion, voilà en deux mots le gouvernement de l’Église. Essayer d’y rien changer, c’est détruire à la fois et l’autorité qui en est la base et la liberté qui en est la vie.
Il s’agissait d’appliquer les mêmes principes à la société civile, et de les lui faire accepter au milieu du choc des passions, en présence de l’égoïsme despotique des grands et de l’égoïsme anarchique des petits.
Comme nous l’avons déjà vu , le pouvoir de fait, la force nécessaire à tout gouvernement appartient, par la nature même des choses, aux hommes les plus intelligents et les plus énergiques. On peut attaquer, méconnaître ou même détruire un instant ces supériorités naturelles ; mais il n’est au pouvoir de personne de les supprimer. Tenant leur force de Dieu , elles ne relèvent en réalité que de Dieu.
Pour la richesse, l’Église avait obtenu des plus forts de l’acquérir et d’en user plus équitablement. Ils avaient consenti à la partager avec les membres de leur famille ou de leur corporation. De là le double type de la propriété patrimoniale et de la propriété commune. Pour les droits politiques, il s’agissait de suivre une marche analogue. C'étaient aussi les plus forts qu’il fallait amener, peu à peu et parla persuasion, à se transmettre paisiblement le pouvoir, suivant un ordre sage et régulier, au lieu d’en faire la proie
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du plus audacieux. Leur autorité devait arriver à s’exercer pour le bien de tous , suivant les lois de la raison et de la justice, et non pour leurs seules jouissances, au gré de leurs fantaisies. EnGn, au lieu de courtisans avides et de serviles flatteurs, les représentants de tous les intérêts du pays devaient être initiés aux affaires et prendre part à leur direction.
Voici comment l’Église réalisa ces perfectionnements successifs. Et d’abord, le pouvoir de fait, fruit de la violence, fit place à la désignation pacifique de l’hérédité et de l’élection.
Rien de plus général, de plus naturel, de plus vivace que l’hérédité. Elle est de tous les âges et de tous les climats. Elle fait les races, les peuples, les familles, et, à première vue, elle décide , presque à elle seule, des destinées du genre humain. Vainement chassée de la région politique, elle reparaît, au-dessus et audessous, dans les nationalités et dans la propriété. Le pouvoir lui-même n’appartient-il pas, encore de nos jours, à une certaine classe privilégiée, qui a reçu de l’éducation et qui peut en donner à ses enfants? Sans doute chacun de nous naît libre, mais libre avec le tempérament, les instincts, les traditions, l’instruction, la fortune, que lui ont légués ses pères, libre avec un point de départ différent et dans le cercle d’action, plus ou moins large, où il se trouve placé. C’e.st par cette heureuse continuation de l’homme dans sa postérité que s’accomplissent les grandes œuvres pour lesquelles une seule vie serait trop courte.
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D’ordinaire, celui qui s’est usé à fonder une famille, laisse à ses fils le loisir de se donner aux travaux de la science et la politique. Qu’est-ce qu’une nation tout entière, si ce n’est des hommes qui ont ainsi ajouté leurs labeurs, et trouvé dans cette association le secret de durer?
Tenant au plus intime de la nature humaine, ce principe subit les mêmes vicissitudes qu’elle. Pour exister, il suppose la foi conjugale et les vertus premières, qui élèvent et soutiennent le niveau moral d’un peuple. Cette loi est vraie dans les républiques aussi bien que dans les monarchies. Elle a fait l’aristocratie puissante de Rome et de l’Angleterre , comme les dynasties françaises ou les simples familles des États-Unis. Au contraire, partout où l’hérédité s’en va, les peuples s’étiolent; leurs forces et, partant, leur liberté s’amoindrissent. 11 est donc naturel, juste, raisonnable, que l’hérédité ait une large part dans l’organisation politique et sociale.
Toutefois, l’homme comprend un idéal plus relevé. II sent que la valeur qu’il a reçue de ses pères s’accroît ou diminue tous les jours par l’usage de sa propre liberté. Les plus grands dons, le génie des arts, celui de la guerre et de la politique, sont des faveurs toutes personnelles. Aussi l’élection du plus digne semble-t-elle de beaucoup supérieure à la désignation fatale de la naissance. N’est-ce pas dans leur décadence que les républiques anciennes se sont donné des maîtres héréditaires, et l’Écriture sainte ne re-
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proche-t-elle pas amèrement au peuple juif d’avoir préféré des rois à ses juges?
Mais l’élection a son côté faible. Pour ne pas dégénérer en intrigues et en anarchie, elle exige encore beaucoup plus de vertus que l’hérédité. Elle immole les penchants les plus chers du père de famille. Quand elle n’a pas lieu entre égaux, ayant à peu près les mêmes intérêts, elle amène le triomphe violent d’un parti, ou la prépondérance d’une minorité aristocratique. L’élection des consuls romains était certainement supérieure à l’hérédité; mais l’hérédité, dans les plus mauvaises conditions, est supérieure à l’élection des césars romains.
Dans l’Église elle-même et dans les ordres religieux, si le type de l’élection pure se perpétue depuis dixhuit siècles, c’est grâce à la triple garantie du célibat, de la pauvreté et de l’obéissance : exemple unique, digne des réflexions et de l'admiration de tous ceux qui aiment sincèrement la liberté; exemple permanent, dont la durée seule est un miracle, et dont quelques vicissitudes passagères font encore mieux ressortir la beauté surhumaine.
L’hérédité est donc, en quelque sorte, une région moyenne, où se réalisent la vie et la perfection de la grande masse des hommes. Au-dessus planent les grandes âmes, chargées d’un rôle providentiel, douées de qualités et de vertus peu communes; au-dessous se traînent les égoïstes, qui n’ont reçu de leurs pères et qui ne transiuettront à leurs enfants ni honneur,
LlBKHl'É POLITIQUE l)A^S L’ÉGLISE. i;il
ai fortune. Les uns et les autres sont en dehors de l’hérédité. Mais les premiers la soutiennent, la complètent par leurs mérites, et en forment en quelque sorte l’avant-garde; tandis que les seconds la détestent, et la minent par leurs vices : hypocriles qui , au nom de la liberté et des droits réservés aux plus dignes, sapent la base de la liberté véritable.
L’hérédité, qui est déjà une sorte de désignation naturelle, soustraite aux intrigues et aux violences de l’ambitieux, conduit à l’élection, la prépare, la fortifie. Lin sage accord, une équitable pondération de ces deux puissances, peut seule fonder un ordre de choses régulier, stable, répondant à la véritable répartition des forces humaines, donnant satisfaction aux besoins du cœur comme à ceux de l’intelligence, et ayant assez de racines pour résister aux attaques incessantes de ceux qui convoitent le jxmvoir.
Aussi, loin de favoriser l’antagonisme de ces forces sociales, l’Église venait-elle les relever toutes deux, et les faire marcher de front. L’héréd'té resta la loi de transmission habituelle des charges attachées à la grande propriété territoriale. L’élection devint la loi des communes, des corps de métiers et de toutes les corporations, composées d’égaux, ayant à choisir, pour se gouverner, des déjoués et des magistrats. L’une régna surtout dans les campagnes, l’autre dans les villes. Ici s’élevèrent des châteaux, dont les seigneurs veillaient à la sûreté du territoire, et protégeaient les travaux de l’agriculture contre la rapine