CHAPITRE Vm
et le brigandage; là, des républiques, battant monnaie, se rendant la justice et défendant elles-mêmes leurs remparts.
Entre la noblesse héréditaire, composée de familles illustrées au service du pays, et la bourgeoisie ou tiers état, alimentant par son activité la richesse publique et choisissant librement ses chefs, le souverain, roi ou empereur , servait en quelque sorte d’arbitre et de modérateur. Électif en Allemagne, plus généralement héréditaire ailleurs, mais partout contenu par la puissance croissante des institutions locales, ce pouvoir central ressemblait beaucoup plus à celui d’un président de fédération américaine qu’à la monarchie absolue du XVI* siècle.
Cette œuvre, comme celle de l’émancipation sociale, dura des siècles. Les plus grands saints, comme les plus humbles chrétiens, tinrent à honneur d’y contribuer. 11 y aurait tout un livre à faire sur la part spéciale qu’y ont prise les évêques. A leur tête apparaît, comme un type , le courageux saint Ambroise. Placé au déclin de l’empire romain, à la veille de l’invasion des barbares, dédaignant les calamités dont il était luimême assiégé, et celles qui se préparaient visiblement pour la société tout entière, il restait sur la brèche avec une imperturbable sérénité. Aux jours les plus mauvais, l’homme de conscience sait qu’en faisant son devoir, il travaille à conquérir un avenir meilleur.
Tantôt le saint évêque mettait son zèle et sa puissante influence à faire que l’hérédité remplaçât cette
prétendue élection des empereurs , suite hideuse de guerres civiles, de meurtres et d’usurpations sanglantes. Tantôt, pour remédier aux abus croissants de la centralisation , il soutenait la première institution représentative des temps chrétiens. Désormais chaque cité eut un défenseur, élu par le clergé, les nobles et les bourgeois, chargé de rendre la basse justice, d’arrêter les coupables pris en flagrant délit, et enfin de surveiller les percepteurs et les fonctionnaires, et d’adresser directement ses plaintes à l’empereur. Cette charge patriotique, qui exposait au courroux des magistrats, sans autre récompense que la satisfaction d’accomplir son devoir, fut peu recherchée, et resta presque toujours aux mains des évêques, seuls assez courageux pour l’accepter.
Saint Ambroise remplit, en quelque sorte, cette mission, pour tout l’empire. Tandis qu’il fortifiait l’autorité en la faisant respecter, il savait aussi la contenir par une juste sévérité. « Votre qualité la plus populaire, écrivait- il à Théodose, c’est d’aimer la franchise, même chez vos soldats. Vous avez raison; car la différence entre les bons et les mauvais princes, c’est que les bons aiment la liberté , les mauvais la servilité. Or, la franchise est surtout le devoir du prêtre. Qui osera vous parler, si le prêtre ne l’ose? » Et, en effet, après le massacre de Thessalonique, saint Ambroise osa seul traiter l’empereur comme il le méritait, lui fermer la porte du temple, et exiger la pénitence publique de son crime.
13i CHAPITHE Vlll.
C’est grâce à de pareils efforts, à de si nobles actes d’indépendance qu’au milieu môme de l’invasion des barbares naquit et grandit, dans le monde chrétien, le régime représentatif. Bientôt la libre discussion des intérêts publics et le libre vote des impôts appartinrent, comme un droit, aux délégués des différentes classes de la société, entre lesquelles le souverain servait d’arbitre impartial et désintéressé.
Le chemiu parcouru était immense. Le successeur des Césars avait fini par devenir un juge inamovible, obligé de respecter le premier les lois qu’il avait à faire exécuter, Les fils des prétoriens ou des hordes barbares en étaient venus à former une hiérarchie militaire, fixée au sol , le défendant gratuitement , ne. prélevant sur le travail et sur la terre que des redevances modérées, consacrées par des chartes inviolables. Enfin la bourgeoisie et les corps de métiers, inconnus chez les Romains, avaient pris à côté de la noblesse une situation politique et militaire à peu près égale.
Toutefois, à cette représentation pacifique des divers intérêts , il en manquait une , la plus importante de toutes, celle des pauvres, des petits, des faibles, des femmes, des enfants, de ceux qui ont des droits, sans être assez forts pour les défendre euxmêmes. De plus, il restait à conserver l’édifice péniblement construit, à éviter ou à terminer promptement les conflits des princes et des peuples , à contenir, en chaque pays, le souverain, juge en
dernier ressort des partis et des diverses classes de la société. Pour sauvegarder ainsi l’autorité et la liberté fondées sur la justice, il fallait un arbitrage suprême, offrant les plus hautes garanties d’impartialité et de désintéressement, d’intelligence et de force morale. L’élise seule pouvait représenter les faibles et s’opposer aux attentats de la force. Ce fut elle, en effet, qui au nom des intérêts populaires et de la morale publique, vint siéger dans les états généraux , à côté de la noblesse et du tiers état ; elle qui assista , comme témoin et comme délégué de Dieu , aux engagements solennels pris par les princes et par les peuples le jour du sacre, véritable mariage entre le souverain et la nation. Elle seule, enfin, déterminait les cas suprêmes où les excès de la tyrannie avaient brisé ce pacte, et où les peuples, déliés de leur serment de fidélité, étaient libres de se donner un autre chef.
Un contrôle nécessaire était ainsi assuré à ce droit redoutable de résistance des peuples qui , par son légitime exercice , est la sanction de la liberté , jnais qui, par ses abus, en devient sur-le-champ la ruine. En effet, que l’on interdise aux nations de défendre leurs franchises et leurs libertés acquises contre les empiétements du pouvoir et contre l’avidité du fisc, poussées à bout , elles prendront par la force le droit qu’on leur conteste. Au contraire, qu’on les laisse, sur un simple prétexte, se révolter contre des princes, qui ne sont pas des saints, mais des hommes imparfaits