CHAPITRE VMI
Ainsi , avec un minimum de force matérielle , et grâce à l’ascendant de la force morale, l’Église avait amené les pouvoirs de fait à être eux-mêmes des pouvoirs de droit, façonnés à son image, recevant l’autorité d’en haut, l’exerçant pour la défense de la justice. En même temps, elle avait fondé la liberté pour tous sur le dévouement à la chose publique et sur le respect de la justice. De l’autorité, elle avait fait une institution destinée au bien général, intéressée à consulter toutes les classes et tous les intérêts, les conciliant entre eux , et n’usant que contre des attentats manifestes des peines corporelles et des répressions sanglantes. De la liberté, elle avait fait une pui.ssance, régnant surtout par le prestige pacifique du droit, n’ayant recours qu’à la dernière extrémité, et pour le cas de légitime défense, à l’emploi de la résistance à main armée.
Loin de s’agrandir aux dépens des nations, l’Église se dépouillait plutôt pour elles. Au lieu de comprimer ou d’étouiïer leur activité, elle ne leur interdisait que la violence, l’injustice et l’égoïsme brutal, qui ne laissent après eux que des ruines stériles. Elle leur ouvrait la carrière où toutes les forces humaines peuvent se développer en une féconde harmonie.
Certes, ce n’était pas là l’idéal de la liberté, idéal dont les hommes et les peuples pourront indéfiniment se rapprocher, sans l’atteindre jamais. Mais c’était la voie tracée pour y parvenir. Tout homme de bonne volonté apercevait clairement, dçvant lui, ce but loin-
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tain , ce plan complet. Il pouvait consacrer sa vie et ses forces à le conquérir ou à le défendre. Il avait la satisfaction de constater que chacun de ses efforts, chacun de ses sacrifices y aviait contribué. A défaut de l’âge d’or, à jamais banni de la terre, c’était du moins celui des grandes luttes, des généreux combats et des puissantes convictions, véritable âge d’or de l’homme de cœur. Les petites cités italiennes tenaient tête aux indignes succe-sseurs de Charlemagne, 'les croisés aux hordes musulmanes; le chevalier hardéde fer était aux genoux de la femme, le riche au chevet du pauvre; les ouvriers associés traitaient d’égal à égal avec les rois et avec les plus grands seigneurs. Si parfois le droit était matériellement vaincu, dans sa défaite même il triomphait : à l’exemple du roi d’Angleterre, agenouillé au tombeau de saint Thomas de Cantorbéry, le vainqueur était bientôt contraint de s’humilier et d’implorer le pardon de sa victime.
La Foi était reine; mais la justice et la vérité régnaient par elle et avec elle; et le peuple, pour qui la justice, la vérité et la Foi sont faites, et qui partage fatalement leur destinée, était roi par l’Église et avec l’Église. Ceux que les anciens regardaient comme un vil bétail, et dont l’émancipation constitue la seule liberté digue de ce nom, étaient devenus les plus forts en ce monde. Ce n’était plus qu’en les aveuglant, en les ameutant contre la protectrice de leurs intérêts et de leurs droits , que la force brutale pouvait encore les asservir et recouvrer sur eux son empire.