CHAPITRE IX
voie pour assurer et augmenter, sans limites, l’adoucissement des moeurs, la tolérance des erreurs anciennes et la vraie liberté des consciences, aussi bien que le progrès de toutes les libertés politiques et sociales.
Le moyen âge, avec ses mœurs rudes et souvent cruelles, serait-il donc le type de perfection, auquel le Saint-Siège voudrait nous ramener ? Non, certes ; ce n’est pas à la barbarie que Rome nous convie, mais bien au respect de la vérité, qui a été assez puissante pour vaincre la barbarie. Loin de nous faire reculer vers les ténèbres, Rome nous offre l’instrument de progrès qui a émancipé nos pères, et a fait éclater, dans les temps les plus durs, des prodiges de générosité et de grandeur d’âme.
Ainsi, pour peu qu’on ait étudié l’histoire, il est impossible de contester les bienfaits de la souveraineté spirituelle, qui a su être jadis le lien pacifique de peuples belliqueux, la modératrice de races violentes et sanguinaires. Cependant, il reste à quiconque connaît la nature humaine une inquiétude secrète. Comment les Papes résisteront-ils au vertige que doit donner une pareille suprématie? Comment ne pas succomber, un jour ou l’autre , à la tentation de dominer les puissances de ce monde au lieu de leur servir de contre-poids , de diriger à son profit la liberté humaine, au lieu de se sacrifier perpétuellement à sa préservation et à son progrès?
Que l’Égli.se supporte intérieurement une pareille
épreuve, ce sera le dernier et le plus irrécusable trait de son caractère divin. Mais si elle faiblit, si elle dévie, quel secours restera-t-il aux hommes contre cette omnipotence théocratique? Quelle garantie contre la garantie suprême de tous les droits et do toutes les libertés? Et qu’espérer encore, alors que la corruption aura envahi le seul et dernier refuge contre la corruption native du genre humain?
Comme la vie du chrétien, .celle de l’Église n’est pas la paix, mais la guerre contre des abus toujours renaissants ; ce n’est pas le navire au port , c’est la nacelle aux prises avec une tempête qui ne finit jamais. Aussi , pour ne pas dégénérer, l’Église doit-elle avoir, et a-t-elle réellement à son service une généreuse soif de progrès et une infatigable puissance de réforme. En présence d’ennemis acharnés à l’asservir ou à la corrompre, et toujours prêts à dénoncer ses moindres défaillances, elle est plus vigilante que personne à signaler et à repousser les envahissements du mal. D’avance sa sagesse a déployé toutes ses ressources pour arrêter ses enfants sur la pente de la fortune et du pouvoir. Elle a, contre l’esprit de caste, le célibat; contre l’avarice et la mollesse, la pauvreté; contre l’orgueil et l’ambition,' l’obéissance hiérarchique; enfin, au sommet de l’échelle, un chef électif, réduitau pouvoir temporel le plus modeste et le plus précaire. Depuis dix-huit siècles, les Papes et les conciles n’ont pas eu de plus grand ni de plus continuel souci que de chercher à détruire les abus dans leur racine.