‹ L'encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789;Chapitre 72 sur 219 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

traînait sur une table de jeu. Son visage s’épanouit de joie en voyant que nous nous occupions de cette , lecture. Là-dessus, il se mit à nous parler du moine d’Égypte, Antoine, dont le nom était déjà célèbre parmi les chrétiens, mais encore inconnu pour nous. Étonné de notre ignorance, il nous en parla longuement, et nous l’écoutions dans la stupeur. De là, il s’étendit sur la vie des cloîtres et du désert, dont nous ne savions rien. A Milan même, hors des murs, il y avait un monastère de frères, dirigés par Ambroise, et nous ne le connaissions pas. Puis il vint à nous raconter que lui-même, à Trêves , était arrivé, en se promenant avec trois amis, dans une maison habitée par des pauvres volontaires, et que là il avait trouvé la Vie de saint Antoine. En la lisant, deux des quatre militaires furent saisis par la grâce, et le jour même ils se firent moines. « Pourquoi, dirent-ils, tant de (t peines et de périls pour être un jour peut-être les « amis de l’empereur? Si nous voulons, nous allons (I être dès aujourd’hui les amis de Dieu. »

« Pendant ce récit, poursuit Augustin, vous me torturiez. Seigneur, et vous me mettiez moi-même devant mes yeux, pour me montrer combien j’étais vil, hideux, sali, souillé, ulcéré. Je le voyais, et j’en avais horreur, et je ne pouvais me fuir moi-même. 11 y avait douze ans que, lisant Cicéron, j’avais juré de chercher la sagesse, et que, pourtant, je restais plongé dans de honteuses voluptés.

« Le soldat partit, je demeurai. Je pressais mon

âme de vous suivre, Seigneur, et elle refusait sans motif, car toutes ses excuses étaient épuisées et vaincues. 11 ne lui restait plus qu’un tremblement muet, et elle craignait, comme la mort, d’être arrachée au joug de l’habitude qui la menait à la mort. Voilà les ignorants, m’écriai-je à Alype, qui se mettent à l’oeuvre et ravissent le ciel ; et nous, sans cœur avec toute notre science, nous nous roulons dans la chair et dans le sang. Je ne savais plus ce que je disais. Je me précipitai dans notre petit jardin. Là, j’entendis une voix qui me criait : « Prends et lis ; prends et lis. » Me souvenant qu’Antoine, en ouvrant l’Évangile, y avait trouvé ce mot : « Va, vends tout ce que tu as, et donne-le aux pauvres, » et que ce mot l’avait converti, je pris saint Paul, et j’y lus : « Plus de tables « d’orgies, plus de couches d’impureté, plus de me- « nées d’ambition. Mais revêtez-vous de Notre-Sei- « gneur Jésus-Christ, et cessez d’assouvir les convoia lises de la chair. » Je ne voulais pas aller plus loin, et, d’ailleurs, à quoi bon ? »

Quel récit, et quelle révélation! Jusqu’alors Augustin n’avait songé qu’à échanger la femme dont il avait un fils, contre une jeune épouse, choisie à Milan dans un rang plus conforme à ses vues d’avenir; et, en attendant, il était retombé sous l’empire d’une autre passion. Ni les livres de Cicéron, ni même les sermons d’Ambroise ne l’avaient délivré de cet esclavage. Tout à coup l’évêque se manifeste à lui sous un jour nouveau. Ambroise est un saint. Il a,

ir>n CHAPITRE IX.

aux portes de Milan, une maison où des hommes vivent pour Dieu, dans un détachement complet et volontaire. Lui-même vit comme eux, et à Trêves comme à Milan, il y a des âmes qui se donnent tout à Dieu. Là est le secret de ces méditations profondes, jusqu’alors incomprises, de cette sérénité, de cette liberté, de ces joies spirituelles, auxquelles le monde ne peut atteindre. Et derrière ces saints, voilà que lui apparaît Jésus-Christ, portant sa croix et stimulant la lâcheté de celui qui hésite à le suivre. Au voluptueux du iv® siècle, comme à l’enfant efféminé du XIX®, le Christ se manifeste par le grand enseignement de la vie religieuse; et, quand l’homme n’a plus le spectacle des chrétiens livrés aux bêtes, étendus sur les grils, les roues ou les chevalets, il faut, pour le tirer de sa léthargie, pour lui donner le courage des vertus les plus simples et en apparence les plus naturelles, l’exemple des martyrs volontaires, s’arrachant aux délices d’une civilisation raffinée, pour mettre leur chair et leurs passions sous le joug d’une héroïque austérité.

Ne cherchez pas ailleurs la véritable force offensive du catholicisme. Là est la sève cachée qui le rend toujours jeune, le remède suprême qui le préserve de la corruption et des abus inséparables des œuvres humaines. Si l’indépendance et la suprématie de l’autorité spirituelle offrent au peuple une garantie contre l’aristocratie qui dégénère si facilement en féodalité, contre la monarchie qui tend naturellement

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à se transformer en autocratie, l’action directe de Dieu et des saints le préserve, en même temps, des abus possibles de la théocratie. Toutes les libertés sont ainsi portées à leur plus haut degré, et couronnées par la liberté la plus pure, la plus élevée, la plus désintéressée, celle des âmes qui renoncent à tout pour chercher le royaume de Dieu et sa justice, c’està-dire le bien universel. En vertu de la grande loi de solidarité qui nous unit, ces saints font contre-poids, par leurs sacrifices, à tous les méfaits des autres. Si puissante qu’on l’imagine, leur prééminence ne peut inspirer d’inquiétude. Car ils n’exercent d’ascendant, ils ne possèdent de ressources et d’armes matérielles, que par l’adhésion des peuples, dans ce qu’elle peut avoir de plus spontané et de plus légitime.

Constamment libres de refuser leur assentiment, les hommes ne sont que trop disposés par leurs passions à user de cette faculté. Renversant la hiérarchie des pouvoirs et des institutions, ils cherchent alors une prétendue garantie, contre les abus de l’Église, dans l’État; contre les abus de l’État, dans la volonté populaire et dans l’insurrection; et enfin, contre les abus de la volonté et de la violence populaires, dans la raison et dans la conscience individuelles. Ils suppriment ainsi, en réalité, toutes les garanties, et ils arrivent à détruire toutes les libertés, que remplacent bientôt les nécessités sociales les plus dures et le fait brutal dans toute sa rigueur.

En ces tristes jours, l’action des saints qui entraî-

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