CHAPITRE X
nément s’emparer de Constantinople et s’établir en Europe. La liberté politique ne fut pas moins atteinte. Plus d’états généraux pour voter l’impôt, plus de franchises communales. Les corps de métiers, comme les abbayes, tombèrent en tutelle, et devinrent des instruments de fiscalité. Ainsi périssaient en France, pour des siècles, les libres institutions qu’avait inspirées l’esprit chrétien, tandis qu’à la même époque, elles jetaient en Angleterre des racines assez fortes pour survivre ensuite à toutes les révolutions. Ainsi se perfectionnait et se consolidait l’absolutisme royal. Après avoir pris soin de détruire les obstacles et les résistances, après avoir affranchi sa propre conscience de toute loi et de tout contrôle, il put s’apercevoir bientôt que, supprimant sa meilleure et sa seule garantie, il avait complètement délié la conscience populaire. A la place de la monarchie chrétienne, dont le souvenir même allait disparaître, et qu’il faut bien se garder de confondre avec ce qui l’a suivie, se fondait, pour longtemps, un régime nouveau, devenu, depuis, justement odieux sous le nom d’ancien régime.
Incomplet en Occident, le schisme a porté tous ses fruits dans l’empire grec et en Russie. Il est là, vivant à nos portes, chef-d’œuvre du despotisme et de l’autocratie aspirant à la monarchie universelle.
Là, comme au temps du schisme d’Avignon, excepté un seul détail, la doctrine n’a pas non plus varié. Néanmoins , par cela seul qu’il vit séparé de Rome et sous la dépendance du pouvoir civil , le
clergé y est tombé au dernier degré d’avilissement. Cette puissance morale n’étant plus qu’un docile rouage administratif, l’autorité des czars n’a plus connu de frein. Liberté politique, liberté sociale, tout avec la liberté de conscience a été sacrifié à cette prétendue conquête du monde, que Pierre le Grand a léguée à ses successeurs. Sauf quelques essais de révolte durement châtiés, les grands se sont contentés de servir ces projets de domination universelle; les petits ont vécu dans un servage matériel et intellecluel. S’il est question aujourd’hui de leur émancipation sociale, on peut dire d’avance que ce progrès partiel tournera tout entier au profit du despotisme central et de la force militaire des czars. Ce ne sera que révolution naturelle de l’autocratie, dont les tendances niveleuses et socialistes sont un des traits caractéristiques.
Derrière ces apparences de liberté et de bien-être, que les hommes d’État russes font miroiter avec autant d’habileté que nos réformateurs occidentaux, se cache une omnipotence menaçante pour l’Europe entière. Non contente d’anéantir toute indépendance des esprits et des consciences en Russie, elle met à la fois en péril la vie religieuse et la vie nationale des peuples voisins. Tel est le but monstrueux que la Russie poursuit en Pologne. Que, pour la grandeur de son pays, on fléchisse le genou devant son prince à soi, qu’on lui sacrifie tout jusqu’à son âme, c’est une bassesse qui peut encore se couvrir du voile du