CHAPITRE XI
saxonne pour prêcher, sans rire, ici la confession d’Augsbourg, là celle de Calvin, plus loin celle de Henri VIII ou d’Élisabeth, partout leur propre infaillibilité. Et, quant aux malheureux peuples qui les subissaient, les distances, les barrières, les entraves et les violences de toutes sortes n’ont pas été de trop pour leur faire accepter comme paroles de l’Esprit- Saint ces mille et une interprétations diverses. Car, ou bien il y avait une véritable Église , une véritable doctrine révélée par Dieu, et alors la liberté de conscience exigeait que ce dépôt fût sacré pour tous et , avant tout, pwur les grands intéressés à le falsifier; ou bien la religion n’était qu’une invention humaine pour exploiter la foule en compagnie du pouvoir, et alors que gagnait-on à fuir l’autorité du Pape pour se jeter, tête baissée, sous le joug de quelque mauvais prêtre, repoussé du .sein de l’Église?
Pour vivre en dépit d’une si étrange inconséquence, et d’une atteinte si manifeste à la liberté religieuse des masses, l’hérésie a bientôt reconnu la nécessité de conserver et de maintenir par la force une portion importante de la morale catholique, pendant qu’elle gardait, comme soutien puissant, l’appui de quelques grandes passions satisfaites. De là une sorte d'équilibre et de stabilité. Le schisme avait été le triomphe de l’autocratie; le protestantisme fut celui de la féodalité territoriale, intellectuelle et surtout financière.
Sensuelle à son début, la réforme se voua défini-
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tivement à l’attrait plus austère de l’argent et du pouvoir. Douée au plus haut degré de ce génie mercantile qui avait fait la fortune des Juifs au moyen âge, elle accapara et transforma le commerce, l’industrie et la banque. Elle fonda à Genève, en Hollande et en Angleterre, cette puissance jusqu’alors inconnue des capitalistes, qui devait partout supplanter et ruiner les corps de métiers, c’est-à-dire le capital uni au travail, et ensuite propager et exploiter le prolétariat, c’est-à-dire le travail dénué de capital. La même influence aristocratique s’exerça en politique. En France , les grands rêvaient le morcellement du territoire ; en Allemagne , ils brisèrent l’unité de l'empire, et commencèrent les longues luttes d’où est sortie la Prus.se ; en Angleterre , ils décapitèrent Charles P' , et réalisèrent le type le plus achevé de la féodalité protestante. Chose digne de remarque, c’est de la même époque que data, malgré les résistances et les réclamations de l’Église, le rétablissement de l’esclavage par la traite des noirs, et en même temps l’aggravation du servage en Russie et en Pologne.
Comme la défense de tant d’orthodoxies contradictoires n’était possible que grâce à la plus âpre intolérance, et n’était nullement compatible avec un véritable mouvement intellectuel, le clergé protestant chercha dans la jouissance des biens de l’Église , habilement sauvés du naufrage, un moyen de recrutement et une consolation à la servitude, et dans l’appui du bras séculier un argument saps réplique pour
ns CHAPITRE XL
fermer la bouche à la critique. Sous l’oppression des sectes, devenues partout religions d’État, les anciennes universités perdirent leurs privilèges, leur indépendance, et durent renoncer aux explorations hardies de la pensée pour consacrer leur activité aux seules sciences naturelles.
Cette nouvelle liberté n’était donc pas autre chose que celle des plus forts, concentrée, non plus dans une seule main comme en Russie, mais d^ns une certaine classe de la société. De là, au premier abord, certaines apparences plus brillantes, et la nécessité, chez les grands au pouvoir, de l’esprit de conduite et du patriotisme intelligent, qui ont fait l’éclat des républiques antiques. Au fond, c’est le même génie politique qu’en Russie, Mêmes principes pour s’agrandir, ou plutôt nul autre principe que le fait accompli et l’intérêt bien entendu; en religion, même intolérance chez soi, même hypocrisie de libéralisme chez les autres; au résumé, réunion dans quelques mains privilégiées de tous les pouvoirs, spirituels et temporels, de la terre et des capitaux, exploitation habile d’un peuple auquel on laisse des prêtres et un culte pour le contenir, et à qui on donne, à son tour, le monde entier à exploiter par le commerce et par l’industrie, voilà la féodalité protestante dont l’Angleterre étale à nos portes la puissante domination.
Mais, à côté des vainqueurs justement fiers des succès d’une habileté consommée, il faut voir et compter les victimes, les populations ouvrières con-
duites à la misère par un travail abrutissant, l’Irlande appauvrie et incapable de nourrir ses enfants, l’Inde tout entière se débattant dans la barbarie sans recevoir de ses dominateurs le moindre secours moral.
Le reste de l’Europe nous offre le même spectacle. L’Allemagne a été pour longtemps ruinée par la guerre de Trente ans, et paralysée par le dualisme fatal qu’y a sanctionné le trop célèbre traité de Westphalie. Grâce à celte impuissance, la Pologne est restée comme une victime, livrée d’avance à la Russie. A demi protestante, la noblesse polonaise était ellemême en proie à la fièvre d’orgueil, qui poussait partout à mépriser le paysan et à ébranler le pouvoir. Aussi frondeuse que dépourvue d’esprit politique, elle se séparait de plus en plus du reste de la nation, et réduisait la royauté à n’être plus qu’un hochet. Il en résultait une double cause de faiblesse, et cela, en présence de la Russie et de la Prusse, unies et avides de s’agrandir. Soutenus par ce voisinage et protégés par une liberté de conscience poussée jusqu’à la folie, schismatiques et protestants étaient autant d’agents de l’étranger, développant peu à peu son influence souterraine. Le jour vint où la Pologne épuisée tomba sans défense aux mains de ceux qui la convoitaient; En réalité, c’est la réforme qui l’a livrée aux Russes, comme le schisme a livré Constantinople aux Turcs.
Liberté intellectuelle et religieuse, vie nationale et droit des gens, liberté politique et sociale, tout avait donc reçu une nouvelle et profonde atteinte. Et , en