LES PERSÉCUTIONS OU L'ÉGLISE MALGRÉ L’ÉTAT
L’impuissance de la raison livrée à elle-même était bien établie. Cent générations avaient pris à tâche d’aggraver la faute originelle et de pousser jusqu’à leurs dernières limites les conséquences de misère, d’inégalité et de servitude qu’elle devait entrainer. Ramener l’homme de si loin sans contraindre sa liberté, lui inspirer pour le bien un attrait capable de lui faire remonter une pente si rapide, c'était assurément une seconde création, plus merveilleuse que la première, et exigeant en quelque sorte les dernières ressources de la sagesse divine, puisque cette œuvre demandait le concours de la volonté humaine et qu’il s'agissait de tirer le bien, non du néant, mais du mal lui-même.
En cette extrémité, les moyens matériels et les triomphes terrestres, la fondation d’un empire cent fois
plus brillant, plus riche et plus fort que l'empire
romain, n’eût fait que captiver et que satisfaire momentanément les volontés perverties, trop disposées à chercher leur pâture en de pareilles jouissances. C'eût été encourager le mal au lieu de le guérir.
Les souffrances, suite nécessaire et remède naturel de l’erreur, avaient elles-mêmes perdu leur efficacité. Comment désarmer les hommes, alors qu’au lieu de les retenir et de les éclairer, le malheur ne faisait plus qu'irriter leur orgueil, et que les précipiter plus aveuglément en de nouveaux excès et en de nouvelles calamités? Comment désarmer la justice éternelle, dont le bras inexorable s’appesantissait de plus en plus sur l'humanité, alors que toute expiation avait perdu la vertu que lui donne l'acceptation volontaire et généreuse d’un châtiment mérité ?
La puissance et la justice de Dieu ne pouvant plus” rien, il fallait que la miséricorde les devançât, et que, se chargeant elle-même d’une expiation surabondante, elle réunît, sur la tête et dans le cœur d’une victime parfaite, assez de douleurs pour apaiser la colère du Giel et pour toucher les âmes les plus dures, assez de générosité pour rendre à la souffrance son prix et son efficacité, et pour la faire désormais accepter des hommes comme le seul sacrifice capable de les relever de leur abaissement.
Telle fut l'œuvre du Fils de Dieu, né dans une
étable et mort sur une croix, alors que du Palatin
L'ÉGLISE MALGRÉ L'ÉTAT. 91 Auguste ordonnait le recensement du monde, et qu'à Gaprée Tibère jouissait de la toute-puissance et des honneurs divins. Condamnation vivante de tous les vices, Jésus-Christ les terrassa en s’offrant désarmé à leurs vengeances. Sur lui s’assouvirent les haines des grands et les colères de la populace, la jalousie des prêtres, l'ambition d'Hérode et jusqu'à la lâcheté, masquée d’indifférence, de Pilate, si bien que dans sa passion divine chacune des passions humaines retrouve son œuvre, et que la croix en fut à la fois le résumé et l’expiation, le triomphe et la défaite.
Qu'on ne nous accuse pas de nous égarer ici dans le domaine mystique et purement religieux. Il est certain qu’en immolant le Juste par excellence, le fait brutal, le mensonge, la tyrannie crurent avoir porté le dernier coup au droit, à la vérité, à la liberté. Et, en effet, le Crucifié n’était que la trop fidèle image de l'humanité asservie et torturée, et du peuple qui, en ce monde, semble ne faire qu’un avec la justice et avec la liberté, puisque chaque blessure faite à la justice et à la liberté lui est faite à lui-même, et qu'il est la victime nécessaire de tous les égoïsmes et de toutes les iniquités.
Cependant il se trouva précisément que la puissance du droit, que l’on croyait morte, était ressuscitée, qu'elle avait puisé sur la croix une vie nouvelle et désormais impérissable, et qu'elle allait opposer au mal armée
contre armée, autel contre autel, unité contre unité. En
s’affirmant par le renoncement et par l'immolation, le droit redevenait assez fort pour résister au fait, pour le vaincre, pour le dompter, et, en exerçant ce charme surhumain, les plus vertueux devaient, à la longue, désarmer et apprivoiser les plus forts. C'était le seul moyen de réaliser le triomphe terrestre de la vérité. Car, politiquement et socialement, la raison du plus fort est toujours la meilleure, et les plus beaux plans ne sont que châteaux en Espagne, si on n’amène pas la force à se mettre volontairement au service de la vérité.
Ceux qui ne croient pas à la déchéance originelle, ne se figurent pas que la raison puisse résister à [a vérité. Supposant dans toutes les âmes la même bonne foi et n’admettant chez personne ni la haine du bien ni la rage du mal, ils ne comprennent rien ni à l'histoire ni au cœur de l’homme. Pour expliquer les persécutions, ils cherchent je ne sais quelle incompatibilité politique ou sociale entre le christianisme et la société romaine. Pourquoi fermer les yeux à l'évidence? L’incompatibilité existait dans l’ordre moral, et elle était le fait, non de l'Église, mais de l'empire.
La vérité peut tolérer l'erreur, et même de cette comparaison tirer un nouvel éclat; mais il est impossible que l'erreur tolère à côté d'elle la vérité, dont elle n’est que ia falsification. Le bien peut supporter le
mal, qui ne fait souvent qu’ajouter à ses mérites; mais
le mal ne saurait supporter le bien, qui est sa condam mation. Parce qu'il condamnait leurs vices, les Juifs avaient dénoncé à César et crucifié celui en qui s’incarnaient leurs traditions religieuses et nationales. De même l'empire romain, attaqué dans la corruption où il se complaisait, devait fatalement immoler à César l'Église, qui résumait et pouvait seule réaliser les aspirations du genre humain. De là cette haine aveugle des peuples et des empereurs, et cette soif de sang contre des gens qui ne venaient rien prendre ni rien renverser, et qui ne demandaient que la liberté d’être parfaits.
On se demande comment les chrétiens n'invoquèrent pas la liberté naturelle et imprescriptible, que possède, dit-on, chacun, de choisir et de professer la religion de son choix. Quoi de plus simple que de demander leur droit de cité, à côté des mille cultes païens qui vivaient paisibles sous la protection de l'empereur? Quoi de plus facile que de s'appuyer aussi sur ces principes de justice et de morale éternelles, qui faisaient après tout le fond commun de toutes les religions et de toutes les philosophies, et que l'Évangile reconnaissait avec elles? N’était-ce pas le moyen le plus sûr de désarmer et même de mettre de son côté les adorateurs des idoles et les interprètes du droit naturel, les prètres et les magistrats? Conseil naïf qui peut sé-
duire un penseur dans la rêveuse oisiveté de son ca-
binet, mais dont l’idée ne pouvait même pas venir à un chrétien des premiers siècles. Car c'eût été à la fois un appel sans écho à une justice qui n'existait plus et une atteinte aux principes mêmes sur lesquels repose toute société.
Saint Paul, comme PieIX, proclamait à la face des Romains les lois éternelles, gravées au cœur de tout homme venant en ce monde; mais rien que les rappeler, c'était blesser au vif les prêtres indignes qui les avaient faussées, défigurées, changées en dogmes honteux et avilissants, les légistes qui avaient bâti sur elles l'échafaudage du despotisme, la populace qui avait soif du sang des gladiateurs, la tourbe des soldats, des fonctionnaires, des délateurs qui exploitaient le peuple à la seule condition d’adorer César, enfin l'empereur luimême à qui tout était permis, et par qui toutes les passions obtenaient leur satisfaction en se subordonnant aux siennes. Méconnu, foulé aux pieds, crucifié luimême, le droit naturel n'existait plus que dans l'Église et par l'Église. C’est pourquoi elle était pour tous le remords vivant qu'il fallait étouffer, l'ennemi dangereux qu'il fallait exterminer.
Persécutée comme la seule dépositaire de la justice et de la vérité naturelles, l'Église ne pouvait pas les méconnaiître elle-même un seul instant. Si détestable que fût l'État, si indifférent et hostile qu'il se montrât
à la foi religieuse, elle ne lui contesta jamais la liberté
L'ÉGLISE MALGRÉ L'ÉTAT. 95 d'examiner sa doctrine et de la proscrire, si elle était réellement contraire à la morale publique, au bon ordre et à la sûreté de l'empire. Si c’est le droit et le devoir de toute âme de chercher la vérité et de s’assurer qu’elle l'a trouvée, c'est à plus forte raison le droit et le devoir des hommes sur qui reposent les destinées d’une société. Jamais homme de bon sens, songeant non pas à attaquer le gouvernement des choses humaines, mais à y mettre lui-même la main, ne le mettra en doute. Malgré nos révolutions, ce droit et ce devoir restent écrits dans toutes les législations.
Les libéraux les plus avancés admettent que, pour avoir la faculté de s'établir, une religion nouvelle doit ne blesser ni la paix publique ni les bonnes mœurs; les persécuteurs les plus fanatiques ont toujours mis cette raison de leur côté, et ils n’ont proscrit de religion que comme ennemie de l’ordre et de la morale de leur pays. Or, qui sera juge de l’ordre, de la morale et des atteintes qui leur seront portées, sinon les magistrats qui interprètent et qui exécutent les lois, c’est-à-dire l'État en personne? L'État ne saurait donc donner la liberté illimitée des cultes, et il se réserve nécessairement le pouvoir-de les apprécier lui-même.
Il y a là une vérité sur laquelle tout le monde est d'accord. Et, en eflet, bien que l'indifférence cherche à en faire un objet de pure fantaisie, une religion n’est
pas, comme un système astronomique, une innocente
et inoffensive théorie philosophique. Ayant toujours une morale identifiée avec ses dogmes, qui en sont le principe et la substance, et un culte destiné à faire pénétrer cette morale dans la pratique de la vie, peu à peu elle façonne la famille, la propriété et l'État luimême à l’image de sa morale, de son culte et de ses dogmes. Tandis que, par elle-même, la vérité est toujours et partout bienfaisante, chaque erreur flatte et assouvit une passion particulière. Tantôt c’est une doctrine nationale ou aristocratique, faisant les aflaires d’un peuple ou d’une caste, et à laquelle les autres peuples et les autres castes ne sauraient ouvrir leurs portes. Tantôt c’est un enseignement corrupteur, flattant les convoitises, abaissant le niveau des mœurs, et ouvrant la porte à cet esprit de lucre, de débauche et d'anarchie qui est la perte d'une société, et alors l'État ne saurait ni l’encourager ni le tolérer sans manquer au premier de ses devoirs. Au contraire, s’il surgit une religion qui relève les âmes, qui purifie et consolide la famille, qui encourage le travail et l'économie, qui augmente le patriotisme, le respect des lois et l'union de tous les citoyens entre eux, alors elle a droit à la protection de l'État.
C'est à ce titre que l’Église, seule vraie, seule bienfaisante et libératrice, réclamait la liberté que nul homme de bonne foi ne pouvait lui contester, et dont pourtant
elle était seule privée. De là ce phénomène singulier
que, dans une société où tout s’en allait, et qui en peu de temps allait avoir englouti ce qui restait de citoyens, de soldats, de familles, de travail et de richesses, le christianisme, qui vint tout à coup alimenter cette flamme prète à s’éteindre, et qui, en réveillant le sentiment de toutes les vertus publiques et privées, ranimait et prolongeait la vie sociale, était seul persécuté, seul traité en ennemi public, seul voué au-mépris, à l'oppression et à l’extermination. De là cette lutte de trois siècles du plus grand des empires contre la doctrine catholique, lutte qui, loin de faciliter la publication de l'Évangile, accumula autour de lui les obstacles et les périls, et qui donna ainsi à ses conquêtes une solennité et une valeur incomparables.
Pour se justifier eux-mêmes, les persécuteurs étaient obligés de contester les vertus et les bienfaits des chrétiens. On les entendait déjà invoquer contre eux ce prétexte!, que les prophéties et les miracles n'étaient que des fictions poétiques, Jésus lui-même qu'un mythe ou qu'un homme ordinaire; que la foi? du Christ était en contradiction avec la raison et nuisait à la perfection de l’homme, et enfin* que la doctrine de l’Église était opposée au bien et aux intérêts de la société bumaine.
Ainsi, d'après ces accusations mensongères et per-