‹ L'Encyclique: Les Principes de 1789Chapitre 12 sur 51 · Prop. 7. — 2. Prop. 6. — 3. Prop · texte numérisé non relu

Prop. 7. — 2. Prop. 6. — 3. Prop

fides, contraire à la vérité ou à la morale, le christianisme n’avait pas droit à la liberté.

Par un étonnant stratagème de la Providence, qui fait servir à son but les desseins les plus pervers, les bourreaux des martyrs ont précisément démontré l'opposé de ce qu'ils avançaient, et l’ont établi par ces longs et irrécusables témoignages historiques que Dieu seul a la patience d'attendre. Trois siècles de supplices ont mis hors de doute, d’un côté la réalité et la divinité de Jésus-Christ, attestées par le sang de plusieurs millions de victimes volontaires, de l’autre la sagesse et la sainteté de l’Église, prouvées par les vertus héroïques et par la sublime abnégation de ses enfants, et singulièrement rehaussées par les folies et par les crimes de ses ennemis.

Ce qui frappe tout d’abord dans la conquête des âmes et de l'empire romain par l'Évangile, c’est son caractère surnaturel. Non-seulement les séductions de la fortune et des honneurs, la contrainte matérielle et la peur des supplices n’y avaient aucune part, mais c'était en foulant aux pieds les intérêts humains que les fidèles embrassaient et confessaient leur foi. Nul enthousiasme passager, nul entraînement révolutionnaire et même nul prestige humain du talent ou de l'éloquence. Jusqu'à Constantin tout est grave, calme, modeste, dans l’héroïsme qui triomphe de tant d'obstacles accumulés.

l'était donc un acte de pure et souveraine liberté, of-

frant aux siècles à venir la garantie d’une loyauté et d'une puissance de conviction sans limites.

En même temps, les chrétiens n’ont pas cessé d’être les sujets les plus utiles et les plus soumis de l’État qui les rejetait de son sein. Ils ne se contentaient pas de donner l'exemple de la vertu et du patriotisme; mais de leur part, pas une révolte; pas un néophyte, parmi les centaines de prétendants qui se disputèrent l'empire; pas un fils, pas une mère de martyr, parmi les milliers de poignards qui se levèrent contre les empereurs.

Cette longue et inaltérable patience peut paraître excessive, surtout de nos jours, où l’on est si prompt à faire appel aux remèdes violents, si avide de progrès et de réformes instantanées, où l’on croit à la perfection, et à la perfection réalisée par la force, sans s’apercevoir que c’est détruire et nier la liberté, que l'on affirme et que l’on poursuit. Pourquoi donc le droit n’attaquaitil pas ouvertement le fait? Pourquoi respecter une société et un pouvoir qui n'étaient plus que l'organisation du vice et de la tyrannie? Si jamais le droit d'insurrection, le droit de délivrer son pays d’un tyran a existé, n’était-ce pas contre un Néron, contre un Domitien, au profit de citoyens qui n'avaient jamais donné un prétexte à leurs cruautés ?

Pourtant, c’est en face de pareils monstres que saint Paul, par un mystère en apparence inexplicable, dit aux fidèles de respecter le pouvoir établi, parce que tout

pouvoir vient de Dieu. Et, en effet, ce triste pouvoir venait de Dieu, et la soumission et le respect étaient, pour lemoment, le seul et vrai moyen de rendre les empereurs meilleurs, les peuples plus libres, et de ressusciter à la fois le principe de l'autorité et le principe de la liberté.

Dans sa sublime abnégation, l'Église enseignait et réalisait à la fois ce que Bossuet a résumé en cette profonde et magnifique parole : « Vous alliez à la servitude par l'indépendance; prenez une voie contraire, et retournez par l'obéissance à la liberté. »

Abordant des peuples qui, avant de s’imprégner de son esprit, devaient le persécuter, et ne voulant les amener que par la libre adhésion de leur propre volonté à se transformer enfin malgré eux, le christianisme ne se flattait pas comme nos modernes réformateurs d'y parvenir du jour. au lendemain; et, en attendant ce lointain triomphe, il fallait bien qu'il reconnût et qu'il acceptàt les nécessités politiques et sociales du monde où il venait prendre racine.

Or, le premier besoin d’une société est d’être gouvernée, füt-ce par des brigands, et d'obtenir, s’il le faut par la force, l'ordre et les vertus premières sans lesquelles il n'y a plus de société. Là où l’homme ne travaille pas de son gré, l'esclavage seul l'empêche de descendre à l'état sauvage; si la famille n’est pas assez forte pour subsister à ciel ouvert, la femme est vouée à

L'ÉGLISE MALGRÉ L'ÉTAT. 104 une captivité qui la préserve seule de la promiscuité ; enfin la nation obéit à un ou plusieurs tyrans, ou se perd dans l’anarchie, quand elle ne sait pas respecter et aider un pouvoir régulier. L'état moral des hommes est ainsi la mesure des lois et des institutions qui peuvent les gouverner. Qu'ils soient complétement mauvais, il n'y aura que tyrannie et qu'oppression. Qu'ils deviennent parfaits, la liberté et la justice n’auront point de limites. Mais, en tout temps, par un ordre de la Providence, qui ne permet que le moins de mal possible, les lois valent les peuples, et les souverains les plus vicieux travaillent encore jusqu’à un certain point au maintien de la paix sociale et de la morale publique.

En devenant soi-même plus vertueux et en rendant les autres meilleurs, on est certain de contribuer à l’avénement d'un régime plus équitable. Mais c’est par de longs et pénibles efforts et par de généreux sacrifices qu'une telle œuvre s'opère. Jusque-là il faut se soumettre aux décrets de la divine justice qui, par un droit que nul ne lui contestera, départit à chacun le gouvernement qu'il mérite, et qui fait naître spontanément et naturellement l’État de l’ensemble des forces matérielles, intellectuelles et morales de chaque nation. Que cette loi, qui domine toutes les autres, se nomme droit divin, force des choses, nécessité sociale, elle n’en existe pas moins partout; elle constitue la justice relative, im-

parfaite parce que les hommes sont imparfaits, mais

respectable parce qu’elle est la seule possible, et qu'elle forme le lien moral d’une nation. Obéir à cette loi, c’est reconnaître la vraie mesure de l'autorité et de la liberté, ‘et leur ouvrir la seule voie du progrès possible.

Mais, nous dira-t-on, vous voulez donc rétablir le droit divin? Non, il ne s’agit nullement de le rétablir, puisqu'il existe, et qu'il ne dépend pas de nous de le supprimer. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous en rendre compte et de voir comment nous parwiendrons à le rendre moins rigoureux.

Le droit divin, qu’on pourrait nommer aussi bien droit naturel, est le pouvoir de ceux qui ne relèvent que de Dieu. Or, telle est l'influence et la suprématie que les plus forts et les plus intelligents exercent nécessairement au sein de toute société. Que servirait d'affirmer contre eux un droit théorique qui n'aurait pas de sanction possible? Et, quand on parviendrait à les renverser, ce qui n’est pas facile, qu'y gagneraiton, sinon de les remplacer par leurs pareils et d'ajouter les maux des révolutions à ceux de la tyrannie ?

Les Romains ne se faisaient pas faute de changer d’empereurs. Mais à quoi bon, alors que ces monstres étaient bien ceux que l'on méritait, et qu’il n'y en avait pas de meilleurs à mettre à leur place? Que résultait-il de ces expériences d’une nation qui, comme Je malade rebelle à la science, méconnaissait les conditions de

sa vie dégénérée, sinon un état de guerre permanent

entre le pouvoir, qui n’était plus Sûr de son lendemain, et les partis, qui guettaient le moment de ravir sa succession ? Heureuse la nation qui sait à temps sortir de ce cercle vicieux, et qui n’expie que par des souffrances momentanées son erreur et sa folie! Heureuse la nation assez sage pour ne pas glorifier les révolutions violentes, et pour ne pas ériger en bienfaiteurs de l’humanité ces ennemis de tout pouvoir qui en sont les fléaux, et qui atteignent à la fois l’autorité et la liberté dans leur racine!

À ce moment l'esprit de violence et d'anarchie était tel, que, pour réveiller le respect de l'autorité et du droit d'autrui, il fallait, à l'exemple du Christ, abdiquer jusqu'à l'exercice de ses propres droits et aller jusqu'aux dernières limites de l'abnégation. Toutefois, en s’oubliant lui-même, le chrétien se réservait une liberté qu’il défendait également jusqu’à la mort, celle de ne pas faire le mal et de ne jamais être complice de l’injustice d'autrui. Ce double héroïsme faisait à la tyrannie et à la servilité, qui nourrit la tyrannie, de mortelles blessures. Quand les Césars, à qui personne n'avait jamais rien refusé, rencontraient une résistance, un non possumus inconnu, quand ils s’entendaient dire qu'il vallait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qu'eux-mêmes, malgré toute leur puissance, rendraient à ce Dieu vengeur un compte rigoureux, ils voyaient se dresser devant eux le Crucifié du Calvaire, ressuscité

et vivant dans son Église, condamnant d'avance leurs monstrueux forfaits, et, en dépit de leurs efforts pour le crucifier de nouveau et pour étouffer à jamais sa voix, le règne de la justice, qu'il était venu rétablir sur la terre, se consolidait et s’étendait peu à peu dans tout l'empire. “

Il y a loin de cette soumission pleine de courage au culte honteux des faits accomplis. Le fait accompli est précisément une atteinte violente à l’ordre établi que défend l’Ég'ise, et dont elle veut le progrès libre et pacifique. Le fait accompli détruit, tandis que l’Église édifie..Le fait accompli, c’est la guerre, la peste et la famine, exécutant les décrets de la justice de Dieu, c'est Alaric et Attila balayant l'empire romain, et plus tard Mahomet II fermant la bouche aux rhéteurs de Constantinople, ou Robespierre offrant à la raison de sanglantes hécatombes. Le chrétien regarde passer ces fléaux, ou plutôt il les combat, et, fidèle le dernier aux peuples vaincus comme aux dynasties tombées, il n’accepte que les maux nécessaires qu'il n’a pu ni prévenir ni arrêter.

Avant Jésus-Christ, le pouvoir n’était plus que le fait brutal, c'est-à-dire le joug du nombre et des forces matérielles, violemment imposé à des peuples qui ne le supportaient qu’en frémissant. Désormais il y eut, en face du fait, l’enseignement et la résistance de la force morale, seule capable de produire l’obéissance volon-

L'ÉGLISE MALGREÉ L'ÉTAT. 105 taire du plus faible, la justice volontaire du plus fort, et de transformer ainsi le fait en droit. Sauvé, contre toute espérance, d’un naufrage imminent, ranimé et ressuscité par l'Église, le droit ne pouvait plus à l’avenir, sans ingratitude ni sans apostasie, se séparer d'elle. Il ne lui était plus permis d’invoquer, comme sa source, les antiques traditions de la justice éternelle, sans rappeler en même temps la solennelle intervention divine qui lui avait rendu la vie. Sous peine de retomber dans

l’abime, le droit était obligé d'être et de se dire chrétien.

en

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