LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE OÙ L’ÉTAT DANS L'ÉGLISE
Les chrétiens n'avaient pas cessé de rester soumis aux princes les plus cruels et aux magistrats les plus iniques, de respecter les lois les moins respectables, d'aimer une patrie ingrate et sanguinaire. Mais leur : destinée était-elle d’être toujours voués au mépris et aux tortures, d'acheter par leurs souffrances un progrès dont ils ne jouiraient jamais eux-mêmes, des biens qui iraient éternellement s'engloutir dans le gouffre d’un fisc insatiable, un sang purifié qui se dépenserait en guerres injustes, ou qui irait abreuver les tigres et les panthères des arènes? La vertu resterait elle un privilége conquis au jour le jour par quelques âmes d'élite, capables de fouler aux pieds tous les intérêts de ce monde, et ces héros des premiers temps n'auraient-ils jamais la paisible jouissance d'élever leurs enfants à l'ombre d'une foi libre et respectée? Ver-
L'ÉTAT DANS L'ÉGLISE. 107 raient-ils sans cesse, ce qui est plus dur que de mourir soi-même, leurs fils exposés tantôt à la rigueur des supplices, tantôt aux railleries et aux artificieux mensonges du scepticisme, leurs filles perfidement entraînées au mal ou violemment conduites aux lupanars par une civilisation dégénérée? Et le jour où enfin, après trois siècles de patience, un prince, librement converti, mettrait la croix sur ses étendards aux acclamations de l'empire, faudrait-il rejeter ce triomphe si chèrement acheté comme un don perfide et fatal, comme une autorité que l'Église était incapable d'exercer, et qui serait la ruine de ses vertus et de sa vie?
Évidemment l’Église ne saurait accepter un pareil arrêt, et ses adversaires l’accuseraient avec raison d'impuissance, ils la rejetteraient comme ne répondant pas aux justes aspirations du cœur humain, si, après la perfection morale, elle ne produisait pas aussi, comme un surcroît naturel, le progrès temporel, la liberté politique et sociale, l'émancipation de la femme et de l'esclave, le bien-être des pauvres et le soulagement des opprimés.
Sans doute, la richesse, la science et le pouvoir ne sont pour l'Église que des biens secondaires, et elle a prouvé qu’elle pouvait triompher sans eux et malgré eux. Fondée sur la libre adhésion des âmes, elle reconnaît que toutes les forces humaines réunies ne sauraient
en convertir une seule malgré elle, ni la contraindre à
faire un seul acte de vertu. Il n’en est pas moins vrai qu'entre les mains du mal ces moyens de séduction sont redoutables, qu’il est bon de les lui enlever dans l'intérêt des âmes faibles, qui ne résisteraient pas aux grandes tentations, et qu’ainsi, impuissantes pour l'offensive, ces armes ont, au service de la vérité et du bien, une valeur défensive considérable.
De leur côté, les grands, les savants et les princes ne méritent pas moins de compassion que la foule timide, qui a besoin d'encouragement et d'appui.Placés sur une pente glissante, exposés aux périls conjurés de la flatterie, de l’orgueil et du plaisir, et pouvant moins que personne se passer du secours d'en haut, les malheureux successeurs d'Hérode et de Pilate ne sauraient accepter à jamais, comme une nécessité de leur position, le rôle de trahir, de persécuter, d'immoler la vérité. Que feront-ils donc le jour où ils la reconnaîtront, sinon de mettre à son service leurs biens, leur influence, leur pouvoir, leur vie? En le faisant, c'est moins à la vérité qu’à eux-mêmes qu'ils seront utiles. Car leur protection aura souvent des inconvénients, elle fera des hypocrites, elle paraîtra quelquefois contraindre les âmes, et elle mêlera à la prédication de l'Évangile cette impétuosité et cette violence qui sont inséparables des actions des grands. Toutefois, cette protection à aussi ses avantages, qu'on a trop méconnus, et de plus elle est pour les grands la ligne du devoir
L'ÉTAT DANS L'ÉGLISE. 109 étroit, auquel rien ne peut les soustraire. S'ils y manquent, la vérité fera son chemin sans eux; mais ils seront responsables de tous les obstacles mis sur sa route.
Enfiv, en rendant possible le salut des petits et le salut des grands par leur union en une même foi, l'Église devait réhabiliter le pouvoir, la science et la richesse pour eux-mêmes, et faire voir que, gâtés par les abus qu'on en avait faits, les dons de Dieu n'étaient pas, comme les anciens l'avaient cru, condamnés à n’être que des instruments de corruption et de servitude, et qu'au contraire ils étaient destinés à parer et à embellir l'édifice de la société régénérée.
Jusque-là, mise en face d'une société morte, qu'il s'agissait de ressusciter, l'Église n'avait demandé pour elle que la liberté de ne pas faire le mal, et pour l'obtenir, pour la fonder malgré ceux qui la refusaient, il avait fallu des flots de sang et des millions de vies. Avec la conversion de Constantin commençait la liberté de faire le bien et d'appliquer directement à l’ordre politique et social les principes parfaits, dont l’Église se disait le foyer et le type vivant. Enveloppant l’État, enseignant leurs devoirs aux princes et aux magistrats, elle devenait en quelque sorte responsable de leurs actes et du progrès social accompli, non plus malgré la société, mais par la libre adhésion d’une société docile
et soumise.
Dans cet épanouissement du christianisme, on allait voir si, comme toutes les œuvres humaines, la révélation serait sujette‘ à un progrès continuel et indéfini, répondant au développement de la raison des peuples, ou Si, au contraire, parfaite dès le premier jour, elle assisterait, sans jamais varier elle-même, à son propre triomphe.
Que les hommes et les peuples soient appelés à agrandir sans limites le champ de la vertu, du bienêtre, de la science, c’est le cri instinetif de nos consciences, et l'Évangile est précisément venu nous ouvrir la carrière de cette noble destinée. Or, dit-on, comment admettre qu'au point d'abaissement où il prit les nations païennes, il n'ait pas été obligé de se proportionner lui-même à leur faiblesse et à leur ignorance, et que les lumières de la Foi, à son berceau, puissent suflire encore aux exigences de l'âme délivrée de ses chaines?
Le sophisme n'a pas grande portée. Car c'était pour tirer les hommes de l'abime de la décadence païenne qu'il fallait le plus grand eflort, les plus héroïques vertus, les lumières les plus complètes, la plénitude de foi et de certitude la plus surabondante. Si la perfection fut jamais nécessaire, ce fut non-seulement à celui
qui, du Calvaire, défia seul la puissance du mal, mais
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