Prop
L'ÉTAT DANS L'ÉGLISE. it aussi aux apôtres, qui vinrent planter la croix au cœur de l'empire, et aux martyrs qui l’arrosèrent de leur sang jusqu'en ses provinces les plus reculées. Ges premières conquêtes faites, la voie s’ouvrit à des vertus plus faciles et à des victoires moins laborieuses.
Doctrine et société nécessairement parfaites dès le premier jour, si l'Église, même après Constantin, ne réalisa pas sur-le-champ cette perfection dans l’ordre politique et social, ce n’était pas qu’elle ignorât la loi mystérieuse du progrès; elle venait, au contraire, la proclamer et l’imposer au respect de ses enfants.
Dans une âme, la beauté morale est le fruit de sa libre adhésion à la vérité, et n’a pas d’autres limites que celles de sa propre générosité. Dans une société, le bien ne se réalise que dans la mesure de l'adhésion universelle. Telle est la loi de notre liberté, inconnue et dédaignée par ceux qui ont imaginé un progrès continu et indéfini, qu'il ne dépendrait de nous ni d'accélérer ni de retarder.
Libres d’être parfaits eux-mêmes, les premiers chrétiens ne purent agir qu’à la longue sur la société qui les environnait. Ce progrès resta lent, même sous les empereurs chrétiens, parce qu'il fut par essence l’œuvre de la liberté, et que, défendue par les princes de la terre, aidée par les dons des riches, soutenue par les
plus beaux génies, l’Église eut toujours pour principe
que la force peut empêcher le mal, maïs que le dévouement seul peut faire le bien. |
Au milieu de ces premiers triomphes, linertie des peuples avilis, l’orgueil des sages, la mollesse des riches, l'ambition des empereurs, les séductions de la prospérité elle-même formaient mille obstacles nouveaux, se traduisant en schismes ou en hérésies, contre lesquels, au dire de saint Hilaire, il ne fallait pas moins d’héroïsme qu’au temps des catacombes. Rien pourtant n'arrêta cette grande œuvre, pas même la chute de l'empire, voué aux barbares par ses vices incorrigibles, et, s’il est une merveille dans l'histoire, c’est qu'au milieu de la plus effroyable catastrophe qui fut jamais, en pleine invasion, il n’est pas possible de découvrir la moindre interruption, le moindre ralentissement dans l'édifice de liberté sociale, politique et religieuse, que l’Église élevait pour les peuples chrétiens.
Cette œuvre d'émancipation est bien connue. Il est inutile de la raconter, et il suffira d’en rappeler ici les principes, communs à tous les temps, immuables comme l'Église et aujourd’hui encore invoqués par Pie IX, à l'exemple de tous ses prédécesseurs.
Et d'abord, si, en la personne de son fondateur, le christianisme nous a donné un type, dont les plus grandes âmes passeront leur vie à se rapprocher sans atteindre jamais, nous verrons que la pauvreté, la chasteté et l’obéissance parfaites, pratiquées sans interrup-
L'ÉTAT DANS L'EGLISE. 113 tion par les premiers fidèles et par les grandes familles monastiques, ont été et sont encore la source, où la famille naturelle retrempe ses vertus, où le travail et l'association peuvent puiser leur indépendance, l’avantgarde qui défend la famille et la propriété, en un mot, la base de la liberté sociale.
De même, dans son organisation, dans sa hiérarchie et dans son unité, l'Église offrira à l’imitation des peuples et des pouvoirs politiques un modèle sans défauts, application vivante des principes d'autorité et de liberté.
Toute erreur n'étant que l'exploitation et la confiscation de la vérité au profit de quelques privilégiés et aux dépens de la multitude, c’est dans l’infaillibilité et dans l’immutabilité doctrinale de l’Église que les âmes trouveront la plus grande et la seule garantie, non-seulement de liberté politique et sociale, mais de liberté religieuse, c’est-à-dire de libres rapports avec Dieu, tel qu'il est réellement, sans être victimes de falsifica-
tions intéressées.
En même temps, cette doctrine donnera à la science
humaine une base certaine, sur laquelle elle pourra librement élever l’édifice de ses découvertes, à la raison le flambeau que réclamait son impuissance, et qui, l'éclairaut dans son essor le plus hardi comme dans ses plus humbles abaissements, lui fera rencontrer dans l’universentier la confirmation de sa foi et l’affermissement
de sa certitude.
ce
Enfin, pour assurer la durée de cet édifice, l’Église possède, en elle-même, pour sa doctrine et pour sa hiérarchie un principe d’immutabilité qui, depuis dixhuit siècles, n’a pas reçu la moindre atteinte, pour les hommes et les institutions qui la composent un principe de réforme perpétuelle et spontanée qui lui est propre, et qui, sans invoquer le secours des interventions et des révolutions humaines, rejette hors de son sein les membres rebelles et indociles, et ramène sans
cesse à la perfection ceux qui lui restent soumis.
Avant l'Église, la liberté sociale n’existait plus. Chez les Romains comme chez les barbares, la propriété était le plus souvent le fruit de la conquête, du pillage ou de la délation. Les femmes des vaincus appartenaient aux vainqueurs. N'ayant plus ni patrimoine, ni famille, ni autel, les captifs et leurs enfants étaient, comme des bêtes de somme, condamnés à un labeur forcé, que les hommes libres dédaignaient pour les plaisirs de la guerre ou de la chasse. Fruit des sueurs de l’ouvrier, la richesse appartenait ainsi à ceux qui travaillaient le moins, et qui pourtant auraient dû travailler le plus, c’est-à-dire aux plus forts. Et philosophes et législateurs reconnaissaient là un droit naturel, une nécessité sociale, nécessité en effet de toute société qui repousse Ja loi du travail et du renoncement. Autant de propriétaires, autant de petits tyrans, ayant chacun droit de vie
et de mort sur sa femme, sur ses enfants et sur ses serviteurs.
Chacun sait comment la femme chrétienne reprit sa place et sa dignité au foyer conjugal. On ignore davantage ce qu'il a fallu d’efforts et de patience pour faire disparaître l'esclavage.
Au sein de l’Église, l'abime qui séparait l’esclave du maître fut sur-le-champ comblé, et saint Paul put dire : «I n’y à parmi nous ni hommes libres ni esclaves. » Non-seulement les esclaves furent aimés et honorés comme des frères, mais les premiers chrétiens s’empressaient d’affranchir ceux qu'ils possédaient, et de recueillir ceux que des maîtres cruels avaient abandonnés. Une fois affranchis, ils pouvaient être admis au sacerdoce et à l’épiscopat, témoin ce fugitif, nommé Onésime, plus tard évêque, dont saint Paul demandait en ces termes la liberté à son maître : « Au nom de la charité, moi, Paul, chargé d’années et prisonnier de Jésus-Christ, je t'invoque pour mon fils Onésime que j'ai enfanté dans les chaines. Reçois-le, non plus comme un esclave, mais. comme un frère bien-aimé, et si tu as quelque affection pour moi qui le chéris, recçoisle comme moi-même. »
Cette lettre, si touchante, témoigne à la fois de la tendresse de l’Église pour les parias de la société romaine, et de la profonde sagesse avec laquelle elle pré-
parait leur émancipation. La proclamer du jour au
lendemain, c'eùt été provoquer une guerre sociale avec les massacres et les pillages qu’elle entraîne, et donner, une fois de plus, la victoire à la force brutale, attentat inutile et partant coupable contre l’ordre établi. L'Église reconnut donc un état de choses qui méritait à peine le nom de droit, et, en attendant qu'elle pût le modifier, elle s’appliqua à le faire respecter, ce qui était un premier progrès.
« Esclaves, disait ce même saint Paul, accomplissez de tout cœur la volonté de Dieu en servant votre maître comme si c'était le Seigneur lui-même. Car à chacun le Seigneur rendra le bien qu'il aura fait, esclave ou homme libre. Et vous, maîtres, conduisez-vous de même envers vos esclaves; n’usez plus de violence, sachez que dans le ciel est votre maître à tous, et qu’auprès de lui il n’y a point de distinction de rang. » Ainsi, là où l’affranchissement n’était pas immédiat, l’état de guerre cessait pour faire place à des rapports plus doux.
Peu à peu l’esclave fit, par l'autorité des conciles et des lois civiles, trois grandes conquêtes : celle de sa liberté spirituelle et morale, assurée sous les peines les plus sévères par le repos du dimanche, qui lui donnait un jour sur sept pour nourrir son esprit et son cœur ; celle de son foyer domestique, consacrée par le mariage religieux et par la défense irrévocable de le séparer de sa compagne; enfin celle d’un patrimoine inaliénable
par la suppression de la servitude personnelle et par
l'affectation du serf à une terre, qui ne pouvait plus lui être ravie.
En même temps, le travail libre, propagé comme un devoir et comme un honneur, enlevait à l'esclavage sa véritable raison d’être, et commençait graduellement sa complète abolition. De leur côté, les évèques l’attaquaient dans sa source habituelle. Après chaque guerre, ils s’efforcaient de fléchir les vainqueurs, et, s'ils n'y parvenaient pas, ils vendaient jusqu'aux vases sacrés de leurs églises pour racheter les captifs. Bientôt l’esclavage put être solennellement effacé du droit civil et du droit des gens, et, jusqu’à nos jours, les Papes et les conciles n’ont plus cessé de le flétrir et de le combattre comme un déshonneur pour la civilisation chrétienne.
Une transformation non moins importante s’opéra dans la propriété, et amena peu à peu cette répartition plus équitable de la richesse, sans laquelle l'indépendance de l’homme n’est qu'un vain mot. Autrefois le pauvre était lui-même la propriété du riche, qui, lui, était à la merci de l'État. À Rome, comme aujourd'hui en Turquie, César était le seul propriétaire, disposant de tous les biens et de toutes les vies. C'était la servitude la plus absolue, hiérarchiquement organisée. Au contraire, le type chrétien, c’est le père de famille, non-seulement maître de lui-même et de
sa famille, mais ayant, dans un patrimoine à l'abri de
toutes les violences, la garantie de sa liberté, et audessus de toutes les familles, l'État respectant et protégeant les propriétés de chacun. Dans le premier cas, ce sont la force et l'égoïsme qui accumulent, par tous les moyeus possibles, les moyens de jouir, et qui se donnent pleine liberté d'acquérir et d’aliéner, d’amasser et de dissiper. Dans le second, c’est le travail qui produit et le renoncement qui épargne, avec la certitude de transmettre aux générations futures une aisance laborieusement et honorablement conquise.
Le progrès fut aussi lent et aussi pacifique que pour l'abolition de l'esclavage. Il s'agissait en effet d'amener les petits et les faibles, non pas à dépouiller les plus forts, mais à respecter au contraire les inégalités nécessaires et les fortunes acquises, qui, après tout, forment la richesse sociale, et à chercher eux-mêmes dans l’activité et dans l’économie un moyen de sortir de la misère; et en même temps il fallait persuader aux riches qu'ils n'étaient que des dispensateurs, établis par Dieu dans l'intérêt des autres, qu’ils rendraient un compte rigoureux de leur superflu, qu'ils devaient faire la part de Dieu, celie de l'ouvrier et celle du pauvre aussi large, celle de leurs jouissances aussi petite que possible, et que, loin de les. dispenser eux-mêmes de la loi du travail, la fortune les obligeait à rendre de plus grands et de plus généreux services à leur pays.
Cette réforme gigantesque trouva son couronnement
et son expression la plus haute dans l'interdiction du prêt à intérêt, loi méconnue qui, à elle seule, demanderait un vaste travail pour l’éclairer.
L'Église n’était pas assez simple pour ignorer la fécondité du capital, que les Christophe Colomb de la science économique s’imaginent avoir découverte. Seulement, à ses yeux, la fécondité du capital, comme celle de la terre, était la récompense donnée par Dieu au travail, et refüsée à l’oisiveté qui n'arrose point le sol de ses sueurs. Loin de tirer de ses champs tout ce qu'il pourrait en exiger, le propriétaire chrétien abandonnera aux fermiers et aux ouvriers qui les cultivent une part croissante de ses récoltes, et il finira par ne leur demander qu’une redevance proportionnée aux services qu’il leur rend lui-même, en veillant gratuitement à la sécurité et à la défense du territoire. De même, loin de tirer du capital, sans le moindre risque et sans la moindre fatigue, le plus clair et le plus net de ce qu'il peut produire, le commerçant n'en jouira que dans la mesure où il aura lui-même exposé son bien, dépensé son temps et ses peines. Pour la richesse foncière comme pour la richesse mobilière, au lieu d'être séparés et de se faire la guerre, le capital et le travail seront ainsi réunis dans les mêmes mains. Personne ne payera d'intérêts parce que personne n’empruntera, et que chacun fera valoir sa propre fortune. Chacun sera tenu de
rendre à son pays des services correspondant aux re-
LIBERTÉ SOCIALE DANS L'ÉGLISE. j21 venus dont il jouit, et qui en seront en quelque sorte la justification.
Non-seulement la richesse sera ainsi purifiée dans son origine, non-seulement elle continuera à fructifier par le travail et non par l’oisiveté, mais elle trouvera moyen, tout en se conservant, de se répartir sur ceux qui, par la faiblesse de l’âge ou du sexe, par la maladie ou par les accidents de la fortune, seraient dans l’impossibilité de subsister eux-mêmes. C’est ainsi qu’au sein de la famille, association première, régénérée et raffermie par l'Évangile, le travail du père nourrit la femme et les enfants, et que les biens patrimoniaux, scrupuleusement gardés aux générations futures, leur apportent une aisance native, qui forme comme la première assise de leur liberté, et qui leur permet de s’élever elles-mêmes encore plus haut. C'est ainsi que, dans les communes et dans les corporations ouvrières, qui, comme une puissante végétation, couvrent en un clin d'œil le sol du moyen âge, chacun contribue librement à grossir un fonds commun, qui sera la ressource des malades, des veuves, des orphelins, des filles sans dot, en un mot de toutes les nécessités.
Par cette organisation spontanée et par cette union volontaire de l'épargne et du travail, le commerce et l’industrie, aussi bien que la terre, au lieu d'être livrés à quelques gros capitalistes, se faisant la guerre et exploi-
tant leurs ouvriers, constituaient, pour ceux qui les
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avaient défrichés et fécondés, des patrimoines et des biens communs, les mettant à l'abri du chômage et de la concurrence.
Mais il ne suffit pas que le travail, l’économie, le dévouement, l’esprit d'association, trouvent dans une doctrine parfaite de lumineux et perpétuels enseignements. Il leur faut, comme à toute vertu en ce monde, des exemples vivants, saisissants, entraînants; il leur faut une avant-garde qui les mène au combat, qui recoive les premiers coups de l’ennemi; il leur faut enfin, comme ressource matérielle, une réserve suprême pour les grandes nécessités, auxquelles les moyens ordinaires ne sauraient pourvoir.
La famille et la corporation chrétiennes trouvaient ces secours réunis dans la famille et dans la corporation monastiques. Intrépides au travail, les moines s'étaient mis à défricher de préférence les cantons les plus sauvages et les plus solitaires. Devenus riches par leur économie, ils avaient répandu le bien-être autour d'eux et forcé, par une concurrence pacifique, les seigneurs à améliorer le sort. des serfs et des tenanciers, et à réduire le revenu des propriétés à une redevance de moins en moins lourde. Par leur puissant esprit de corps, fondé sur la libre obéissance et sur le dévouement volontaire, ils servaient de type aux corps de métiers, qui n'avaient qu'à calquer leurs statuts et leur
organisation. Enfin, leurs biens étaient non-seulement
le patrimoine de Dieu, à qui il faut un culte et des autels dignes de lui, mais le patrimoine des pauvres, servis et assistés dans leurs besoins divers; le patrimoine de la science distribuée gratuitement aux enfants du peuple, qui parvenaient, suivant leurs aptitudes, aux plus hautes dignités de l'Église; le patrimoine des lettres et des arts, cultivés sans relâche, même aux plus mauvais jours, à l'ombre des cloîtres; enfin, pour les cas extrêmes de guerre ou d’'invasion, de peste ou de famine, la réserve où la nation tout entière trouvait encore des ressources inattendues et une générosité à toute épreuve.
Ce n’est pas tout. Au milieu des prospérités trop oubliées du x1n° siècle, alors que les cités d'Italie regorgeaient de luxe et de richesses, que les communes de Flandre dépassaient en splendeur la Belgique moderne, et que la France elle-même, selon le témoignage de l'histoire, était aussi peuplée que de nos jours, une partie des moines se firent pauvres et mendiants, et, dédaignant les richesses matérielles, qui n'avaient plus besoin de leurs bras pour être conquises, ils ne s’occupèrent plus qu’à amasser et qu’à répandre autour d'eux, avec les trésors de la vie spirituelle, ceux de la musique, de la poésie, de la peinture et de l’architecture chrétiennes.
L'égoïsme n’a jamais accepté qu'en rongeant son frein, un état de choses qui faisait sa part si petite; et
pour reconquérir la liberté d'exploiter les autres, de
jouer, de spéculer, de dissiper, de prêter à usure, il a senti qu'il fallait abattre cette forteresse avancée de l’ordre moral. De là les attaques dont les ordres religieux ont toujours été et seront toujours l'objet.
A entendre les passions, ce sont eux qui vivent sans travailler, qui accaparent les richesses du pays, qui absorbent l'épargne des familles, qui finissent par paraiyser autour d’eux l’activité, le commerce et la vie. Mais l'histoire prouve victorieusement que jamais la population et le bien-être ne se sont accrus plus vite qu'aux siècles où de nombreux volontaires renonçaient aux joies de la famille et de la fortune, et employaient une petite portion de leurs biens à combler le gouffre creusé par l’avidité des autres. Nul emploi de la richesse n'est plus respectable et plus légitime que celui qui consiste à la mettre au service de Dieu et des pauvres, en même temps qu’on s’y consacre soi-même. Aussi, toutes les fois qu’on à dépouillé et persécuté les ordres religieux, la propriété et la famille ont reçu une grave atteinte, et, privées du bouclier qui les préservait, elles sont restées exposées à tous les coups de l'ennemi. Je parle ici spécialement de la propriété et de la famille du pauvre, le seul qui, en temps ordinaire, soit réellement menacé de la servitude. Le sort du peuple, le sort de l'ouvrier est intimement lié à celui de l'Église, qui l’a émancipé. Leurs Intérêts se tiennent de si près qu'il est impossible
d'opprimer l’une sans opprimer l’autre, et que le chefd'œuvre des despotes est de les séparer, et de rendre les maux du peuple sans remède en le rendant ennemi de l'Église.
Sous l'empire romain, le pouvoir était, comme la propriété, l'apanage des plus forts, qui se le disputaient et qui en usaient selon leur bon plaisir. L'Église avait dû se borner à respecter comme une dure nécessité un régime établi, dont toute justice semblait absente ; elle n'avait défendu contre le despotisme que l'unique droit de ne pas faire le mal. Mais il semble que, Constantin converti, les choses durent changer de face, que l'Église put créer à son gré des lois, des institutions, des libertés nouvelles, et assurer enfin au mérite et à la vertu le gouvernement des affaires de ce monde.
C'est le rêve éternel et éternellement chimérique de l'esprit humain de trouver une recette politique, un plan de constitution, une combinaison de pouvoirs
qui puisse du jour au lendemain guérir les plaies et
faire le bonheur de la société. Autant chercher le mouvement perpétuel ou la pierre philosophale; car, si tout mouvement exige un effort, si toute richesse est le fruit d'un travail, le progrès des institutions n’est que le résultat des vertus, des sacrifices et du dévouement patriotique, dont rien ne saurait dispenser.
En politique, les systèmes absolus et chimériques ne sont pas moins dangereux que les systèmes immoraux, puisqu'ils suppriment la réalité, qui est le pivot du progrès et de la morale. Inutile donc de vouloir jeter les peuples dans un même moule monarchique et républicain. Inutile d'invoquer l'efficacité native de la liberté illimitée, de la réglementation absolue, ou de toute autre théorie. Il n’y a d’eflicace que la loi naturelle et divine, qui répartit à chaque peuple le gouvernement qu'il mérite. Aussi, prétendre lier l’Église à telle ou telle constitution particulière, ce serait la fausser et la diminuer. Elle est en dehors et au-dessus de toutes les constitutions, et c'est à sa lumière qu’on peut toutes les étudier, les juger et les améliorer.
La première condition d’un système de gouvernement, c’est d’être beau ailleurs que sur le papier, c’est de tenir debout et de marcher, c'est-à-dire d’être en harmonie et avec le fond même de la nature humaine et avec le génie propre de chaque temps et de chaque pays; la seconde condition, c’est d'améliorer le peuple
æiquel il est appliqué, de tirer le meilleur parti possible
des hommes et des choses, et, en tolérant le mal nécessaire, de poursuivre le bien réalisable dans l’ordre moral, intellectuel et matériel.
Ainsi la politique doit être la médecine des peuples, ayant, non pas une panacée universelle pour toutes leurs maladies, mais d’un côté de grandes lois expérimentales, qui règlent les conditions d'ordre et de stabilité de tous les empires, de l'autre un type de liberté parfaite, dont il faut peu à peu se rapprocher.
Les uns n’en ont pas moins persisté à bâtir des théories imaginaires; les autres, connaissant mieux la nature, se sont bornés, comme Montesquieu, à cette médecine barbare qui décrit les maladies, l'influence des climats et des races, et qui constate le développement fatal des prédispositions héréditaires. L'Église seule se flatte à la fois et de connaître le cœur humain jusqu’en ses derniers replis, et de posséder le secret de le conduire librement à la perfection. Au lieu d’une race vouée à une décadence inévitable ou d'un âge d’or supprimant tout ellort et tout combat, elle est venue rétablir, partout et sous tous les régimes, la lutte du bien et du mal, lutte dramatique où la liberté humaine est constamment en jeu, où chaque homme et chaque peuple tiennent en leurs mains une part des destinées du monde.
Gette lutte existait dans l'antiquité, mais avec un éclat local, passager et tout aristocratique. Ce n'était qu'une vaine protestation contre les envahissements irré-
sistibles de la corruption et de la servitude. Avec le christianisme, le combat recommence sur la plus vaste échelle au cœur de tous les hommes, et, quels que soient les efforts du luxe, de l’égoïsme, de l'indifférence, de la cupidité et de la centralisation pour étouffer la conscience et la liberté, ces deux victimes de la déchéance originelle auront désormais à leur disposition une puissance morale capable de les sauver et un remède suffisant pour cicatriser leurs blessures.
Ici encore il fallait des moyens et une organisation surnaturels pour restaurer et soutenir l’ordre naturel. Il ne suffisait pas d’un enseignement doctrinal, si pur et si parfait qu’il fût. Le pouvoir comme la richesse avaient besoin d'exemples vivants, perpétuels, de désintéressement et de dévouement à la chose publique, poussés jusqu'à lhéroïsme. Il fallait à la société des hommes d'élite abdiquant tout honneur, toute influence personnelle pour se vouer à la défense de la justice et à la protection des faibles, et constituant, en dehors du pouvoir civil, une hiérarchie spirituelle, indépendante, un type d'autorité et de liberté, une représentation en permanence des intérêts moraux et populaires, un instrument de progrès et d'émancipation, et un rempart contre les retours offensifs du despotisme.
Ce n'était pas le règne paisible de la vertu dans une théocratie réunissant tous les pouvoirs. Ge n’était
pas la soumission définitive de la force brutale à la force
morale, du fait au droit. C'était la force morale constituée en dehors de l'État et au-dessus de l’État, assez indépendante et assez sûre d'elle-même pour le contenir et au besoin pour lui résister.
Telle fut l'Église, où des historiens de fantaisie ont cru trouver des transformations semblables à celles de la société civile, mais dont la hiérarchie n'a jamais varié, et qui à toujours réalisé le type du gouvernement et de la société parfaite, à la fois monarchique par la souveraineté une et indivisible du Saint-Siége, aristocratique par l’autorité doctrinale et disciplinaire exercée par les évêques chacun dans leur diocèse, et enfin profondément démocratique en assurant la représentation des plus petits intérêts et en rendant toutes les dignités accessibles au plus humble des fidèles.
Même dans cette société qui repose sur la vertu, où l'autorité appartient de droit au mérite, et où il semble que les hommes pourraient se gouverner eux-mêmes, le principe fondamental, c'est que l'autorité vient d’en haut. Jésus-Ghrist lui-même est la source de toute justice et de tout pouvoir, et le Pape, successeur de saint Pierre, représentant et vicaire de Jésus-Christ, tire de Dieu même son autorité doctrinale et hiérarchique, son infaillibilité et sa souveraineté spirituelle, C’est lui qui, par l'institution canonique, confère aux évêques les pouvoisr qu'ils conserveront tant qu'ils lui resteront
unis, et c’est en vertu de cette délégation que les évêques
LIBERTÉ POLITIQUE DANS L'ÉGLISE. 131 distribuent aux prêtres et aux fidèles le pain de la parole, des sacrements et de la vie chrétienne.
Mais, si l'autorité vient d'en haut et ne relève que d'en haut, c'est en bas qu’elle à sa mission, son but, sa raison d'être. Ce sont les intérêts de tous, en commençant de préférence par les plus pauvres, qu’elle est chargée de servir. L’évèque est le serviteur des fidèles, et le Pape est Le serviteur des serviteurs de Dieu.
Dans cette hiérarchie, tout reposant sur le dévouement des supérieurs aussi bien que sur le respect et l'obéissance des inférieurs, il en résulte la plus large, la plus complète, la plus universelle liberté. C’est qu’en effet (et on ne saurait trop le répéter) le dévouement est le vrai principe de la liberté, l’égoïsme la vraie racine de la servitude. La lutte des égoïsmes ne peut aboutir qu’au triomphe de l’égoïsme assez fort pour dompter et pour asservir les autres, au lieu que l'émulation des dévouements amène la libre expansion de tous les cœurs et la suprématie librement reconnue des cœurs les plus généreux.
De là vient qu'au sein de l'Église, partout où les pouvoirs humains n’ont pas entravé sa liberté d’action, les évêques ont été choisis parmi les plus dignes et souvent désignés au Saint-Siége par le suffrage des prêtres et des fidèles. Le Pape lui-même est élu. Le dernier des fidèles peut devenir évêque et pape, et, autour des évêques et du Pape lui-même, les fidèles,
les prêtres ou les évêques, consultés séparément ou réunis en assises solennelles, sont admis à discuter les intérêts particuliers ou généraux de l’Église, et à formuler, d'accord avec le Saint-Siége, les points de doctrine que les erreurs et les passions du temps chercheraient à obscurcir.
L'autorité venant d'en haut et portant avec elle la garantie de la vérité dont elle est mandataire, la liberté naissant d’une pleine et libre adhésion à l'autorité et à la vérité, et n'ayant d'autre limite et d'autre mesure que la sincérité même de cette adhésion, voilà en deux mots le gouvernement de l’Église. Essayer d'y rien changer, c’est détruire à la fois et l'autorité qui en est la base et la liberté qui en est la vie.
C'étaient les mêmes principes qu’il s'agissait d’appliquer à la société civile, et de lui faire accepter au milieu du choc des passions, en présence de l’égoïsme despotique des grands et de l’égoïsme anarchique des petits.
Gomme nous l’avons déjà vu, le pouvoir de fait, la force nécessaire à tout gouvernement appartient, par la nature même des choses, aux hommes les plus intelligents et les plus vigoureux, supériorités naturelles que l’on peut attaquer, méconnaître ou même détruire un instant, mais qu'il n’est au pouvoir de personne de supprimer, et qui, tenant leur force de Dieu, nerelèvent en
réalité que de Dieu.
Pour la richesse, l'Église avait amené les plus forts à l’acquérir et à en user plus équitablement, et à la partager avec les membres de leur famille ou de leur corporation. De là le double type de la propriété patrimoniale et de la propriété commune. Pour les droits politiques , 1l s'agissait de suivre une marche analogue. C'étaient aussi les plus forts qu’il fallait amener, peu à peu et par la persuasion, à se transmettre paisiblement le pouvoir, suivant un ordre sage et-régulier, au lieu d'en faire la proie du plus audacieux. Leur autorité devait arriver à s'exercer pour le bien de tous, suivant les lois de la raison et de la justice, et non pour leurs seules jouissances, ni au gré de leurs fantaisies. Enfin, au lieu de courtisans avides et de serviles flatteurs, c'étaient les représentants de tous les intérêts du pays qui devaient être initiés aux affaires et prendre part à leur direction.
Et d’abord le pouvoir de fait, fruit de la violence, fit place à la désignation pacifique et naturelle de l’héréaité et de l'élection.
Rien de plus général, de plus naturel, de plus vivace que l’hérédité. Elle est de tous les âges et de tous les climats; elle fait les races, les peuples, les familles, et à première vue elle décide presque à elle seule des destinées du genre humain. Vainement chassée de la région politique, elle reparaît au-dessus et au-dessous
dans les nationalités et dans la propriété. Et le pou-
voir lui-même, à qui appartient-il encore de nos jours, sinon à une certaine classe privilégiée qui a recu de l'éducation et qui peut en donner à ses enfants ? Sans doute chacun de nous naît libre, mais libre avec le tempérament, les instincts, les traditions, l'instruction, la fortune, que lui ont légués ses pères, libre avec un point de départ différent et dans le cercle d’action, plus ou moins large, où il se trouve placé. Ce n'estque par cette heureuse continuation de l’homme dans sa postérité que s’accomplissent les grandes œuvres pour lesquelles une seule vie serait trop courte. D’ordinaire celui qui s’est usé à fonder une famille laisse à ses fils la liberté de se donner aux travaux de la science et de la politique; et qu'est-ce qu'une nation tout entière, si ce n’est des hommes qui ont ainsi ajouté leurs labeurs et trouvé dans cette association le secret de durer ?
Tenant au plus intime de la nature humaine, ce principe subit les mêmes vicissitudes qu’elle, et pour exister il suppose la vie de famille et les vertus premières, qui elles-mêmes élèvent et soutiennent le niveau moral d’un peuple. Cette loi est vraie dans les républiques aussi bien que dans les monarchies. Elle a fait l'aristocratie puissante de Rome et de l'Angleterre, comme les dynasties françaises ou les simples familles des États-Unis. Au contraire, partout où l'hérédité s’en va, les peuples s’étiolent, leurs forces et partant leur
liberté s’amoindrit. Il est donc naturel, juste, raison-
nable, que l’hérédité ait une large part dans l’organisation politique et sociale.
Toutefois, l’homme comprend un idéal plus relevé. Il sent que la valeur qu’il a reçue de ses pères, s'accroit où diminue tous les jours par l’usage de sa propre liberté. Les plus grands dons, le génie des arts, celui de la guerre et de la politique, sont des faveurs toutes personnelles. Aussi l'élection du plus digne semble-t-elle de beaucoup supérieure à la désignation fatale de la naissance. C'est dans leur décadence que toutes les républiques anciennes se sont donné des maîtres héréditaires, et l'Écriture sainte elle-même reproche amèrement au peuple juif d’avoir préféré des rois à ses juges.
Mais l’élection a son côté faible. Pour ne pas dégénérer en intrigues et en anarchie, elle exige encore beaucoup plus de vertus que l'hérédité, Elle immole les penchants Les plus chers du père de famille; et, quand
Ile n’a pas lieu entre égaux, ayant à peu près les mêmes intérêts, elle amène le triomphe violent d'un parti, ou la prépondérance d’une minorité aristocratique. L'élection des consuls romains était certainement supérieure à l'hérédité, mais l’hérédité dans les plus mauvaises conditions est supérieure à l’élection des césars romains.
Dans l’Église elle-même et dans les ordres religieux,
si le type de l'élection pure se perpétue depuis dix-huit
siècles, c’est grâce à la triple garantie du célibat, de la pauvreté et de l’obéissance : exemple unique, digne des réflexions et de l'admiration de tous ceux qui aiment sincèrement la liberté; exemple permanent, dont la durée seule est un miracle, et dont quelques vicissitudes passagères font encore mieux ressortir la beauté surhumaine.
L’hérédité est donc en quelque sorte une région moyenne, où se réalisent la vie et la perfection de la grande masse des hommes. Au-dessus planent les grandes âmes, chargées d’un rôle providentiel et douées de qualités et de vertus peu communes; au-dessous se traînent les égoïstes, qui n'ont reçu de leurs pères et qui ne transmettront à leurs enfants ni honneur, ni fortune. Les uns et les autres sont en dehors de l'hérédité; mais les premiers la soutiennent, la complètent par leurs mérites, et en forment en quelque sorte l'avant-garde, tandis que les seconds la détestent, et la minent par leurs vices, hypocrites qui, au nom de la liberté et des droits réservés aux plus dignes, sapent la base de Îa liberté véritable.
L'hérédité, qui en elle-même est déjà une sorte d'élection, ou, si on l’aime mieux, de désignation naturelle, soustraite aux intrigues et aux violences de l’'ambitieux, conduit à l'élection, la prépare, la fortifie. Ge n’est que par un sage accord et par une équitable
pondération de ces deux puissances, que peut se fonder
un ordre de choses régulier, stable, répondant à la véritable répartition des forces humaines, donnant satisfaction aux besoins du cœur comme à ceux de l’intell gence, et ayant assez de racines pour résister aux attaques incessantes de ceux qui convoitent le pouvoir.
Aussi, loin de favoriser l’antagonisme de ces forces sociales, l'Église venait-elle les relever toutes deux et les faire marcher de front. L’hérédité resta la loi de transmission habituelle des charges attachées à la grande propriété territoriale. L'élection devint la loi des communes, des corps de métiers et de toutes les corporations, composées d'égaux et ayant à choisir, pour se gouverner elles-mêmes, des délégués et des magistrats. L'une régna surtout dans les campagnes, l’autre dans les villes. D'un côté, l'Europe se couvrit de chàteaux, dont les seigneurs veillaient à la sûreté du territoire, et protégaient les travaux de l’agriculture contre la rapine et contre le brigandage ; de l’autre, de républiques battant monnaie, se rendant la justice et défendant elles-mêmes leurs remparts. - P
Entre la noblesse héréditaire, composée de familles illustrées au service du pays, et la bourgeoisie ou tiers état, alimentant par son activité la richesse publique et choisissant librement ses chefs, le souverain, roi ou empereur, servait en quelque sorte d’arbitre et de modérateur, Électif en Allemagne, plus généralement
héréditaire, mais partout contenu par la puissance
ad
138 CHAPITRE VIIL.
croissante des institutions locales, ce pouvoir central ressemblait beaucoup plus à celui d’un président de fédération américaine qu'à la monarchie absolue du xvi° siècle.
Cette œuvre, comme celle de l'émancipation sociale, dura des siècles, et les plus grands saints, comme les plus humbles chrétiens, tinrent à honneur d'y contribuer. Il y aurait tout un livre à faire sur la part spéciale qu'y ont prise les évêques. A leur tête apparaît, comme un type, le courageux saint Ambroise. Placé au déclin de l'empire romain et à la veille de l'invasion des barbares, dédaignant les calamités dont il était luimême assiégé, et celles qui se préparaient visiblement pour la société tout entière, il restait sur la brèche avec cette sérénité de l'homme de conscience, qui sait qu'en faisant son devoir on travaille, aux jours les plus mauvais, à conquérir un avenir meilleur.
Tantôt il mit son zèle et sa puissante influence à faire que l'hérédité remplacât cette prétendue. élection des empereurs, qui n'était qu’une suite de guerres civiles, de meurtres et d'usurpations sanglantes. Tantôt, pour remédier aux abus croissants de la centralisation, il soutint cette première institution représentative qui donnait à chaque cité un défenseur, élu par l'évèque, le clergé, les nobles et les bourgeois, chargé de rendre la basse justice, d'arrêter les coupables pris
en flagrant délit, mais ayant, avant tout, mission de
LIBERTÉ POLITIQUE DANS L'ÉGLISE. 139 surveiller les percepteurs et autres fonctionnaires, et d'adresser directement ses plaintes à l’empereur.
Cette charge patriotique, qui exposait au courroux des magistrats, sans autre récompense que la satisfaction d'accomplir son devoir, fut peu recherchée, et resta presque toujours, par l'abandon général, aux mains des évêques, seuls assez courageux pour l'accepter. Saint Ambroise la remplit en quelque sorte pour tout l'empire. En même temps qu'il fortifiait l'autorité en la faisant respecter, il la contenait par une juste et courageuse sévérité. « Votre qualité la plus populaire, écrivait-il à Théodose, c'est d'aimer la franchise, même chez vos soldats. Vous avez raison, car la différence entre les bons et les mauvais princes, c’est que les bons aiment la liberté, les mauvais la servilité. Or, la fran chise est surtout le devoir du prêtre. Qui osera vous parler, si le prêtre ne l’ose? » Et, en effet, on sait qu'après le massacre de Thessalonique, ce fut saint Ambroise seul qui osa traiter l’empereur comme il le méritait, lui fermer la porte du temple et exiger la pénitence publique de son crime.
C'est grâce à de pareils efforts et à de pareils actes d'indépendance qu’au milieu même de l'invasion des. barbares naquit et grandit, dans le monde chrétien, le régime représentatif, c'est-à-dire la libre discussion des intérêts et le libre vote des impôts par les délégués
des différentes classes de la société, entre lesquelles le
souverain servait d’arbitre impartial et désintéressé.
C'était un pas immense que d'avoir amené le successeur des Césars à n’être plus qu’un juge inamovible, obligé de respecter le premier les lois qu’il avait à faire exécuter; les fils des prétoriens ou des hordes barbares à former une hiérarchie militaire, fixée au sol, le défendant gratuitement, ne prélevant sur le travail et sur la terre que des redevances modérées, consacrées par des chartes inviolables; enfin la bourgeoisie et les corps de métiers, inconnus chez les Romains, à prendre, à côté de la noblesse, une situation politique et militaire à peu près égale.
Toutefois, à cette représentation pacifique des divers intérêts, il en manquait une, la plus importante de toutes, celle des pauvres, des petits, des faibles, des femmes, des enfants, de tous ceux qui ont des droits, sans être assez forts pour les défendre eux-mêmes. De plus, pour conserver et pour assurer l'édifice péniblement construit, pour éviter ou pour terminer les conflits des princes et des peuples, pour fortifier où pour contenir le souverain, juge de tous les partis et de toutes les classes de la société, pour sauvegarder l'autorité et la liberté fondées sur la justice, il fallait un arbitrage suprême, offrant les plus hautes garanties d’impartialité et de désintéressement, d'intelligence et de force morale. L'Église seule pouvait représenter les faibles et s'opposer aux attentats de la force. Ce fut elle qui, par-
LIBERTÉ POLITIQUE DANS L'ÉGLISE. (ET lant au nom des intérêts populaires et de la morale publique, vint siéger dans les états généraux, à côté de la noblesse et du tiers état, elle qui assista, comme témoin et comme délégué de Dieu, aux engagements solennels pris par les princes et par les peuples le jour du sacre, véritable mariage entre le souverain et la nation. Elle seule, enfin, déterminait les cas suprèmes où les excès de la tyrannie avaient brisé ce pacte, et où les peuples, déliés de leur serment de fidélité, étaient libres de se donner un autre chef.
Un contrôle nécessaire était ainsi assuré à ce droit redoutable d’insurrection qui, par son légitime exercice, est la sanction de la liberté, mais qui, par ses abus, en devient sur-le-champ la ruine. En effet, que l’on interdise aux peuples de défendre leurs franchises et leurs libertés acquises contre les empiétements du pouvoir et contre l’avidité du fisc, poussés à bout, ils prendront par la force le droit qu’on leur conteste. Au contraire, qu'on leur permette, sur un simple prétexte, de se révolter contre des princes, qui ne sont pas des saints, mais des hommes imparfaits et prêtant à la critique, qu'on leur permette de bouleverser les institutions fondées sur une longue expérience et d’en essayer d’imaginaires, c’est ouvrir la porte aux désordres, à l’anarchie, à l’ambition, dont les peuples seront les premières victimes, et dont ils ne trouveront plus de remède que dans le despotisme. Point de paix ni de liberté possible
142 CHAPITRE VIH.
sans l'arbitrage d’une puissance morale à la fois reconnue et respectée par les peuples et par les princes.
Pour défigurer l'intervention du Saint-Siége, on l'a représentée comme une tyrannie !, et l’on a accusé les Papes d’avoir écrasé le moyen âge sous le poids d’un pouvoir théocratique, et d’avoir dominé le monde chrétien à la façon des princes absolus. Il est certain que tel eût été le penchant inévitable d’une religion et d’un sacerdoce humains, et la soif de domination est tellement impérieuse au cœur de l’homme que la modération et l’équité du Saint-Siége sont une des preuves les plus manifestes de la divinité du christianisme.
Le système de dénigrement de nos historiens à l'égard des Papes a été poussé si loin, conduit avec tant de persévérance et de cynisme, qu'il à fallu la conscience des protestants allemands pour nous donner à nous-mêmes le courage de réhabiliter ces grands pontifes, qui ont été la gloire de l'Église et souvent aussi la gloire de la France, leur patrie. Aujourd’hui enfin, l’on sait et l'on ose dire, sans rougir, que les Papes ont été le boulevard de la civilisation contre les musulmans et contre les empereurs d'Allemagne, contre les barbares et contre les despotes de tous les siècles, depuis saint Léon le Grand jusqu'aux temps modernes. Maniant des milliards et des millions d'hommes pour les croisades,