L. Prop. 12 et 13, s . Ne
LIBERTÉ RELIGIEUSE DANS L'ÉGLISE. 149 les principes d’après lesquels travaillaient les patriarches de la science, les Albert le Grand, les Thomas d'Aquin et les autres, et prétendre que ces moyens ne sont plus en rapport avec les nécessités et avec les progrès de notre temps. Sans doute il est permis de sourire des connaissances imparfaites que l’on avait alors du monde matériel, et des conjectures parfois bizarres sur lesquelles on construisait la physique et l’astronomie. Mais ce n'était pas la faute de ceux qui n’avaient encore ni le télescope ni le microscope pour lire dans les abimes de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, et, s’il est une chose admirable, c’est la largeur de vues, la puissance d’intuition avec laquelle ils jugeaient le monde et ses lois, d’après les faits limités soumis à leur raison. Certes on peut affirmer que tous les faits nouveaux auraient successivement trouvé leur place dans le cadre dès lors tracé par la théologie, et qu'aujourd’hui encore c’est à elle qu’il est réservé de réunir, en une synthèse complète, les mille conquêtes de détail de la science moderne, et de nous montrer dans le monde physique l’image des grandes lois sur lesquelles repose le monde moral. Ainsi, loin de s'opposer aux progrès des lumières et de nier les magnifiques conquêtes faites depuis peu dans l’ordre matériel, la Foi ne peut que les encourager, les compléter et les coordonner: elle est assez sûre d’elle-même pour ne craindre aucune découverte et pour savoir, au contraire, d'avance
qu’elle n’y trouvera que de nouvelles et plus splendides confirmations.
Reste à nos adversaires un dernier retranchement. Ce n’est plus la science avec ses explorations, la philosophie avec ses systèmes, l'art avec ses inspirations ; c'est le sanctuaire de la conscience elle-même. Comment permettre à n'importe quelle autorité, à n'importe quelle puissance d'y pénétrer? Comment le permettre surtout à l’Église, qui prétend ne vivre que par la libre adhésion des âmes? En essayant de les contraindre, ne se condamne-t-elle pas elle-même, n'avouet-elle pas sa faiblesse, et ne fait-elle pas à la vérité même de sa mission une inguérissable blessure? Enfin, en invoquant ‘ contre ses ennemis les rigueurs du bras séculier, n’arrive-t-elle pas, comme l'empire romain, à cette confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, la pire des tyrannies ?
Nous allons voir que cette accusation est tout à fait superficielle, et que l'Église n’a fait que revendiquer ici pour elle la surveillance d’un droit, qui a été et qui sera de tous les temps et de tous les lieux, d’un droit que les gouvernements ont toujours regardé comme l'une des conditions de leur existence, et qui, grâce à ce contrôle supérieur, a reçu l'application la plus modérée, la plus limitée et la plus équitable qu'il puisse avoir en ce monde.
l: Prop. 24.
Au fond t, nous dit-on, l’homme n'est-il pas libre, oui ou non, de prendre la religion de son choix? Ne peut-il pas, au gré de sa raison, accepter, modifier ou rejeter la révélation qui se propose à son adhésion? Le chrétien qui se fait musulman, protestant, rationaliste, ou le musulman, le protestant et le rationaliste qui se font chrétiens, n’ont-ils pas la même sincérité et n'accomplissent-ils pas un acte également respectable ?
Ne jouons pas sur les mots. Si la révélation est vraiment divine, et partant vraie et nécessaire comme elle l’aflirme, elle doit avoir un caractère de certitude tel qu’elle soit accessible à tous les esprits de bonne volonté, et qu'une fois en sa possession, l’homme ne puisse la rejeter que par un acte coupable et par un étrange abus de sa liberté. Les choses sont ainsi, ou Jésus-Christ n’est pas Dieu.
Pour celui qui n’est pas né dans la vérité, par quels longs circuits et par quelles épreuves arrivera-t-il à la découvrir, ou quelle sera, même après sa mort, la condition exceptionnelle d’ignorance invincible qui pourra l'excuser ? Dieu seul en est juge, et, infiniment plus libérale que les autres religions, l'Église-a toujours posé et maintenu, comme un principe inviolable, non-seulement le respect et la tolérance de ceux qui ne sont pas nés dans son sein, mais encore la liberté pour eux
d'élever leurs enfants dans leur propre culte. Il n’en
12Prop. 12, 16 7%et 17.
est pas de même pour elle de celui qui, après avoir vu, ferme volontairement les yeux à la lumière, de celui qui, après avoir plané dans les hauteurs du monde surnaturel, redescend et se confine par sa faute dans les basses régions du monde naturel. Cette chute n’est jamais désintéressée, et, si c’est le dévouement, l’humanité, l’abnégation, qui préparent à la Foi, c’est l’orgueil, l'égoïsme ou quelque autre passion à satisfaire, qui cherche un refuge dans le scepticisme.
Ce qui est, au jugement de l’Église, une faute personnelle, devient en même temps un crime politique et social, quand, sortant du sanctuaire de la conscience, l’hérésie ou l’incrédulité s'étale au grand jour, et exerce autour d’elle un dangereux prosélytisme. En effet, nonseulement les novateurs trompent la multitude, en lui présentant une vérité falsifiée et en entravant ses libres rapports avec Dieu, mais en même temps ils exploitent ceux qu'ils ont trompés, et ils ne leur parlent de liberté que pour leur ravir leurs biens les plus chers et les conduire à la servitude. Toute falsification de la vérité. n'ayant d'autre but et d'autre raison d’être que de trouver une façon plus douce et plus commode d’user de la fortune et du pouvoir, est un moyen déguisé d’en prendre une plus grande part pour soi et par conséquent de diminuer celle des autres; c'est un stratagème des plus forts pour s'emparer des biens, des femmes ou de l'autorité d'autrui; par conséquent, c'est une atteinte à
LIBERTÉ RELIGIEUSE DANS L'ÉGLISE. 153 la morale, à la justice, au droit, et avant tout à la liberté générale.
On peut dire réciproquement qu'au fond de tout conflit politique et social il y a une question de justice ou de morale, et partant une question religieuse engagée.’ Tant qu’une foi commune règle les rapports des hommes entre eux, tout procès et toute guerre est facile à éviter ou à terminer, puisque l’on n’a qu'à appliquer des principes sur lesquels on est d'accord. Une attaque contre la propriété, contre la famille ou contre le pouvoir n’a donc chance de succès qu’en s'abritant sous le manteau d’une religion nouvelle, et qu’en cherchant à jeter dans un autre moule les esprits et les consciences. De là vient qu'au moyen âge, les ennemis de la société sentaient qu'il fallait avant tout s’en prendre à l’Église.
Alors que l'Europe chrétienne réunissait spontanément ses armées de volontaires pour repousser les musulmans du dehors, fallait-il rester sans défense contre ces musulmans du dedans, plus dangereux parce qu'ils étaient plus cachés, plus coupables parce qu’ils étaient plus hypocrites, qui au fond désertaient et trahissaient le drapeau de leur pays, qui outrageaient la foi universelle, et qui conspiraient contre toutes les libertés? L'idée même d’une pareille tolérance n'aurait pu venir à ces hommes qui, croyant réellement et pleinement à
la divinité de Jésus-Christ et à sa présence permanente
en ce monde, lui ont élevé les splendides cathédrales du moyen âge. Un outrage à Jésus-Christ ou à l'Église leur était plus difficile à supporter qu’une insulte à leur propre père ou à leur propre mère. Et, quand ils apprenaient que des juifs ou des hérétiques avaient foulé aux pieds la croix ou le corps même de leur Sauveur, il n’y avait pas de puissance humaine qui pût ni contenir leur indignation ni arrêter leur vengeance.
Et, en réalité, si le chrétien peut accepter pour luimême les insultes, les injustices, l'oppression et même renoncer au droit de légitime défense, il ne saurait, sans abdiquer jusqu'au dernier sentiment de chrétien, de père et de citoyen, accepter les mêmes avanies pour son Dieu, pour son pays, pour la foi de ses enfants, pour la liberté populaire, pour le patrimoine des pauvres, et, en défendant l'édifice laborieusement construit par ses pères, sa gloire n’est pas moins pure que celle des martyrs qui en ont jeté les premières assises.
S'il fallait donc alors une autorité supérieure, ce n'était pas pour exciter, mais au contraire pour calmer et pour modérer les colères populaires; ce n’était pas pour armer, mais au contraire pour retenir le bras séculier, toujours si prompt à frapper. C’est ce que fit l'Église, en se réservant à elle seule le droit de juger les crimes contre la Foi, et en protestant énergique-
ment toutes les fois que les pouvoirs civils s'arrogeaient
LIBERTÉ RELIGIEUSE DANS L'ÉGLISE. 15 le droit de devancer ses arrêts. Le Saint-Siége bläma les massacres des juifs, et leur offrit toujours à Rome un asile inviolable; il protesta contre le supplice des Templiers, plus tard contre les dragonnades, et il prit souvent sur lui d'adoucir les décisions de cette fameuse inquisition espagnole, qui elle-même, on n’en peut douter, fut une digue au débordement des cruautés, chez un peuple irrité par des siècles de combats, et prèt, sur un soupçon, à exterminer les traîtres.
La répression religieuse a toujours existé et elle existera toujours, aussi bien que la répression politique et sociale. Elle est indispensable pour maintenir la paix, l’ordre et les mœurs. Toute la question est de savoir si c’est le pouvoir civil ou le pouvoir spirituel qui sera le juge en dernier ressort de son emploi. Entre les mains de l’État, elle devient dure, inique, arbitraire comme ceux qui l’exercent, et les hommes les meilleurs y apportent encore l'esprit de violence et de domination dont leur nature est empreinte. Dieu seul, par son Église, peut les adoucir, les modérer, leur communiquer quelque chose de sa patience et de sa miséricorde infinie.
Contre des ennemis qui ne reculaient devant aucun moyen pour la détruire, l'Église n’a réclamé l'emploi de la force qu’à la dernière extrémité et avec une répugnance sincère. Quels qu’aient pu être les excès de ses
enfants, excès inévitables dans toutes les luttes hu-
maines, on peut affirmer que les catholiques ont toujours surpassé leurs adversaires en générosité, en modération, en longanimité, et le Saint-Siége n’a pas cessé de blâmer et de contenir les écarts d’un zèle aveugle et trop humain. Le sang que l'Église a empêché de verser au moyen âge, non-seulement en unissant les cœurs et en empêchant les guerres publiques et privées, mais encore en modérant le châtiment des rebelles et des apostats, est sans proportion avec celui qu’elle a été obligée de laisser couler comme sanction suprême de ses lois. Entre ses mains et sous son contrôle, la force morale était arrivée au plus haut degré de puissance, la force matérielle, la contrainte, les peines corporelles, qui révoltent notre nature, étaient de plus en plus réduites, et il n'y avait plus qu'à marcher dans cette voie pour assurer et pour augmenter sans limites l’adoucissement des mœurs, la tolérance des erreurs anciennes et la vraie liberté des consciences, aussi bien que le progrès de toutes les libertés politiques et sociales.
Le moyen âge, avec ses mœurs rudes et si souvent cruelles, serait-il donc le type de perfection, auquel le Saint-Siége voudrait nous ramener? Non, certes, ce n'ést pas à la barbarie qu'il nous convie, mais bien au contraire au respect de la vérité, qui a été assez puissante pour vaincre la barbarie. Loin de nous faire reculer vers les ténèbres, il nous offre l'instrument de
progrès qui à émancipé nos pères, et qui, dans les
LIBERTÉ RELIGIEUSE DANS L'ÉGLISE. 157 temps les plus durs, a fait éclater des prodiges de générosité et de grandeur d'âme.
Ainsi, pour peu qu'on ait étudié l’histoire, il est impossible de contester les bienfaits de la souveraineté spirituelle, qui à été au moyen âge le lien des peuples les plus belliqueux, la modératrice des races les plus violentes et les plus sanguinaires. Cependant, il reste à quiconque connaît la nature humaine une inquiétude secrète. Comment les Papes résisteront-ils au vertige que doit donner une pareille suprématie? Comment ne pas succomber, un jour ou l’autre, à la tentation de dominer les puissances de ce monde au lieu de leur servir de contre-poids, et de diriger à son profit la liberté humaine, au lieu de se sacrifier perpétuellement à sa préservation et à son progrès?
Si l'Église supporte intérieurement une pareille épreuve, ce sera le dernier et le plus irrécusable trait de son caractère divin. Si elle faiblit et si elle dévie, quel secours restera-t-il aux hommes contre cette omnipotence théocratique? Quelle garantie contre la garantie suprême de tous les droits et de toutes les libertés? Et qu'espérer encore, alors que la corruption aura envahi le seul et dernier refuge contre la cor- ‘ruption native du genre humain?
Comme la vie du chrétien, celle de l’Église n'est pas la paix, mais la guerre aux abus toujours renais-
sants; ce n’est pas le navire au port, c’est la nacelle
aux prises avec une tempête qui ne finit jamais. Toutefois, c’est en elle-même qu’elle doit avoir et qu’elle a l'esprit et la puissance de réforme, dont elle a sans cesse besoin. En présence d’ennemis acharnés à l'asservir et à la corrom pre, et toujours prêts à dénoncer les tristes fruits de leur zèle, elle est plus vigilante et plus rigoureuse que personne à signaler et à repousser leurs progrès dans la place. D'avance sa sagesse a déployé toutes ses ressources pour arrêter ses enfants sur la pente de la fortune et du pouvoir. Elle a, contre l'esprit de caste, le célibat; contre l’avarice et la mollesse, la pauvreté; contre l’orgueil et l'ambition, l'obéissance hiérarchique: et enfin, au sommet de l'échelle, un chef électif réduit au pouvoir temporel le plus modeste et le plus précaire, et ses Papes et ses conciles n’ont pas de plus grand ni de plus continuel souci que de rechercher à détruire les abus dans leur racine.
Cependant l'organisation la plus parfaite n'aurait pas sufli à ce miracle permanent de réforme et d’incorruptibilité. 1 en est de cet assaut livré aux passions comme des exploits d'une vaillante armée, De même que, sur le champ de bataille, la masse des soldats a besoin, pour s’ébranler, de l'impulsion des plus braves, et que ceux-ci ne font eux-mêmes que s’élancer sur la trace de quelques chefs valeureux, courant à une mort presque certaine, de mème les vertus chrétiennes les
plus ordinaires ne se soutiennent que grâce à l'élan des
LIBERTÉ RELIGIEUSE DANS L'ÉGLISE, 159 vertus plus pures des prêtres et des religieux, qui elles-mêmes ont sans cesse besoin de se retremper au contact des vertus héroïques et surnaturelles des saints.
Nous touchons ici au point, en quelque sorte, le plus divin de l'œuvre catholique, à la clef de voûte de tout l'édifice, au chef-d'œuvre de la liberté humaine, se donnant tout entière au service de la vérité, et à la véritable force offensive, qui seule peut étendre le domaine du bien. Quiconque ignore l’action des saints, quiconque prétend expliquer le règne de la Foi par je ne sais quelles combinaisons d'intérêts humains, ne comprend rien à la vie intime de l'Église. Dans la grande bataille qu’elle livre au mal, les moyens matériels sont tout à fait secondaires et purement défensifs. Car ce qu'il lui faut, c’est la conquête des âmes, et quiconque a tenté de gagner une âme à la vérité, suit que toutes les forces et toutes les richesses de la terre seraient impuissantes à la contraindre.
Laissons un illustre converti du 1v° siècle nous raconter lui-mème en détail cette conquête réservée à Dieu et à ses saints. Depuis lors le cœur de l’homme n’a pas changé, et les choses se passent toujours de la même manière. Dans sa jeunesse, Augustin était venu puiser au séjour de Rome les ressources et les raflinements de la science antique. Puis il fut envoyé comme professeur d’éloquence à Milan. De là le rapproche-
ment d’Ambroise et d’Augustin, l’un déjà transformé
par la grâce et au service de Dieu, l’autre encore voué aux travaux, aux illusions, aux vaines jouissances du monde. Depuis longtemps le jeune Africain était entré en relations avec l’eloquent évêque ; mais il ne le connaissait et ne l’admirait que comme grand prédicateur. Il était l'auditeur assidu et passionné de ses sermons, et néanmoins son cœur n'en était pas changé, et lorsque, pénétrant dans la demeure épiscopale, il rencontrait le saint au lieu de l’orateur, lorsqu'il trouvait Ambroise plongé dans la prière ou dans la méditation, il reculait de stupeur, comme un homme qui n’a jamais franchi le seuil du sanctuaire, où l'âme s’entretient seule à seul avec Dieu.
Ce n'étaient pourtant pas les lumières de l'esprit qui manquaient à Augustin, et s’il suffisait de l'intelligence pour donner et pour recevoir la Foi, jamais deux âmes n'avaient été mieux faites pour se comprendre. Quelle était donc la barrière qui continuait à les séparer? Que fallait-il pour la rompre? Augustin va vous le dire lui-même.
« Un jour un officier du palais vint nous voir Alype et moi, et ouvrit par hasard saint Paul qui trainait sur une table de jeu. Son visage s’épanouit de joie en voyant que nous nous occupions de cette lecture. Là-dessus, il se mit à nous parler du moine d'Égypte Antoine, dont le nom était déjà célèbre parmi les chrétiens, mais
encore inconnu pour nous. Étonné de notre ignorance
LIBERTÉ RELIGIEUSE DANS L'ÉGLISE. 161 à ce sujet, il nous en parla longuement, et nous l’écoutions dans la stupeur. De là, il s’étendit sur la vie des cloîtres et du désert, dont nous ne savions rien. A Milan même, hors des murs, il y avait un monastère de frères dirigés par Ambroise, et nous ne le connaissions pas. Puis il vint à nous raconter que lui-même, à Trèves, était arrivé, en se promenant avec trois amis, dans une maison habitée par des pauvres volontaires, et que c'était là qu'il avait trouvé la vie de saint Antoine. En la lisant, deux des quatre militaires furent saisis par la grâce, et le jour même ils se firent moines. « Pourquoi, « dirent-ils, tant de peines et de périls pour être un « jour peut-être les amis de l’empereur? Si nous vou- « lons, nous allons être dès aujourd’hui des amis de « Dieu. »
« Pendant ce récit, poursuit Augustin, vous me torturiez, Seigneur, et vous me mettiez moi-même devant mes yeux, pour me montrer combien j'étais vil, hideux, sali, souillé, ulcéré. Je le voyais, et j'en avais horreur, et je ne pouvais me fuir moi-même. Il y avait douze ans que, lisant Cicéron, j'avais juré de chercher la sagesse, et que pourtant je restais plongé dans de honteuses voluptés. »
«Le soldat partit, je demeurai. Je pressais mon âme de vous suivre, Seigneur, et elle refusait sans motif, car toutes ses excuses étaient épuisées et vaincues. Il ne lui restait plus qu’un tremblement muet, et elle craignait,
comme la mort, d’être arrachée au joug de l'habitude qui la menait à la mort. Voilà les ignorants, m'écriai-je à Alype, qui se mettent à l’œuvre et qui ravissent le ciel, et nous, sans cœur avec toute notre science, nous nous roulons dans la chair et dans le sang. Je ne savais plus ce que je disais, et je me précipitai dans notre petit jar din. Là, j'entendis une voix qui me criait: « Prends et « lis; prends et lis, » Me souvenant qu'Antoine, en ouvrant l'Évangile, y avait trouvé ce mot : «Va, vends tout « ce que tu as et donne-le aux pauvres,» et que ce mot l’avait converti, je pris saint Paul, et jy lus : « Plus de « tables d’orgies, plus de couches d’impureté, plus de « menées d’ambition. Mais revêtez-vous de Notre-Sei- « gneur Jésus-Christ, et cessez d’assouvir les convoi- « tises de la chair. » Je ne voulus pas aller plus loin, et d’ailleurs à quoi bon? »
Quel récit, et quelle révélation ! Jusqu’alors Augustin n'avait songé qu’à échanger la femme dont il avait un fils, contre une jeune épouse, choisie à Milan dans un rang plus conforme à ses vues d’avenir; et, en attendant, il était retombé sous l'empire d’une autre passion. Ni les livres de Cicéron, ni mème les sermons d’Ambroise ne l'avaient délivré de cet esclavage. Tout à coup l’évêque se manifeste à lui sous un jour nouveau. Ambroise est un saint. Il a, aux portes de Milan, une maison où des hommes vivent pour Dieu, dans un détachement complet et volontaire. Lui-même vit comme eux; et à Trèves
comme à Milan, il y a des âmes qui se donnent tout à Dieu. Là est le secret de ces méditations profondes jusqu’alors incomprises, de cette sérénité, de cette liberté, de tes joies spirituelles, auxquelles le monde ne peut atteindre. Et derrière ses saints, voilà que Jésus-Christ lui-même lui apparaît, portant sa croix et stimulant la lâcheté de celui qui hésite à le suivre. Au voluptueux du 1v° siècle comme à l'enfant efféminé du x1x°, le Christ se manifeste par le grand enseignement de la vie religieuse; et quand l’homme n’a plus le spectacle des chrétiens livrés aux bêtes, étendus sur les grils, les roues ou les chevalets, il faut, pour le tirer de sa léthargie, pour lui donner le courage des vertus les plus simples et en apparence les plus naturelles, l'exemple des martyrs volontaires, s’arrachant eux-mêmes aux délices d’une civilisation raffinée, et mettant leur chair et leurs passions sous le joug d’une héroïque austérité.
C’est là la véritable force offensive du catholicisme, la séve cachée qui le rend toujours jeune, le remède suprême qui le préserve de la corruption et des abus inséparables des œuvres humaines. Si l'indépendance et la suprématie de l'autorité spirituelle offrent au peuple une garantie contre l’aristocratie qui dégénère st facilement en féodalité, contre la monarchie qui tend naturellement à se transformer en autocratie, l’action directe de Dieu et des saints le préservent en même temps des abus possibles de la théocratie. Toutes les
libertés sont ainsi portées à leur plus haut degré et couronnées par la liberté la plus pure, la plus élevée, la plus désintéressée, celle des âmes qui renoncent à tout pour chercher le royaume de Dieu et sa justice, c'està-dire le bien universel, et qui, en vertu de la grande loi de solidarité qui nous unit, font contre-poids par leurs sacrifices à tous les méfaits des autres. Si puissante qu’on l’imagine, cette prééminence de l'Église et des saints ne peut inspirer d'inquiétude, puisqu'ils n’exercent d’ascendant, qu’ils ne possèdent de ressources et, d'armes matérielles que par l'adhésion des peuples, dans ce qu’elle peut avoir de plus spontané et et de plus légitime.
Constamment libres de refuser leur assentiment, les hommes ne sont que trop disposés par leurs passions à user de cette faculté. Renversant la hiérarchie des pouvoirs et des institutions, ils cherchent alors une prétendue garantie contre les abus de l’Église dans l’État, contre les abus de l'État dans la volonté populaire et dans l’insurrection, et enfin contre les abus de la volonté et de la violence populaires dans la raison et dans la conscience individuelles. Ils suppriment ainsi en réalité toutes les garanties, et ils arrivent à détruire toutes les libertés, que remplacent bientôt les nécessités sociales les plus dures et le fait brutal dans toute sa rigueur.
En ces tristes jours, à l’action des saints qui entrai-
LIBERTÉ RELIGIEUSE DANS L'ÉGLISE. 165 nent, succède celle de Dieu qui frappe et qui stimule les soldats attardés, et qui repousse ceux qui ne sont plus dévoués ni sincères. Plus jaloux que personne de la beauté de son œuvre et du désintéressement de ses enfants, il n’a jamais permis qu’on exploitât sa cause. Il s’est montré impitoyable pour quiconque l’a défendue dans des vues trop personnelles, et quant à ceux qui, plus coupables, auraient voulu la dominer et la fausser, avant d'y parvenir ils ont été rejetés dans le schisme ou dans l’hérésie, comme ces débris inutiles que la mer vomit sur le rivage. Et pendant ce temps-là, l’Église s'est rajeunie par l’adversité et par les souffrances, qu'elle à toujours préférées à une paix honteuse et à d’injustes transactions.
De même que dans la nature, l'été et l'hiver se succèdent, l’un pour faire éclore les fleurs et les fruits, l’autre pour détruire les insectes et pour rendre à la terre fatiguée une nouvelle fécondité, de même, dans la vie des peuples, les beaux jours de foi produisent d’amples moissons de vertu, de bien-être et d’indépendance, tandis qu'au milieu de la servitude universelle, la persécution fait éclater l’héroïsme des cœurs d’élite, et verse le sang des martyrs comme une nouvelle semence pour l'avenir.
C’est en vain que des esprits ingénieux, rompus aux combinaisons de nos compagnies d'assurances, voudraient remplacer ces alternatives de joie et de deuil
par je ne sais quel état intermédiaire, où, demi-morte et demi-vivante, l’Église ne dominerait jamais et ne serait jamais dominée. Elle sera la plus forte, et alors elle comblera de bienfaits sans limites les peuples qui se donneront à elle; ou bien, elle sera vaincue par les baines implacables qui la poursuivent, et alors elle sera opprimée et les peuples avec elle.
Quant à ceux qui prétendent la servir et la purifier en la persécutant, qu'ils cessent de s’attribuer le mérite des expiations qu’ils lui infligent. En supportant les calamités qu'eux seuls rendent nécessaires, l’Église, sans qu'ils le sachent, souffre pour eux, expie pour eux et prépare l'unique triomphe qu’elle ambitionne, c’està-dire leur retour au sein de la vérité. Mais pour se réformer, elle n’a nul besoin de leur étrange assistance, et elle possède en elle-même, pour tous les temps et pour toutes les épreuves, le principe de vie et de progrès qui assure son immortalité.
Le catholicisme a fait de cette puissance propre la plus magnifique expérience historique qui se puisse concevoir. Après la mort de Charlemagne, au moment où le Saint-Siége et l’Empire semblaient s’affaisser sous le poids d’une irrémédiable décrépitude, et où tous les abus étaient portés à leur comble, il a trouvé dans son sein, dans la vitalité de ses institutions, dans l'énergie et dans l'activité infatigable de ses moines de Cluny, assez
de ressort pour sauver la foi et la société, pour réformer
LIBERTÉ RELIGIEUSE DANS L'ÉGLISE. 167 l’un et l’autre clergé, pour faire succéder aux ténèbres du 1x° siècle les beaux jours de Grégoire VII et d’Innocent II, et pour conduire la Papauté, les ordres religieux et la république chrétienne tout entière à l’apogée de leur grandeur-au moyen âge. Ge fut à ce moment de pure et éblouissante splendeur que, sous prétexte de remédier aux abus de la puissance spirituelle, le pouvoir civil les fit naître, et que, par son intervention hypocrite et intéressée, il inaugura une longue ère de
décadence et de servitude progressives. À