LE SCHISME OU L'ÉGLISE DANS L'ÉTAT
Les peuples catholiques aimaient et l'Église, et la justice, et laliberté avec la même passion, avec la même fierté chevaleresque, et quiconque osait porter la main sur un autel ou sur un pauvre de Jésus-Christ, sur une cité chrétienne ou sur une femme sans défense, voyait se lever contre lui dix, vingt, mille, cent mille volontaires, prêts à donner leur vie pour venger cette insulte ou cette oppression. De plus en plus réduites et domptées, l'ambition, la volupté, l'avarice, rongeaient leur frein, et enviaient tout bas la pâture si abondante dont Mahomet les avait dotées en Orient. Mais comment entamer l’édifice catholique, comment s’en emparer, et comment en chasser la multitude pour en faire le palais de l'égoïsme et de quelques convoitises privilégiées ? Sous peine de manquer son but et d’être repoussé par l'indignation populaire, il y fallait de la lenteur, de l’habileté,
L'ÉGLISE DANS L'ÉTAT. 169 et surtout de l'hypocrisie, et sans rien changer ni à la doctrine, ni à la hiérarchie, en flattant au contraire la multitude, le clergé et jusqu'aux évêques, il fallait commencer par mettre la main sur le Pape. En confisquant à leur profit ce pouvoir suprême, les princes se flattaient de s'affranchir eux-mêmes de l'autorité religieuse et en même temps de la conserver au-dessous d’eux pour maintenir les peuples dans l’obéissance. Ils deviendraient ainsi tout-puissants, et nul ne donnerait plus le signal des protestations ni des résistances légitimes, quand ils dépouilleraient leurs vassaux ou que, sans les consulter, ils accableraient leurs sujets d'impôts.
Les premiers potentats de l'Occident, les empereurs d'Allemagne tentèrent les premiers l’entreprise. Lorsque leur devancier, Charlemagne, avait rendu au Saint- Siége ses possessions, et qu’en échange le Pape Léon III l'avait sacré empereur, et l'avait désigné au monde chrétien comme le souverain par excellence, il y avait eu là, entre le fait et le droit, entre la force matérielle et la force morale, une union intime et féconde, d’où elles étaient sorties toutes deux plus puissantes et plus libres. La force matérielle s'était mise au service de la force morale, et, en constituant aux Papes un donaine temporel, elle avait pour longtemps garanti leur pleine indépendance. De son côté, la force morale avait communiqué à la force matérielle ce qu’elle pos-
sédait de grandeur et de majesté, et elle avait assuré pour des siècles aux princes chrétiens, fidèles à leurs engagements, l’amour et le respect de leurs peuples.
Par ce pacte solennel et librement consenti, les empereurs tenaient la consécration de leur autorité d’un faible pontife, qui restait à leur merci, et que, d'un instant à l’autre, ils pouvaient écraser. La donation de Charlemagne ne subsistait ainsi que grâce à leur consentement, toujours révocable. Matériellement, les conciles et les conclaves avaient besoin de leur assentiment pour se réunir, les évêques et les abbés pour exercer publiquement leur ministère.
De là pour le pouvoir civil, qui était libre d'entraver l'action du clergé, la tentation naturelle d’envahir peu à peu le domaine spirituel, en faisant accepter à l’Église elle-même la servitude qu’on lui imposait, en échange des libertés qu’on lui laissait. En acceptant ces restrictions sous prétexte d'indépendance nationale, les peuples ne voyaient pas qu'ils diminuaient d'autant la seule garantie de leur vraie liberté, et, de son côté, mettant son orgueil à s'affranchir de tout contrôle religieux, l'État ne s'apercevait pas que c'était miner d'autant la base morale de sa propre souveraineté. Après avoir obtenu, pour la désignation des évèques, des abbés et des. Papes, toutes les concessions de fait compatibles avec
le principe même de l'autorité spirituelle, les empereurs.
L'ÉGLISE DANS L'ÉTAT. 171 prétendirent ériger ouvertement Île fait en droitt, et disposer à leur gré des siéges épiscopaux, des bénéfices ecclésiastiques et de la tiare elle-même. À la première résistance, ils se ruèrent sur l'Italie. Mais leurs armées, leurs intrigues et leur audace vinrent se briser contre le roc de saint Pierre et contre la puissance morale de ses successeurs. Entre tous brilla par son courage le Français Grégoire VII, qui, vainqueur du césarisme renaissant, a mérité d'être poursuivi jusqu'à la fin des temps par la haine et par les rancunes de tous les amis du despotisme.
Ce premier essai fut repris plus babilement par les rois de France, qui avaient hérité de la prépondérance des empereurs d'Allemagne. C’étaient les Papes qui avaient disposé, en faveur des enfants de saint Louis, du trône de Naples et de Hongrie, et qui les acheminaient ainsi peu à peu vers la couronne impériale. Fils ingrats et insatiables, ce fut le Saint-Siége qu'ils accusèrent d’avoir rompu le pacte qui l’unissait aux pouvoirs civils, d’avoir ?, par ses prétentions excessives, poussé au schisme de l’Église d'Orient, d’avoir injustement persécuté les césars germaniques, en un mot d'aspirer à l’omnipotence spirituelle et temporelle, excellent moyen de dissimuler qu'ils y aspiraient euxmêmes.
Les légistes d'alors ne manquaient pas de rappeler