Voir à la fin du volume
L'ETAT SANS L'ÉGLISE. 199 nement, institutions et distinctions sociales. La liberté de conscience { sera fondée sur l'égalité des cultes et sur l'affranchissement de l'homme et de l'État de toute autorité religieuse. La liberté politique ? reposera sur la souveraineté nationale, créant et dirigeant à son gré le pouvoir. Enfin, la liberté civile * aura pour point de départ légalité des citoyens et la suppression de tout privilége. Il est difficile, après soixante-quinze ans de désenchantement et de déceptions, de se figurer l’enthousiasme et l'ivresse avec lesquels le pays tout entier accueillit ces formules, et crut $Sincèrement qu’il suffisait de les décréter pour les rendre vraies, justes, fécondes, et pour changer la face du monde.
Le but était grand et généreux. C'était celui que l'Église avait poursuivi sans se lasser, et dont la société n'avait pas cessé de se rapprocher jusqu’à l’avénement de l’absolutisme moderne. Mais (pourquoi ne pas l’avouer?) maintenant c'était en dehors du christianisme, en évitant avec soin de prononcer son nom ou d’invoquer son influence, et en le remplaçant par les seules forces de la nature, que la raison prétendait faire le bonheur du genre humain.
On ne s'occupait plus d’amoindrir ou de confisquer l’autorité du Pape, d'interpréter ou de modifier à son gré le sens des divines Écritures. Sous une forme
plus nette et plus audacieuse que jamais, on niait radi-
1. Prop. 77 et 78. — 2. Prop. 60 et 63. — 3. Prop. 36. 57. 28,
calement la déchéance originelle, ou du moins on affirmait une rédemption définitive, à laquelle le christianisme avait pu travailler, mais qui devait se continuer, se développer sans lui. Tout au plus accordait-on qu’au milieu des ténèbres de la barbarie, il avait pu contribuer à l’éducation des peuples occidentaux ; l'heure était venue où, sorties de leur berceau, ces nations étaient assez fortes pour se gouverner ellesmêmes: la raison pure devait se dégager de toute forme religieuse, et la nature était redevenue si bonne que la liberté n'avait plus besoin de protection ni de limites. Désormais, pour être heureux, l’homme serait dispensé de la foi et des sacrifices qu’elle impose, affranchi des imperfections et des injustices sociales qu'elle FPobligeait à subir et à respecter. Le peuple, étant par lui-même le plus fort et le plus vertueux, qu'avait-il encore besoin de l'Église ou de l’État? Et, pour les supprimer, ne lui suffisait-il pas de le vouloir ? L'expérience qui allait se faire sur une pareille hypothèse, était la plus périlleuse, et en même temps la plus concluante qui se fût jamais tentée. C'était celle qu'avaient commencée les empereurs romains, mais avec une civilisation moins puissante et sans les immenses ressources accumulées par dix-huit siècles de vie chrétienne. Si elle réussissait, elle devait rendre inutile toute religion et toute souveraineté, toute inégalité
sociale, peut-être mème toute propriété, et faire cesser
L'ÉTAT SANS L'ÉGLISE. 201 pour toujours la guerre de la force matérielle et de la force morale. Si elle échouait, après avoir sapé la base même de la société, elle ramènerait infailliblement les peuples désabusés par l'anarchie et par de sanglantes calamités, non plus à ces tentes percées à jour du schisme et de l'hérésie, à ces estrades de charlatans : religieux et politiques associés pour exploiter la foule, mais au giron de l’Église catholique, apostolique et romaine, de l'Église toujours ancienne et toujours nouvelle, seule assez forte, sinon pour détruire entièrement le mal sur la terre, du moins pour lui tenir tête et pour le faire reculer pas à pas devant elle.
L'expérience s’est faite sous nos yeux, et à l'heure où nous sommes, elle est bien près d’être complète. Nous allons la suivre et établir, non-seulement que les principes de 1789 étaient contraires à la foi catholique, et qu'ils étaient à eux seuls l'affirmation de presque toutes les erreurs signalées par l’Encyclique, mais encore que, contraires aux lois de la nature, ils n'ont tenu aucune de leurs promesses, qu'ils n’ont fondé ni liberté religieuse, ni liberté politique, ni liberté sociale. Ce n’est qu’en violant tous les jours ces prétendus principes que le pouvoir, lors même qu'il les invoquait, a pu subsister, et, pour se défendre contre eux, ce même pouvoir à été condamné à restreindre de plus en plus toutes les.libertés. Prises au sérieux,
ces formules méneraient rapidement à la pire des au-
202 CHAPITRE XH:
tocraties et à la pire des féodalités, c’est-à-dire au césarisme servi par une armée de fonctionnaires. Il est temps de faire justice d’une pareille doctrine, et de séparer nettement les aspirations généreuses des illusions insensées qui ont trahi et étoulfé la liberté, le peuple de quelques exploïteurs privilégiés qui vivent à ses dépens, la raison des sophistes déraisonnables qui la rabaissent et l’obscurcissent, la vérité des folies surannées qui prétendent encore s'imposer sans examen à l'opinion de chacun. Attaqués dans leurs intérêts, ceux qui tirent profit de nos erreurs et qui, partant, dans un monde fait pour eux, trouvent tout pour le mieux, se défendront avec acharnement. Nous les poursuivrons dans leurs derniers retranchements, et nous leur ferons voir qu'ils sont démasqués, condamnés, excommuniés
par le bon sens non moins que par l'Encyclique.
La Révolution venait de proclamer solennellement la liberté de conscience, c’est-à-dire la faculté pour tout citoyen d’embrasser et de professer sans entraves la religion de son choix, pourvu que cette religion ne blessät pas l’ordre établi par la loi. La raison étant assez sûre d'elle-même pour atteindre la vérité, de quel droit l'État se serait-il encore occupé de la désigner ou de l'imposer à personne?
En apparence, rien de plus simple et de plus juste, au fond, rien de plus perfide et de plus tyrannique que ce prétendu affranchissement des consciences. En effet, en se réservant le droit modeste et inaperçu de répri-
‘mer toute manifestation religieuse contraire à l’ordre établi par la loi, l'État conservait une arme qu’il pouvait manier à son gré, dont il n’avait à répondre à per-
sonne, et bien moins destinée à réprimer les sectes
immorales ou anarchiques qu'à mettre hors la loi et hors la liberté la grande majorité de catholiques qui composaient la nation. En accordant droit de cité à une petite minorité de juifs et de protestants, dont on déclarait le culte inoffensif, sans le dire et sans en avoir l'air on ouvrait la porte à la plus absolue et à la plus intolérante des religions, celle qui consiste à n’en avoir aucune, et c'était elle en réalité qu'on allait installer comme religion d'État à la place du catholicisme. Voilà le véritable système qu'aspirait à fonder la philosophie du xvrri° siècle ; voilà la pensée intime de ceux qui ont préparé et effectué la révolution, de Voltaire et de Rousseau et de leurs exécuteurs testamentaires, Marat, Danton et Robespierre.
Et, de fait, entre les deux doctrines, le catholicisme et le rationalisme, il y avait incompatibilité radicale. La raison émancipée pouvait tout permettre, excepté. d’être catholique, c’est-à-dire de soumettre la raison à la foi, et le catholicisme pouvait tolérer à côté de lui toutes les erreurs, plutôt que celle qui nie la déchéance, la rédemption, l'ordre surnaturel entier et qui se passe de toute religion positive.
Si la raison était réellement capable d'atteindre la vérité sans le secours d'aucune révélation divine, rien ne l’empêchait d'admettre, comme les premiers échelons de son affranchissement, les cultes d’origine terrestre, où
l'homme avait déjà laissé l'empreinte de sa souverai-
LIBERTÉ RELIGIEUSE SANS L'ÉGLISE. 205 neté; mais elle devait forcément proscrire, comme une abdication, comme une négation de ses droits imprescriptibles, l'acte fondamental de la raison catholique, qui s’avoue et se déclare impuissante à découvrir pleinement par elle-même les vérités surnaturelles, et qui se borne à accepter et à confirmer, par ses propres lumières, celles que Dieu lui révèle.
Au contraire, si l'Église est dans le vrai, et si la raison à besoin du secours et de la parole de Dieu, si la reconnaissance de cette vérité primordiale est le seul chemin ouvert de l’homme à Dieu, alors c’est le catholicisme seul qui peut donner à la conscience sa liberté, c'est-à-dire un libre accès auprès de Dieu et de libres rapports avec Dieu; et la prétendue souveraineté de la raison est le moyen certain et infaillible de tomber dans les erreurs les plus diverses et les plus monstrueuses, de devenir la proie des novateurs les plus audacieux et les plus violents, enfin de livrer et la société, et le pouvoir, et la raison elle-même à la domination et au bon plaisir des plus forts. Car, du moment qu’il n'y aura plus de religion positive, et que toute question de justice et de vérité sera librement tranchée par les délégués de la raison nationale, qui ne voit que ces délé- :gués vrais ou supposés disposeront à la fois de la force matérielle et de la force morale, qu’ils seront en même temps princes absolus et souverains pontifes, qu'ils seront maîtres de façonner la société au gré de leurs
fantaisies et de leurs passions, et qu'il ne restera plus aucun recours contre les jugements sans appel de ces nouveaux despotes ?
Singulièrement irritée contre une religion qui niait ainsi leurs principes, et qui dévoilait leurs intentions cachées, les révolutionnaires résolurent d'en finir à tout prix avec elle. Loin de lui appliquer leurs idées de tolérance et de liberté universelle ; ils y trouvèrent une arme de plus contre elle, et tandis que, d’une main, au nom de l’ordre établi par la loi, ils resserraient les chaînes que l’ancienne monarchie lui avait données, de l’autre ils la livraient captive et désarmée à la tourbe de ses ennemis les moins scrupuleux:; ils donnaient pleine carrière pour la calomnier, l’outrager et la couvrir de ridicule.
Chacun sait avec quelle rapidité et quelle audace on porta la main sur les biens du clergé, sur la circonscription des diocèses, sur la liberté et l'existence même des ordres religieux et sur toutes les immunités ! ecclésiastiques, et comment on en vint à‘instituer, au nom de la souveraineté nationale, une Église nationale ? complétement séparée du Pape et soustraite à son autorité.
Toutefois, par ce double procédé d’oppression pour la défense et de liberté pour l'attaque, les choses n’allaient pas encore assez vite. Quand on vit que. ni
par violence, ni par ruse, on n’amènerait l'Église à