Prop. 50 et
LIBERTÉ RELIGIEUSE SANS L'ÉGLISE. 213 Empire a péri par ses propres excès. En opprimant l'Église, non-seulement il avait méconnu ses intérèts et foulé aux pieds la seule digue capable de contenir et, partant, de consolider sa puissance, mais il manqua complétement le but qu'il se proposait, et ne retarda pas d'un instant le réveil et l'émancipation de l’Église. Semblables aux vieux engins féodaux, les armes reprises dans l’arsenal de l’ancienne monarchie ne devaient plus jouer qu'un rôle insignifiant et ridicule dans la lutte solennelle engagée entre la raison et la Foi.
En effet, tant que l’erreur n'avait existé qu’à l’état de conspiration cachée, et que, respectant le christianisme dans son principe, elle s'était contentée de restreindre sa liberté ou de modifier quelques points de sa doctrine, même dans les pays catholiques le clergé, pour éviter un plus grand mal, avait pu consentir à des concessions purement disciplinaires, qui diminuaient sa plénitude d'action, mais qui pourtant lui permettaient encore d'exercer sur le pouvoir, sur les lois, sur la société tout entière une influence incontestable. Mais depuis 1789, l'erreur avait déployé son drapeau et attaqué dans sa base l'édifice catholique. Niant la divinité de Jésus-Christ, affirmant la souveraineté de la raison, elle réclamait ouvertement tous les droits qui appartiennent à la vérité, c’est-à-dire le pouvoir de
remanier et de façonner à son gré les lois, les mœurs
et les institutions. Mis en face d’une rivale qui lui disputait ouvertement son domaine entier, le catholicisme ne pouvait lui tenir tête qu'en reprenant, lui aussi, sa pleine liberté d'action, en se dégageant des entraves, des transactions et des servitudes qui l'avaient peu à peu amoindri, et en affirmant hautement sa mission divine, sa prééminence et sa suprématie universelle, Il devait mettre la raison au défi de fonder jamais, sans la Foi, ni autorité stable, ni liberté sincère, lui annoncer d'avance que ses expériences les plus variées n’aboutiraient qu'à d’inutiles calamités, que la Foi seule pourrait un jour rétablir l’ordre dans ce chaos, et, sur les ruines amoncelées par les révolutions, réconcilier l’autorité et la liberté , les gouvernements et les peuples, le pouvoir établi par Dieu et la volonté nationale, le capital et le travail, les riches et les pauvres, la force matérielle et la force morale, le fait et le droit. l'État et l’Église. De là l'impulsion puissante que les périls suprèêmes de la société donnèrent au clergé qui a vu de près la Révolution, pendant que, dans les pays d'ancien régime, il se trainait encore sous la lourde étreinte des lois joséphistes.
Les articles organiques n’en ont pas moins survécu à l'Empire, et sont restés pour les révolutionnaires comme le palladium de la servitude des consciences. Trop timides pour les abolir ouvertement, les gouvernements
qui se sont succédé, les ont maintenus en apparence,
LIBERTÉ RELIGIEUSE SANS L'ÉGLISE. 215 comme une satisfaction donnée à la raison moderne. Il semble que les rapports de l'Église et de l’État soient restés les mêmes; l’Église protestant toujours contre les infractions faites par l'État à la paix qu’elle avait consentie, l'État menaçant de rompre cette trêve précaire et de répondre aux résistances de l’Église par des mesures plus radicales. Mais, en réalité, le temps a successivement fait justice desentraves imposées à la vérité, et pendant que, de son côté, l'erreur a continué à miner la société, l’Église a peu à peu reconquis la liberté dont elle a besoin pour lutter contre la liberté du mal, et pour guérir, quand le jour en sera venu, les plaies du monde moderne.
Aujourd'hui, les évêques peuvent, sans permission de l'État, sortir de leurs diocèses, se réunir entre eux, correspondre avec Rome, et aller se retremper euxmêmes à la source de toute autorité et de toute doctrine. Les ordres religieux ont pris leur place au grand jour, comme les auxiliaires nécessaires du clergé séculier pour la prédication, pour l’enseignement et pour toutes les œuvres de charité. Alors qu'il y a cinquante ans, l’enlèvement du Pape laissait l’Europe indifférente, la seule inquiétude de voir le trône de Pie IX renversé a ‘ causé dans tous les esprits une émotion indéfinissable. Les dissidents et les rationalistes eux-mêmes ont reconnu le caractère sacré de cette grande institution, clef de voûte de l’ordre social, et, autour de Pie IX, les
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évêques du monde entier, réunis en assises solennelles, ont proclamé et la nécessité de son pouvoir temporel, et la plénitude de sa souveraineté spirituelle.
Insensé qui voudrait nier cet immense progrès, cet éclatant réveil de la vie catholique, ou essayer de le comprimer par l’application des lois pénales édictées en l'an x. Le pouvoir a été plus sage, et il a reconnu que, par son dédain, l'opinion publique avait frappé ces mesures d'impuissance. En ce moment, la question est de savoir si le catholicisme est vrai ou faux, si la société sera catholique ou rationaliste. Mais, soit que la raison moderne, soit que la raison catholique possède la vérité, chacun reconnaît que le propre de la vérité est d’être libre, indépendante de tout contrôle, supérieure à toute autorité humaine.
Dans cette lutte qui va chaque jour grandissant, et où la raison moderne sera bientôt arrivée à la limite des expériences possibles, l'État, comme bien des esprits, hésite, tâtonne, et voudrait garder une sorte de neutralité. Placé entre la Révolution qui, rejetant le catholicisme comme faux et dangereux, érige la raison en religion d'État, et le catholicisme qui se proclame la seule religion vraie ayant droit à l'adhésion du pouvoir comme à celle des citoyens, on flotte entre ces deux puissances inconciliables, on les ménage toutes deux, on leur accorde une demi-liberté, et, pour justifier
ce rôle passif, on à imaginé un laisser-faire théorique,
LIBERTÉ RELIGIEUSE SANS L'ÉGLISE. 217 qui ressemble beaucoup au principe politique de nonintervention. C’est une trêve, ce n’est pas une solution, et la question religieuse est une question réservée jusqu'au jour où la Révolution aura dit le dernier mot de
ses réformes politiques et sociales.
En prenant la place de l’Église pour inaugurer une ère nouvelle de bien-être et de liberté, et pour mettre fin à toutes les injustices, la Révolution ne bornait pas ses espérances au territoire de la France; et, sans s’arrêter à ce que ce dessein offrait de chimérique et d’absurde, elle prétendait appliquer sur-le-champ et partout les principes désormais destinés à faire le bonheur de tous les peuples.
Certes, par le monde, il ne manquait pas de grandes iniquités à réparer. Depuis que le schisme et l'hérésie étaient entrés dans le concert européen, et que le Saint-Siège était dépouillé de son antique rôle d’arbitre suprême, nous avons vu que les chrétiens d'Orient restaient livrés sans défense aux Turcs, la Pologne aux