Prop. 61 et
Russes, l'Irlande à l'Angleterre. Ici, au fond de ses inaccessibles déserts, la race slave, disciplinée par le schisme et par l’autocratie, croissait à vue d'œil comme une armée compacte et impitoyable, destinée à conquérir et à opprimer le continent. Là, du fond de l’île qui lui servait de citadelle, la race anglo-saxonne, trempée pour cette âpre curée par le génie protestant d’Élisabeth et de Cromwell, organisait en grand l’exploitation du genre humain, et accaparait-peu à peu les colonies, le commerce et l’industrie du globe tout entier. Jusqu'alors, loin de tenir tète à ces deux rivales, la race latine, l’espoir de la civilisation, les avait fortifiées par ses propres dissensions. L'Espagne ne comptait plus parmi les puissances, et, à elles seules, la France et l’Autriche avaient versé, pour se disputer la Belgique et l'Italie, plus de sang qu’il n’en eût fallu pour la conquête du monde.
Qu’allait faire la Révolution, dégagée des préjugés de race et de dynastie, déclarant la guerre à toute autocratie et à toute féodalité, et invitant sans distinction les peuples à briser leurs chaînes et à réaliser l'idéal de la liberté? En apparence, rien de mieux que de rompre des traités odieux, de reviser un droit des ‘gens barbare et inique, et de secouer jusqu’en ses racines le vieux monde pourri du xvui* siècle. Mais à quel tribunal allait-on déférer la cause des nations
opprimées? Supprimant à la fois et l'arbitrage du Saint-
Siége, et le respect du passé, c’est-à-dire et le principe de morale et les conditions de stabilité sur lesquels reposait la vie des peuples, ne leur reconnaissant plus aucun droit acquis, aucune possession légitime et traditionnelle, on ne leur laissait que le droit, illusoire pour les plus faibles et abusif pour les plus forts, d'affirmer leur existence les armes à la main, on arri- -vait à proclamer que la force matérielle était la dernière expression de la justice, et on n’avait en réalité recours qu'à la décision du canon et des baïonnettes. Gomme les plus forts abusent toujours de la victoire, et s’abandonnent tôt ou tard à des rêves de domination égoïste, à la place d’injustices limitées par les traités et adoucies par le temps, le droit nouveau ouvrait carrière aux injustices illimitées et à tous les excès de la violence.
Ainsi qu'on pouvait s’y attendre, en Angleterre et en Russie, l'appel de la Révolution resta sans le moindre écho, ou plutôt il causa une joie secrète aux ennemis, toujours prèts à profiter de nos dissensions et de nos fautes. Au contraire, il jeta parmi les nations catholiques un nouveau brandon de discorde et d’anarchie, et, en attendant le règne de la justice idéale, il inaugura la guerre acharnée de l’ancien et du nouveau régime, de l’absolutisme dynastique et de l'absolutisme populaire.
Surexcitée par une véritable fièvre de combats, la France se mit à poursuivre pour elle-même le fantôme
de la domination universelle. Renonçant à atteindre l'Angleterre, elle déchargea sa colère sur ses voisins; elle prit un stérile plaisir à dépouiller le Saint-Siége, à détruire les petits États libres d'Italie, à ravager l'Allemagne, enfin à user ses armées triomphantes contre l’héroïque résistance des Espagnols. Ce ne fut qu'après avoir soulevé tout le continent par son ambition, et lassé les Polonais eux-mêmes par ses froideurs calculées, qu’elle alla porter aux Russes le coup tardif et téméraire qui fut le signal de sa défaite.
Les guerres de la Révolution et de l'Empire avaient immolé en pure perte plusieurs millions d'hommes. Elles n’avaient remédié à rien; elles avaient fait disparaître ce qui restait encore de petites nationalités et de républiques indépendantes, et, en foulant aux pieds les traités et les droits acquis, elles avaient elles-mêmes dégagé l’ancien régime de tout frein et de toute pudeur.
La paix qui suivit ratifia les anciennes et les nouvelles injustices, partagea les peuples comme de vils troupeaux, consacra l’agrandissement démesuré de l'Angleterre et de la Russie, et laissa les puissances catholiques, non-seulement amoindries, mais encore plus divisées et plus désunies que jamais. Ainsi, au lieu - de réparer les fautes du passé, il semble que la Révolution ait eu mission de les aggraver et de les pousser jusqu’à leurs dernières limites.
De guerre las, on en est venu au principe mo-
derne de non-intervention. Après avoir eu la velléité de bouleverser et de conquérir le monde, on s’est jeté dans le système non moins chimérique, qui consiste à ne toucher à rien ét à laisser chacun faire ses propres affaires. Toutefois, ce n’est là qu’une fiction qui n’empêche ni l’antagonisme des principes ni celui des intérêts. Types vivants de l’ancien régime et des idées nouvelles, toutes deux froissées par les traités de 1815, la France et l’Autriche sont restées en présence comme deux rivales, aspirant à prendre l’une sur l’autre la revanche de leurs défaites. Ni les périls communs à éviter, ni les intérêts supérieurs à sauvegarder n'ont pu empêcher le développement et l'explosion fatale de cette folle inimitié.
Bien que vaincue, la France avait un avantage marqué. Dans le cercle de méfiances où le congrès de Vienne l'avait enfermée, elle avait le privilége unique de ne garder aucune conquête injuste ou violente, et de ne pas posséder une province, une ville, un hameau qui ne fût fier d'être français. Elle exerçait de plus l’ascendant des idées révolutionnaires, qui, ayant encore sur les esprits le charme et l’ascendant de l'inconnu, continuaient à miner dans ses bases la vieille société européenne. C'était une excellente position offensive. Moins heureuse, l'Autriche n’avait trouvé que de pauvres compensations à ses immenses sacrifices d'hommes, d'argent et de territoire. Elle n’était redevenue la première ni en
Europe, ni même en Allemagne, où la Prusse et les États secondaires formaient deux puissances égales à la sienne. En Gallicie, elle gardait sa part de la Pologne, qui la liait et l’inféodait à la politique russe, comme l'honnète homme qui à faibli, et qui reste à la merci de ses complices. En Italie, elle n’avait reçu que des provinces difficiles à garder et des peuples animés d’une haine traditionnelle contre la domination tudesque. C'était une détestable position défensive.
Ainsi tout était contre l'Autriche, que le temps ne pouvait qu’affaiblir, tandis que, pour reprendre sa place dans le monde, la France n'avait qu’à réparer ses pertes et qu'à attendre. 1848 ne fit que mettre ces résultats en évidence. Pendant que nos soldats relevaient à Rome et le Saint-Siége et l'influence française, la maison de Habsbourg, à deux doigts de sa perte, ne devait son salut qu’à l'intervention russe en Hongrie.
Cependant il semble que plus nos malheurs sont grands, plus la Providence nous prodigue les occasions de les réparer. Au lendemain même de ce danger, il y eut pour l'Autriche une magnifique occasion de reprendre son rang et sa véritable ligne politique. Gomptant sur sa reconnaissance, sûr de la Prusse, satellite . naturel de la politique russe, l'empereur Nicolas pensa que le jour était venu de résoudre à son gré la question d'Orient, et jeta à l'empire turc un gant que la France et l'Angleterre furent seules à relever. Si, à ce moment,
faisant taire sa méfiance, et peut-être aussi de trop honnètes scrupules, l'Autriche s'était résolûment unie à nous, elle pouvait rendre la lutte décisive et, au lieu des glorieux mais stériles lauriers d’une guerre maritime, nous assurer contre le colosse du Nord les avantages sérieux d'une victoire continentale. Rien de plus facile que de provoquer et d'organiser le soulèvement de la Pologne, alors si opportun et si fécond, aujourd’hui si malheureux et si stérile. Rien de plus fructueux que d'échanger la Gallicie, ce remords rongeur, et le pesant et inutile fardeau de la Lombardie contre la possession des provinces danubiennes.
Tout un avenir nouveau s'ouvrait pour cette puis-. sance le jour où, suivant les simples indications du bon sens et le cours d’un des plus beaux fleuves du monde, elle tournerait le dos à l'Italie, et renoncerait au mirage fatal qui l’a toujours entraînée au delà des Alpes. Elle avait là, à ses portes, de vastes provinces chrétiennes, opprimées par les Turcs, dépeuplées par le despotisme, prêtes à acclamer leurs libérateurs et ouvrant un large et fertile débouché au trop-plein des populations germaniques. Au lieu de donner la main aux Cosaques pour garder la Gallicie et la Lombardie, union sacrilége que l’on a osé appeler la Sainte-Alliance, au lieu de rester, au delà des Alpes, la sentinelle avancée de l’autocratie orientale, elle devenait ainsi en Orient le champion de l'indépendance des chrétiens, l’avant-
LIBERTÉ NATIONALE SANS L'ÉGLISE. 295 garde de la civilisation, le salut de la Pologne, le rempart de l'Europe contre la domination moscovite.
Les Autrichiens laissèrent perdre cette occasion, et prirent le plus mauvais parti, qui était de n’en prendre aucun. La paix avec la Russie se fit à leurs dépens, et, dès le congrès de Paris, on put voir que le but de la France n’était plus d'affranchir ni les chrétiens d'Orient, ni les Polonais, mais les Italiens. Renonçant à entamer la Russie, elle allait se venger sur l'Autriche, au risque d’ébranler, avec le Saint-Siége, la clef de voûte du monde catholique. Ainsi, la vieille inimitié, assoupie depuis 1815, se réveilla ; la guerre éclata, en dépit du principe de non-intervention, et les fautes de l’ancien régime appelèrent et provoquèrent une fois de plus celles de la Révolution.
Chacun sait les événements qui ont suivi. Nous avons vu renaître, non plus au profit de la France, mais à ses portes et sous son patronage, le droit nouveau, s’exerçant dans toute l'Italie, renversant, par la violence et par la trahison, gouvernements et dynasties, ne tenant compte ri du vœu des populations, ni des divisions établies par la nature elle-même. Nous l'avons vu fouler aux pieds et les droits que des siècles de la possession la plus légitime rendaient sacrés, et les engagements qui, signés la veille, ne pouvaient se violer sans dépouiller jusqu’au dernier vestige de loyauté. Et de tous ces peuples assemblés à la hâte, contenus par
la terreur, consultés à coups de fusil, comptant plus de victimes que d’électeurs, nous avons vu sortir l’audacieux mensonge de la nationalité italienne.
Ni la France, ni l'Autriche (et elles le pouvaient toutes deux) n’ont empêché le guet-apens de Castelfidardo ni la réunion de Cialdini et de Garibaldi sous les murs de Gaëte. L’Angleterre et la Russie ont assisté à ces exploits avec une commune satisfaction, qui, à elle seule, est un profond enseignement. À n’en pas douter, elles épient le moment de tirer un nouveau parti de l’anarchie générale et de la division des puissances catholiques. Si elles, d'ordinaire si ombrageuses et si jalouses, laissent l'influence française s'exercer en Italie, c’est qu'à leurs yeux elle y travaille contre ses propres intérêts, qu'elle y fait leurs affaires au delà de leurs espérances, et qu'elle leur donne un allié naturel, une nouvelle Prusse au cœur même de la race latine. L'une en a déjà profité pour donner un roi à la Grèce, autre pour enlever à la Pologne l'ombre d’indépendance que lui garantissaient les traités, et pour étouffer une résistance désespérée par la plus barbare et la plus révoltante des répressions.
Ces menées d’insatiable ambition, ces forfaits commis, en pleine paix, à la face de l'Europe civilisée, et demeurant honteusement impunis, suflisent pour nous montrer combien sont dangereux les encouragements et
Fappui momentané que nous offrent ces deux puis-
LIBERTÉ NATIONALE SANS L'ÉGLISE. 227 sances. Il n’y a d’alliés sûrs et véritablement utiles que ceux auxquels on peut accorder sans crainte de larges avantages. Or, au point où ceux-ci en sont venus, ne serait-ce pas un crime de lèse-civilisation que d’accroître encore leur prépondérance? N'est-ce pas payer bien cher nos derniers agrandissements que de tolérer l’extermination de la Pologne? Et l'acquisition des bords du Rhin elle-même absoudrait-elle un traité qui donnerait la Sicile aux Anglais, ou Constantinopleaux Russes? À l'heure qu’il est, quoi qu’on en dise, il n’y a d'alliance vraiment française que l’alhance autrichienne. C'est une vérité de simple bon sens, que M. Thiers a admirablement mise en lumière, et que les dénégations les plus bruyantes et les plus passionnées sont impuissantes à obscurcir.
Mais, c’est en vain qu’oubliant, un instant, la pomme de discorde jetée entre elles par l'unité italienne, et la Révolution grondant aux portes de Rome comme à celles du quadrilatère et de la Vénétie, la France et l'Autriche iraient chercher au bout du monde, en de lointaines et séduisantes entreprises, la paix et l’union qui leur échappent, Il semble au premier abord qu’au lendemain de Magenta et de Solférino, c’est un chef-d'œuvre : d’habileté et un remède à toutes les blessures que d’avoir conquis pour un archiduc ce bel empire du Mexique reliant l'Atlantique et le Pacifique et possédant les mines
les plus riches de l'univers. Hlusion ! à quoi bon tourner
le dos aux difficultés dont l’Europe est encombrée pour en chercher d’autres au delà des mers?
De même que, sous le premier Empire, l'Autriche ne gagna rien en sollicitant sa part des domaines du Pape, en acceptant Venise et les dépouilles de l'Église en Allemagne, de même aujourd’hui elle ne ferait qu'aggraver sa situation en ratifiant en Italie la spoliation presque complète du Saint-Siége, et en continuant au Mexique un régime fondé sur celle du clergé. Rien de pire et de plus éphémère pour elle qu'une paix assise sur de pareilles transactions. On en peut dire autant des efforts qu’elle fait à l’intérieur pour s’inoculer les idées révolutionnaires, pour établir l'égalité des cultes et la liberté illimitée de la presse.
La vraie question reste entière. Tant qu’on ne sera pas d'accord pour chasser les barbares qui sont à nos portes, et pour planter à Constantinople et à Varsovie le drapeau de la liberté chrétienne, tant qu'on ne se sera pas mis à l'avant-garde de son siècle, tant que lon n'aura pas désarmé la Révolution en faisant cesser les souffrances intolérables et les iniquités monstrueuses qui sont sa raison d'être, les passions généreuses, qui en France exigent un aliment, nous pousseront dans la voie de la politique subversive, et de son côté l’Autriche sera de plus en plus acculée par les ennemis qui lui demandent, non-seulement la Gallicie, Venise et le
quadrilatère, mais la Hongrie, la Bohème, l’'émancipa-
LIBERTÉ NATIONALE SANS L'ÉGLISE. 220 tion des races slave et maggyare, c'est-à-dire son complet anéantissement.
De là la nécessité d’une nouvelle lutte, aussi stérile et aussi fatale que les précédentes. Car, pour le moment décisif, l'Angleterre tient en réserve ses flottes et ses capitaux# la Russie ses armées, à la fois aguerries et rendues disponibles par l’extermination des Polonais et des Circassiens. Quelques victoires que remporte la France, ces deux puissances jalouses ne consentiront jamais à la voir s’agrandir sans se donner à elles-mêmes de surabondantes et d’inacceptables compensations; et, en définitive, c’est à leur profit que tourneront les essais tardifs et misérables de l’unité italienne, aussi bien que les grandes guerres de la Révolution à son début. | |
Ainsi, le remaniement de la carte d'Europe reste, lui aussi, un problème réservé, dont la solution parait en même temps de plus en plus urgente et de plus en plus impossible. Le principe de non-intervention n'est qu’une fiction sans valeur. Il ne pare à aucun des dangers de la situation. Il n'empêche aucune des entreprises des plus forts. Comme la liberté de conscience, il n'a de réalité que contre l'Église, et, pendant qu’il permet à la Révolution et à ses complices d'intervenir partout, et de concentrer successivement leurs moyens d'action dans chacun des pays qu'ils veu-
lent bouleverser, il interdit aux éléments conservateurs
et catholiques de s’unir pour le salut commun. Mais du mal même sortira le remède. Désormais les arrangements provisoires, essayés par la diplomatie depuis le congrès de Westphalie jusqu’à celui de 1815, les transactions, plus ou moins équivoques, conclues entre le fait et le droit n'existent plus, et la Révolution, ayant déchiré les traités, met l’Europe en demeure ou de .se livrer à tous les excès et à toutes les fantaisies de la force brutale, ou de revenir enfin à un principe de force morale, capable de rétablir et de régulariser l'indépendance et la solidarité des peuples chrétiens.
Si les principes de 1789 n'ont rien pu jusqu’à ce jour pour l’émancipation des nationalités opprimées, et n'ont produit que le réveil menteur et éphémère d’une fausse nationalité italienne, il faut penser du moins qu'ils nous ont dédommagés à l'intérieur en fondant, sur le principe de la souveraineté nationale, une liberté croissante, et en mettant à l’abri de toute commotion le pouvoir qui reflète fidèlement la pensée du pays.
La déclaration des droits de l’homme était formelle à ce sujet. « Le principe de toute souveraineté, disaitelle, réside essentiellement dans la nation; nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n’en émane expressément: » En apparence tout était simplifié. Plus
d’antagonisme, plus de rivalités, plus d’autres distinc-