‹ L'Encyclique: Les Principes de 1789Chapitre 30 sur 51 · Prop. 60 et · texte numérisé non relu

Prop. 60 et

tions parmi les citoyens que celles que le peuple aura établies ; plus d'autre autorité que celle qu’il exercera lui-même par ses délégués, par ses représentants librement élus. Une assemblée unique, réunissant et exerçant la plénitude de tous les pouvoirs, et n’en laissant au roi qu'une ombre et qu'un souvenir, tel fut l'idéal unitaire et républicain, réalisé le jour où, confondant toutes les classes et tous les intérêts, les états généraux de 1789 se constituèrent en assemblée souveraine, et entamèrent avec la royauté une lutte dont il était facile de prévoir l'issue.

Certes, c’eût été merveille que de supprimer la déchéance originelle avec autant de facilité qu’on la niait, et de faire disparaître d’un trait de plume les inégalités naturelles et les luttes d'intérêts qui en sont la suite inévitable. Mais, au fond, que s’est-il passé? Les vertus idéales des Grecs et des Romains n’ayant pas spontanément germé dans les cœurs, on s’est retrouvé en présence des réalités et des nécessités sociales. Rien de plus facile que de rejeter la suprématie bienfaisante de l'Église, rien de plus impossible que de se soustraire à celle de l'État, d'autant plus concentrée, plus despotique et plus arbitraire que le frein religieux est plus relâché.

Le principe électif eut beau se croire tout-puissant, tenter la folie où s'était usé le principe héréditaire en la personne de ses plus grands princes, fouler aux pieds

LIBERTÉ POLITIQUE SANS L'ÉGLISE. 233 les lois de la richesse et du travail, bouleverser les institutions et les droits acquis, jeter au vent clergé, noblesse, corporations et dynasties. L'autorité modératrice de l'Église fit place au contrôle audacieux et illimité de quelques philosophes. Aux supériorités traditionnelles, fondées sur le dévouement et sur les services de plusieurs générations, succéda le règne des parvenus de l'intelligence et de l'habileté. Avec les débris des vieilles fortunes confisquées, il s'en créa-de nouvelles, faites en un jour par l’agiotage. Le clergé avec la garantie de ses vertus et de sa foi, l'aristocratie territoriale avec son instinct de conservation et le gage de son sang versé pour le pays, la bourgeoisie avec ses traditions de liberté et ses habitudes d'autonomie, et enfin la royauté, arbitre inamovible de ces intérêts divers, firent place à une seule aristocratie de députés à qui l'élection décernait un brevet d'infaillibilité, et au despotisme sans contre-poids d’une majorité toutepuissante. En dehors de l’État, plus de force morale capable de tempérer ses excès. Dans l'État lui-même, plus de division de pouvoirs, plus de règle, plus de stabilité, plus de sécurité, tout à la merci d'une poignée de parleurs assez habiles pour enlever les suffrages populaires et pour dominer la majorité parlementaire.

Mais, disait-on, le peuple devait facilement réparer

ses erreurs, contrôler ses représentants, et les forcer à

marcher droit dans la voie de la justice et de la liberté. En effet, au-dessus de l'assemblée qui faisait et appliquait les lois, qui votait et employait les impôts, qui recrutait et commandait l’armée, il se forma, au nom du peuple, une puissance organisée chargée de la surveiller, de la diriger, et, au besoin, de l’épurer. Des quatre coins de la France se réunit à Paris une bande de brigands, qui, le soir, aux jacobins, mettaient en accusation députés, ministres, fonctionnaires, qui, le jour, exécutaient leurs sentences, massacraient les prisonniers, promenaient la tête de leurs victimes, assiégeaient la Convention, demandaient qu'on leur livrât les membres suspects, et faisaient voter les autres sous le coup de leurs menaces. Ils se disaient le peuple, et ils étaient les plus forts. Comment leur prouver qu’ils mentaient?

Enfin, l'anarchie elle-même ne vivant qu’au moyen d'un certain ordre, et toute bande ayant besoin d'un chef, le pouvoir de la Gonvention et des jacobins se centralisa peu à peu entre les mains du comité de salut public, dont le nom indique bien que, sous prétexte de sauver la chose publique, tout lui était permis, et ce comité lui-même s’incarna dans un homme, représentant le plus élevé du peuple-roi et souverain pontife de l'Être suprème. Cet homme fut Robespierre.

La France terrorisée par la Convention, la Conven-

tion épurée par les jacobins, les jacobins menés par

Robespierre, voilà l'idéal politique auquel aboutit en quelques mois la conception première de 1789. Qu'on ne vienne pas aujourd'hui faire un piédestal de grandeur et de patriotisme à ces sophistes pédants et sanguinaires, sacriliant froidement des milliers de victimes à une liberté imaginaire. Leur règne fut la pire des féodalités, la pire des autocraties et la mort de toute liberté. S'ils ont fait quelque bien à la France, c’est en lui inspirant l'horreur et le dégoût des erreurs extrêmes dont ils se faisaient les apôtres.

Un premier point fut acquis. Bien qu'étant, dans l'Église et au sein de l'État chrétien, le mode le plus parfait pour désigner les dépositaires de l’autorité et les représentants divers du pays, le principe électif avait conduit au despotisme le plus complet, au pouvoir de fait le plus brutal, du moment qu’il avait prétendu lui-même remanier les lois de la nature, créer et transformer à sa fantaisie l'autorité et les intérêts sociaux. Dans l’ordre moral, ce faux affranchissement de l'esprit humain avait enfanté le culte hideux de la déesse Raison ; dans l’ordre politique, il venait de remplacer Louis XVI et les états généraux par la Terreur.

Il fallait donc renoncer à la souveraineté nationale et unitaire. Pour en sortir au plus tôt, le pays se jeta dans les bras de la seule force régulière qui existât, celle de l’armée, et il abdiqua entre les mains du pre-

mier général de valeur qu’il rencontra. De là le pouvoir

236 GHAPITRE "XV.

de Napoléon I", aussi nettement monarchique que celui de Louis XIV. Après Robespierre et le comité de salut public, c'était un inappréciable bienfait. Mieux valait le premier gouvernement venu, le plus absolu et le plus personnel, qu’un gouvernement chimérique, perpétuellement mis en question et en péril. Acclamé comme le sauveur de la France, sacré par le pape Pie VIT, doué du double prestige du génie conservateur et de la gloire militaire, Napoléon [° ne tomba que par ses propres fautes, et n'eut qu'un reproche à faire à la France, c'était de l’avoir laissé trop libre de tout oser et de tout risquer.

À sa chute, le principe représentatif, momentanément éclipsé, reprit faveur, et tenta un essai tout différent de celui de 1789. Il chercha à concilier avec la monarchie inamovible et héréditaire les supériorités de talent, de fortune, de naissance, dont une société régulière doit tenir compte et utiliser les forces acquises. De même que l'Empire avait été une réaction monarchique contre la Terreur, de même la charte de 1814 et celle de 1830 furent une réaction représentative contre le pouvoir unitaire et absolu de la Convention et de l'Empire. Toutefois, au lieu de s'appuyer franchement sur les lois immuables de la justice et sur les lois non moins impérieuses de la nature humaine et de la vie sociale, au lieu de constater nettement que la Révo-

lution avait fait fausse route, et n'avait été utile qu’en

LIBERTÉ POLITIQUE SANS L'ÉGLISE. 237 poussant à bout les conséquences d’un système absurde, le nouveau régime tint encore à chercher son origine et son point d'appui dans les principes de 1789, et prétendit n'être, sous une forme plus sérieuse, que la pure réalisation de la souveraineté nationale.

Tel est le point de départ des essais auxquels on se livre depuis cinquante ans, en prenant une ou deux chambres, et en faisant, à différentes doses, tous les amalgames possibles d'élection et d’hérédité, d’ancien régime et de révolution, de liberté et de despotisme. Les hommes les plus distingués de toutes les classes de la société y ont mis ce qu’ils avaient d’intelligence, de courage, d'activité, de persévérance. Certes, il n'est permis de parler qu'avec respect de ces grandes âmes, qui ont illustré la France par la sincérité de leurs convictions, par la noblesse de leur caractère, par la pureté de leur vie publique, et dont plusieurs consacrent encore leur infatigable vieillesse à défendre, par les lettres et par la parole, l'idéal de leur vie entière. Toutefois, quiconque aime comme eux la liberté, et l'aime avec passion, doit rechercher et dire, pourquoi ceux qui ont cru la servir, n’ont rien bâti pour l'avenir, et ont conduit le pays à douter d’eux et de . leur entreprise.

Le nouveau système était à la fois aristocratique et révolutionnaire. Il exagérait sans mesure la part légi-

time d'influence qui appartient aux supériorités natu-

relles. 11 concentrait à leur profit et les droits de la multitude, qu’il tenait en tutelle. tout en invoquant sa souveraineté, et ceux de la royauté, qu'il affaiblissait “et qu'il minait en la réduisant à linaction.

C’est le privilége des nations catholiques, et spécialement de la France, que la monarchie y ait toujours trouvé son point d'appui dans le peuple lui-même, et que les masses n’y soient jamais tombées dans l’état de servitude et d’amoindrissement où elles vivent en Angleterre ou en Russie. Il en est résulté qu'en disparaissant, l’ancien régime a laissé le champ libre à une démocratie en quelque sorte toute-puissante. En présence de cette force incontestable, capable de tout briser, institutions, dynasties, propriétés, il fallait également renoncer et à une compression désormais impossible, et à des flatteries dangereuses pour la multitude aussi bien que pour les plus grands rois. La vraie sagesse et le vrai courage auraient été de faire franchement appel à sa conscience et à son patriotisme, de lui dire sans hésitation qu'elle n'avait pas le droit de créer à sa fantaisie la justice et la vérité, qu’elle n’avait pas le droit de changer, du jour au lendemain, gouvernements et constitutions, que son devoir était de respecter la nature des choses, les supériorités acquises, les services ren dus, les institutions anciennes, les gouvernements établis, en un mot, la vérité politique. Sans doute, le

peuple pouvait méconnaître ce devoir: mais il était

LIBERTÉ POLITIQUE SANS L'ÉGLISE. 230 certain d'expier par de rudes châtiments tout abus de sa liberté.

La tâche était difficile pour des hommes d’État, nés d’un accident de la veille et croyant à peine à leur lendemain, pour une aristocratie de circonstance, tout à coup placée au pouvoir, entre ceux qui venaient de le perdre et ceux qui aspiraient à l’occuper à leur tour. On n'osait affirmer aucun principe antérieur et supérieur à la volonté changeante de la nation, et pourtant on reconnaissait en elle des éléments qui commandaient sa forme constitutionnelle. On n’osait s’attribuer aucune autorité propre en dehors de la délégation momentanée qu'on avait reçue, et cependant on était obligé tous les jours d'agir, comme gouvernement, sans consulter le pays.

Les ministres les plus éminents se virent réduits à une lutte incessante pour défendre leurs actes systématiquement attaqués, pour soutenir ce qu’au fond de leur conscience ils regardaient comme la vraie constitution du pays et comme leur juste autorité, et en même temps pour faire croire au peuple qu'il se gouvernait réellement lui-même. Contestée comme tout le reste, l’'hérédité avait derrière elle une branche cadette, toujours prête à la remplacer; l'élection reposait sur un sens arbitraire, sur une loi électorale sans cesse remaniée. Sur cette base chancelante, la Constitution

n'était plus une vérité, inspirant foi et dévouement,

mais une hypothèse scientifique à vérifier tous les matins, et restant à la merci d’une émeute ou d'un coup de majorité. De là, pour se maintenir, la nécessité d’une compression énergique contre les mouvements d'en bas, et d’un système de corruption donnant satisfaction aux appétits et aux ambitions d'en haut, système à la fois impopulaire et incapable de produire un pouvoir respecté, une autorité durable, une aristocratie forte et unie. La balance des pouvoirs, si élégante et si ingénieuse en théorie, se réduisait à l'équilibre instable et à la lutte sourde d'un roi régnant sans gouverner, de supériorités gouvernant sans régner, et du peuple ne régnant ni ne gouvernant, mais se réservant le droit de renverser par l'émeute et ces rois soliveaux et ces ministres omnipotents.

Le signe le plus sûr qu’une doctrine soit vraie, c’est qu'il y ait des hommes prêts à mourir pour la défendre. On meurt pour la vérité, on ne meurt pas volontiers pour une hypothèse. Le jour de cette épreuve redoutable venu, les princes, les premiers, doutèrent d'eux-mêmes et laissèrent le champ libre à la Révolution ; la nation changeait d'avis, n’en avait-elle pas le droit? Les hommes qui avaient mis leur gloire à fonder le régime parlementaire, se trouvèrent tout à Coup isolés. En présence du danger, la bourgeoisie, qui avait eu en quelque sorte le monopole de la liberté, n’eut plus qu'un souci, sauver sa fortune. La chose à laquelle

LIBERTÉ POLITIQUE SANS L'ÉGLISE. 241 elle tenait le moins, c'était la liberté. Quant au peuple, il est revenu le premier et comme d'instinct au pouvoir d'un seul, et il ne lui en a pas coûté de préférer une franche abdication à une souveraineté illusoire, Ainsi s'explique, après l'essai de 1848, imitation surannée de 1789, la nouvelle réaction monarchique de 1852.

Que reste-t-il maintenant de la fameuse déclaration des droits de l’homme, sinon une vague formule, à laquelle on semble reconnaître encore je ne sais quelle vertu et quel prestige caché, alors qu’elle a été formellement convaincue d'impuissance, et qu’on à été obligé, par la force des choses, d’en violer successivement tous les articles? En effet, la liberté des cultes à été sagement restreinte au judaïsme et au protestantisme, qui, de leur côté, ont accepté, sur le point capital du mariage, la morale catholique dans son intégrité. Toute association politique a été interdite, le droit de réunion suspendu, la liberté de la presse soumise à l'arbitraire administratif sans aucune limite à son omnipotence, les élections placées sous la direction et sous l'influence vigilante des préfets, avec tous les moyens d'action dont la centralisation dispose; enfin, les fonctionnaires sont abrités contre la poursuite des citoyens par une nécessité d'autorisation supérieure, qui leur donne une véritable inviolabilité. En matière d'impôts, au lieu de les rendre proportionnels à la richesse, il a bien fallu

prendre l'argent où on le trouvait, ménager les susceptibilités du capital et frapper de préférence la propriété foncière et les objets de consommation.

Après cela, à quoi se réduisent les principes de 1789? Comment ferait-on pour les nier, si l’on a encore aujourd’hui la prétention de les aflirmer? Et pourquoi n'avoir pas le courage de faire justice de cette vieille idole, qu'on méprise et qu'on foule aux pieds dans la pratique, pendant qu’on l’encense encore en théorie?

Toutefois, qu'on le remarque bien, je n’accuse ni ne critique aucun de nos gouvernements, et je ne fais que constater une nécessité et une condition d'existence, à laquelle nul n’a pu se soustraire, pas plus la République que le système constitutionnel. Ils n’ont vécu qu’en combattant et en contredisant l'utopie révolutionnaire; ils ne sont tombés que pour y avoir cherché un appui trompeur, et, en dépit de leurs efforts et de leurs combinaisons, la réalisation sérieuse du régime représentatif, la réconciliation de l'autorité et de la liberté, est aussi restée une question réservée, que n’a resolue ni le système absolu de la souveraineté nationale, ni le système mixte de la balance parlementaire.

Il semble pourtant que ces grandes lecons n’aient apporté aucune lumière nouvelle dans l'esprit de ceux qui en ont été l’objet, qu'ils n'aient découvert aucun défaut dans les ingénieux rouages politiques de 4815 et de 1830, et qu'ils ne songent pour l'avenir qu'à les

LIBERTÉ POLITIQUE SANS L'ÉGLISE. 913 remettre tout doucement en activité, sans se demander pourquoi ils se sont brisés entre leurs mains. Lisez leurs récits pleins d'intérêt, écoutez leurs admirables discours : que proposent-ils de nouveau? Sans doute ils se font sages et modérés. Imposant silence à leurs divisions, ils ne demandent qu'un minimum de liberté. Les uns se contenteraient pour le moment d’un peu de décentralisation, les autres d’un peu d'indépendance électorale et de responsabilité ministérielle. Mais, avant de décentraliser, savent-ils quelle est la puissance mystérieuse qui, depuis des siècles, nous pousse fatalement à centraliser? Avant d'émanciper le suffrage universel, ont-ils fait cesser la rivalité, prète à renaitre, entre le gouvernement et l’assemblée d'élus, se disant tous deux les délégués de la souveraineté nationale? Avant de rétablir la responsabilité ministérielle, sont-ils sûrs que les ministres ne seront plus les représentants d’un parti vainqueur, mais des arbitres équitables entre les partis et les intérêts opposés? Enfin, avant d’invoquer la liberté de la pensée, de la parole et de la presse, ont-ils réconcilié sincèrement la bourgeoisie et le peuple, le capital et le travail, les hommes de 1789, de 1805, de 1815, de 1830 et de 1848?

Sans principes communs, sur lesquels on soit d’accord, et que l’on applique loyalement, qu'est-ce que la liberté, sinon la guerre? Qu'est-ce que la souve-

raineté nationale, sinon l'impunité des révolutions et,

à leur suite, le triomphe sans contre-poids et les décisions sans appel d’un homme ou d’un parti? Ges expériences, cela est triste à dire, n’ont produit que le découragement et l'indifférence, et aujourd'hui, en politique, nous en sommes revenus à 1788 avec deux croyances et deux forces de moins, la foi dynastique et la foi libérale. Nous ne connaissons plus ni l'enthousiasme de nos aïeux pour leurs rois, ni celui de nos pères pour l'émancipation nationale. Devenus aussi vieux que les chartes du moyen âge, les principes de 89 ne sont plus qu’une fausse monnaie, dont se payent les esprits vulgaires sans savoir ce qu’elle vaut. En soixante-quinze ans, le principe électif, dont tout le monde espérait son salut, est tombé aussi bas que l'hérédité, et il est devenu manifeste que, loin d’avoir une vertu propre, une eflicacité absolue et souveraine, l’un et l'autre ont besoin de s'appuyer sur une puissance morale supérieure, respectée de tous, et inspirant à tous cette justice, cette honnêteté et ce patriotisme, sans lesquels il n’y a qu’une inévitable et abjecte servitude.

De guerre las, beaucoup d’honnêtes gens renoncent à s'occuper de politique, aussi bien que de religion. Ils sont arrivés à croire que la pire des constitutions, de même que le plus pauvre des symboles, vaut mieux que d’en changer tous les jours; ils se figurent que, pour maintenir l'ordre et la tranquillité, il suffit de supprimer toute discussion, et qu’en ne parlant plus des événements, on les empêchera de marcher. Ge sont autant de poissons, qui se croient sauvés en cachant leur tête sous une pierre. Heureusement les événements marchent, bien qu'on n’en parle pas. Insatiable de vérité, le peuple persiste à vouloir la chercher et l'appliquer partout, et, derrière les questions politiques et religieuses, une logique invincible amène et pousse les questions sociales, qui en sont la dépendance inséparable.

Où en est donc, en ce moment, cette liberté civile,

fondée sur l'égalité des citoyens et sur la suppression des priviléges, liberté qui, au dire des optimistes, doit nous consoler du sommeil de nos libertés publiques, et nous faire attendre avec patience le couronnement de l'édifice? Loin de moi la pensée de calomnier la France, et de méconnaître les généreux instincts et les dévouements charitables, qui ont pour but l'amélioration du sort de l’ouvrier, et qui contre-balancent puissamment les dangereux effets de l’utopie révolutionnaire. Mais, plus est admirable, dans cette lutte, l'énergie du sentiment français et du sentiment catholique, plus il faut être sévère pour les illusions économiques qui les tiennent en échec.

De même que la liberté religieuse de 1789 avait été inaugurée par la persécution la plus sanglante, la liberté nationale par le mépris des traités et par la guerre générale, la liberté politique par l'insurrection contre les pouvoirs établis, de même la liberté civile commença par confisquer les biens collectifs et inaliénables qui assuraient aux familles, aux corps de métiers, aux associations, un patrimoine et des ressources communes. Au nom de l'égalité individuelle, tous ces réservoirs, que l'ancienne monarchie avait déjà plus ou moins atteints et desséchés par ses mesures fiscales, furent, d’un trait de plume, vidés et absorbés dans le grand réservoir de la richesse nationale, à laquelle chacun avait un droit égal.

N'était-il pas juste que tous pussent lutter à armes égales dans le champ de la fortune, et qu’en donnant à chacun de ses enfants une part de bien-être, prélevée sur le travail des générations passées, l'État fit disparaître les institutions particulières, qui des uns faisaient des privilégiés, riches avant leur naissance, et des autres des parias, condamnés par avance à la pauvreté et à la dépendance? N’était-il pas urgent d'assurer les services publics, en faisant contribuer chacun, dans 1a mesure de ses revenus, aux dépenses nationales, et en appelant chacun, selon ses capacités, aux emplois et aux honneurs, jusqu'alors inaccessibles au grand nombre?

En s’étourdissant par ces phrases sonores, on ne songeait pas que les richesses réservées, qu’on accusait à tort de faire obstacle à l’activité générale, n'étaient que les épargnes les plus sacrées, les plus pures, les plus utiles de l’activité privée, et qu’au fond elles étaient le seul remède efficace à la faiblesse individuelle, que l’on voulait sauvegarder.

Loin de profiter au pays, ces biens vendus à vil prix disparurent, en quelques mois, dans le gouffre creusé par la désorganisation du travail, et ne servirent qu’à enrichir quelques habiles, spéculant sur la misère générale,

‘accaparant les dépouilles du clergé, de la noblesse et des corporations, pendant que la Révolution dévorait dix fois, cent fois plus de richesses qu’elle n’en avait confis-

qué. Ainsi, sauf une poignée d’audacieux, qui firent for-

tune du jour au lendemain, la condition du pays et de chacun de ses membres fut singulièrement empirée, et la part de richesses nationales revenant à chacun se convertit en part de contributions, d'emprunt forcé, de réquisitions, pour faire face aux besoins du Trésor aux abois.

Justice étant faite des épargnes du passé, chacun dut se remettre à l’œuvre sur une table rase, où la liberté individuelle illimitée remplaçait la réglementation excessive et tyrannique de l’ancien régime. Ii n’est pas permis de contester la vive impulsion que cette secousse violente donna à l’activité générale et au développement de la richesse. Mais, comme toutes les libertés sans frein, celle-ci devait inévitablement amener le triomphe des plus forts, l'oppression et l'exploitation des plus faibles. Les pauvres et l'État lui-même se trouvèrent à la merci du capital, ayant libre carrière pour vendre, acheter, spéculer, agioter, accaparer et prêter à gros intérêts.

La richesse émancipée n’eut rien de plus pressé que de refuser les services gratuits, que jusque-là elle avait tenu à honneur de rendre au pays. En prenant les biens du clergé, elle eut grand soin de laisser aux frais de l'Étatet, partant, de la nation, l’enseignement, la charité, le culte, à l'entretien desquels ces fondations étaient destinées. Moyennant une redevance fort légère pour elle, elle s'exempta du service militaire, auquel jadis elle

avait Spécialement mission de pourvoir. Pendant que d’une main elle repoussait les charges de pur dévouement, de l’autre elle ne dédaignait pas de prendre la meilleure part des grades, des emplois et des places, que la nation rétribuait sous prétexte d’en ouvrir l'accès à chacun, mais pour lesquels la faveur, la fortune et le savoir-faire avaient eu soin de garder des entrées particulières.

Enfin, pour mettre le comble à ses priviléges, la richesse trouva moyen, au nom de la science économique, de se soustraire, sous sa forme active et envahissante de capital mobilier, à tout impôt et à toute contribution. Pendant que la terre, morcelée et arrosée de sueurs, payait une lourde part de ses récoltes, les capitaux, concentrés, maîtres du commerce, de l’industrie et du sol lui-même par l’hypothèque, accumulaient sans peine leurs larges revenus, affranchis de toute charge publique, et le seul service qu'ils consentissent encore à rendre à l'État, était de lui avancer, moyennant un large bénéfice, de quoi combler les déficits du présent aux dépens de l'avenir. Sans cœur et sans patrie, l'argent eût émigré à la moindre menace. 1

De là, pour le pays, l'obligation de payer une triple armée de soldats, d'employés et de créanciers, armée qui grossit tous les jours, et dont l'état-major se recrute dans un même petit cercle de familles favorisées. De là, au lieu du grand réservoir de richesses natio-

nales, auquel chacun devait puiser, une dette publique d’une dizaine de milliards, et le droit, que chaque enfant apporte en naissant, de payer chaque année pour sa part environ cinquante francs de contribution. Grâce à cette prédominance des intérêts matériels, l’aristocratie du dévouement, de la vertu, du talent, de l'honneur militaire, de l'intégrité judiciaire, du patriotisme municipal est partout éclipsée par une aristocratie ou plutôt par une féodalité financière, la plus basse et la plus égoïste de toutes.

Encore un pas dans la voie du libre échange, de la libre spéculation et du libre agiotage; encore une conquête sur les superstitions d'un autre âge: qu'on abolisse la loi qui limite l'intérêt de l'argent, et, à vous entendre, heureux bourgeois, nous toucherons à l'Eldo rado du bien-être. Vous, c’est possible; mais vous oubliez qu’en dehors de vous et autour de vous, derrière les lambris dorés et les molles tentures, dont vous avez soin de fermer votre horizon, il y a tout un peuple sans patrimoine, qui ronge son frein, et qui se demande si c'est là le fruit de soixante quinze ans de révolutions, de sacrifices et de souffrances. Inutile de dire encore du mal des biens de l'Église, vous les avez pris; des moines, vous les avez chassés; des corporations, vous les avez dispersées. Mais dites-nous ce que vous avez mis à leur place. Avez-vous réalisé le bonheur des

masses? Leurs droits sont-ils sérieux et leur souverai-

neté véritable? En supprimant le respect de la religion et du pouvoir, qu’avez-vous donné à l’homme qui n’a rien que la faim et la misère?

Bien loin de détruire le prolétariat, la Révolution l’a créé. Elle a commencé et elle poursuit le partage de la société en deux classes : d’un côté, ceux qui n’ont rien, et qui, n'étant jamais sûrs de leur lendemain, vivent au jour le jour de leur travail; de l’autre, ceux qui détiennent le capital, c’est-à-dire les instruments de travail, la terre, l'argent, les machines, et qui, par là, sont à la fois indépendants et maîtres du sort de l’ouvrier.

Sans doute, en France, où cette transformation nedate au plus que de soixante-quinze ans, et où le mouvement industriel et économique n’a grandi qu’à partir de 1815, le prolétariat et la centralisation des capitaux sont encore loin d’être, comme en Angleterre, un fait général; et, de même que la foi résiste dans les campagnes aux attaques d’une presse impie et corruptrice, de même la petite propriété y tient encore tête, avec une admirable énergie, aux progrès du luxe et de la mollesse, à la concurrence des machines et des grands capitaux. Mais il n’en est pas moins vrai qu'en quelques années, le nombre des prolétaires vient des’accroître d'environ trois millions, et que le nombre des agriculteurs à diminué d'autant. Le mal est donc progressif, et, avec la rapidité que prennent aujourd’hui les évolutions sociales, avec l'attrait croissant qui

détache l'homme de la terre et de la charrue pour l’entasser dans Jes villes, il mérite dès aujourd'hui qu’on s’en préoccupe sérieusement. Plus d’inquiétudes rétrospectives sur le morcellement de la propriété, morcellement qui, d'après les lumineux travaux de M. de Tocqueville , était presque aussi grand dès avant 1789. C’est la reconstitution de la grande propriété capitaliste, et la ruine des petits patrimoines, qui est la plaie du moment.

Au milieu de cette marée montante du paupérisme, le peuple de Paris, formé des ouvriers les plus intelligents et les plus habiles, apparaît en première ligne, comme le type du prolétariat perfectionné, imbu de toutes les idées modernes, dégagé de tout patronage et de toute autorité, livré sans défense et aux provocations d'un luxe effréné, et à la contagion des utopies politiques et sociales. Non-seulement cette immense agglomération parisienne exerce, aux jours de nos grandes commotions, une influence directe sur les destinées du pays entier, mais elle est, en tout temps, le guide de l'opinion, de la mode, du goût, de l'esprit publie, en un mot le modèle auquel le reste de la France s'efforce de ressembler. C’est donc parmi les prolétaires, qui se multiplient à vue d'œil, et entre tous parmi les ouvriers de Paris, qui en sont la tête, qu'il faut étudier les fruits et le chef-d'œuvre des doctrines économiques contemporaines.

La question que l’ouvrier pose à la société moderne est des plus simples : Il n’est pas juste qu'après six mille ans de labeurs, d'inventions, de progrès, une grande partie du genre humain naisse déshéritée, sans aucune part au trésor amassé par ses aïeux. Or, dans cette condition d'infériorité, que lui apportent le libre examen et l'égalité politique? Que lui sert de voter pour un conseiller municipal ou pour un député, qui ne la rendront pas plus riche? Pourquoi ne pas attaquer le mal dans sa racine? A la déclaration des droits de l’homme, on a ajouté (art. 17) que la propriété est un droit inviolable et sacré. Ce sont les propriétaires qui ont imaginé cette inconséquence et cette contradiction pour sauver leur fortune. Si ni la religion ni le pouvoir ne sont sacrés, pourquoi la propriété aurait-elle seule ce privilége ? Et, s’il est vrai que le peuple soit bon, qu'il ne devienne mauvais que par pauvreté et par ignorance, et qu'au fond il lui appartienne de faire la loi et de tout décider, le premier usage à faire de sa souveraineté n'est-il pas de partager plus équitablement les biens de ce monde? N'y a-t-il pas autre chose à faire que de chercher une meilleure interprétation de la Bible, ou que d'ajouter un rouage à la machine parlementaire? Propriétaires, sachez-le, il s’agit de vos domaines; capitalistes, de vos rentes; spéculateurs, de vos bénéfices. On dit de vous maintenant, et avec raison, tout ce que vous avez

dit de l’ancien régime, dont vous avez fait le procès et

dont vous avez pris la place. Qu’avez-vous à répondre ?

Mais, s’écrie-t-on, c’est méconnaitre le progrès le plus évident, c’est nier la liberté illimitée, qui donne aujourd’hui à tous les hommes des moyens égaux pour arriver au bien-être. Plus de maîtrises ni de jurandes; plus de monopoles ni de prohibitions; chacun est libre de s’instruire et de s’éclairer, libre de choisir le métier, l’industrie, le commerce qui lui convient, libre d'emprunter des capitaux qui s'offrent à vil prix, libre de faire des spéculations heureuses, des bénéfices, des économies, libre de faire sa fortune et d’en disposer à son gré. Libre ? oui, à une condition, c’est d’être déjà riche.

En effet, à quoi se réduit la liberté de celui qui n’a rien? L'instruction, qui est le premier de tous les instruments, n’est réellement accessible aux hommes qu'en proportion de leur aisance. Sous l'empire de la nécessité, l'enfant du prolétaire est arraché à la mamelle de sa mère, pour être bercé administrativement à la crèche; puis il passe à l'asile, où se termine souvent son éducation. Mis à l'école avant l’âge, il la quitte au moment où il pourrait en profiter, et l'instruction primaire, que lui offre la société, n’est plus qu’une dérision, alors que, pour vivre, il est condamné à user sa vigueur naissante, sa santé, son intelligence, son caractère, dans des ateliers dont les règlements ne parviennent pas à lui fermer la porte. La faim n'est-elle pas

LIBERTÉ CIVILE SANS L'ÉGLISE. 255 plus forte que les règlements? De là des hommes étiolés, le plus souvent impropres au service militaire, des femmes chétives, étrangères à leur ménage, et bientôt une nouvelle génération végétant avec encore un peu moins de séve que la précédente.

Devenu homme, l’ouvrier est-il réellement libre de choisir un métier et de parvenir à l’aisance? Chaque état exige une éducation professionnelle, un temps d'étude et d'apprentissage, c'est-à-dire, de la part des parents, une avance impossible au pauvre. C’est bien autre chose encore s’il s’agit de conquérir une véritable indépendance, de travailler à son compte, d'acheter un magasin où de fonder une clientèle. Quand vous y seriez parvenu à force de sacrifices, et que vous auriez eu de quoi payer atelier, matière première, outils, patente, annonces, voilà qu’à votre porte, au nom de la liberté, viendra s'établir un puissant manufacturier, armé de capitaux et de machines, aussi sûr de venir à bout de ses petits concurrents qu’une batterie de canons rayés aux prises avec des Chinois. Non-seulement il pourra centraliser et diviser le travail; mais, comme le capitaine, qui n’hésite pas à sacrifier une partie de ses forces pour enlever une position, il saura fabriquer à perte, jusqu’à ce qu’il soit maître du marché; puis il relèvera ses prix, et s'enrichira de la ruine de ses voisins, réduits, pour ne pas mourir de faim, à lui demander du travail et un

salaire. Ge n’est pas là une guerre imaginaire. Partout,

les grands magasins et les grandes usines dévorent les petits; trop heureux si nous ne voyons pas, comme en Angleterre, les vastes cultures à machines supprimer de même la petite culture, cette pépinière sacrée d'hommes indépendants.

Avec les meilleures intentions, nos industriels se trouvent aujourd’hui dans l'impossibilité de rendre le sort de l’ouvrier plus heureux. Sous prétexte que, malgré la concurrence intérieure, ils prélevaient sur le public des bénéfices exorbitants, les traités de commerce les ont mis aux prises avec la concurrence universelle. Pour baisser leurs prix, ils ont été presque partout conduits, ou même contraints à diminuer les salaires, et c’est aux dépens du travail qu'ils luttent avec l'étranger.

On avait cru diminuer les inconvénients de la liberté illimitée en la rendant générale. Mais si, dans un seul pays, elle donne naissance à une petite féodalité industrielle, comment ne pas prévoir qu'entre les divers peuples elle amènera également le triomphe du plus fort et, sinon des gros bataillons, du moins des gros capitaux, payant le travail et la main-d'œuvre le moins cher possible? Le coton, produit à vil prix par les nègres d'Amérique ou par les fellahs d'Égypte, l’emportera toujours sur le lin et sur le chanvre, que cultivent des bras libres; et, à un jour donné, les riches usines d'Angleterre pourront forcer l'entrée de notre

LIBERTÉ CIVILE SANS L'ÉGLISE. 257 marché par des sacrifices au-dessus de nos forces, et nous inonder impunément de leurs fers et de leurs tissus.

En présence de cette guerre à mort, où il importe que notre industrie ne su-combe pas, comment s’occuper d'élever les salaires, d'empêcher le travail des enfants, d'améliorer le sort des femmes et des vieillards, de reconstituer le patrimoine des familles ? Alors qu'on avait à chasser les Anglais du territoire, était-ce le moment d’affranchir les serfs? Les Jacques le crurent, et il fallut les tailler en pièces. Il en est de même aujourd'hui de l'émancipation des prolétaires. Nul ne peut y songer, au milieu de cette course au clocher, où la palme appartient, non pas à celui qui rend ses ouvriers le plus heureux, mais à celui qui sait les exploiter assez habilement pour produire à meilleur marché que ses rivaux.

Muis, nous dira-t-on, le crédit met des capitaux et, partant, des machines à la disposition de tout le monde : c'est tout au plus si l'argent demande aujourd hui cinq ou six pour cent au travailleur qui veut bien accepter ses services. En théorie, c'est magnifique; e 1 pratique, à qui prête-t-on? Le proverbe le dit : au riche, et rien qu’au riche, où du moins à celui qui passe pour tel. Faites croire que vous avez un million, sur l'heure vous en trouverez trois ou quatre pour monter une

affaire. Si vous n’avez rien, et si vous ne savez pas

mentir, et que vous soyez tout à coup sans ouvrage et sans pain, c’est à grand'peine si vous trouverez à emprunter à la petite semaine, à quinze, vingt, cinquante pour cent.

On traite maintenant de préjugé suranné le sentiment religieux qui flétrit cette infâme exploitation. Que voulez-vous ! dit l’économiste, l'intérêt doit être proportionné au risque à courir. Il est bien chanceux de prêter à qui n’a rien, et si, sur deux débiteurs, un seul peut s'acquitter, il n’y a même pas de bénéfice en exigeant cent pour cent. Ainsi, l'emprunteur doit payer d'autant plus cher qu’il est plus pauvre. Pour lui, les capitaux ne seront à bon marché que si, par un rare bonheur, il a quelques économies à placer. Ce jour-là, la richesse générale se tournera contre lui, et diminuera d’autant le petit revenu qu'il sera parvenu à se constituer.

Il est, je le sais, des sociétés de crédit, qui cherchent à remédier à cette cruelle inégalité en prêtant aux ouvriers. Mais, à quelques combinaisons ingénieuses que l'on ait recours, on ne fera jamais de l'argent avec rien, et, pour en prêter à ceux qui n’en ont pas, il faudra tout d'abord ou des dons pieux, ou des capitaux s’exposant Charitablement à n'être pas remboursés, ou, chose plus dangereuse parce qu’elle n’aurait point de limites, des subventions accordées par l’État, Même avec ces ressources, le crédit ne sera jamais pour le

pauvre qu'une propriété négative. Quoi qu'on fasse,

celui qui aura été réduit à emprunter, sera un peu moins libre, un peu moins maître de son lendemain, que celui qui ne devra rien à personne. Escompter et vendre son avenir sera toujours une servitude. Seul, le patrimoine donne une véritable indépendance, et tant que le prolétaire n'aura pas sa maison, ses provisions, son épargne pour les temps difficiles, il sera à la merci du capital.

Reste enfin, comme ressource, ou plutôt comme chance suprême, pour ceux qui n’ont presque plus rien, la liberté de spéculer, d'acheter aujourd’hui pour revendre demain, de prévoir la hausse ou la baisse, de jouer quite ou double sur un coup de Bourse. Mais, ici, les nouvelles sont escomptées par quelques colosses financiers, instruits de ce qui se passe dans le monde entier. Suivant de loin la marche des grandes ondes de l’agiotage, ces vigilants navigateurs savent toujours éviter la tempête. Quand ils donnent le signal de rentrer au port, il n’est plus temps : les petits navires, qui veulent les suivre, se brisent au rivage, où déjà les autres sont en embuscade, pour faire main basse sur les épaves des naufragés. Pauvres gens! vous avez beau vous presser, vous arriverez toujours trop tard. Vous êtes sûrs d'acheter au plus haut, de vendre au plus bas, et, que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises, c'est vous qui en ferez les frais.

Vendre à perte pour ruiner un voisin moins riche

que soi, emprunter sur de fausses garanties et perdre,

en folles entreprises, l’argent des autres, exploiter une nouvelle qu'on connaît le premier, ce sont là autant de facons de voler son prochain, larcins, escroqueries, flibusteries, qui mériteraient les galères. Mais comment les empêcher ? Ne sont-ce pas les conséquences inévitables de la liberté des transactions? Qui dit liberté illimitée, dit usage de toutes les forces humaines, triomphe du plus audacieux et du plus habile, ruine des petits et oppression des faibles. Machines, vapeur, télégraphe, crédit, au lieu de doubler le bien-être général, ne sont plus que des engins de domination, aux mains de la féodalité financière qui en a le monopole.

Les capitaux se centralisent comme le travail, et trouvent des bénéfices d'autant plus importants que - leur masse est plus considérable. Aussi vont-ils s’accumulant dans un nombre de mains restreint. Chez l'ouvrier, c’est l'inverse : le plus affamé, se contentant d’un morceau de pain, aura la préférence sur les autres, et achèvera de les ruiner par la baisse des salaires. De même que les grandes fortunes dominent et absorbent les moyennes, de même les grandes misères dominent et absorbent les petites, et la société -se divise ainsi, au grand détriment du bien-être, de la vertu et de la liberté, en deux classes séparées par un abîme : ici les riches, qui jouissent de plus en plus sans travailler; là les prolétaires, qui gagnent péniblement leur pain de chaque jour, et que le labeur le

plus obstiné ne saurait tirer de cette demi-servitude.

Le problème social est donc loin d’être résolu. Loin de là, il ne fait que grandir. Il préoccupe justement tous ceux qui ont et l'intelligence de leur temps et le sentiment de la véritable fraternité, et l’activité des esprits les plus généreux se consume à en sonder les mystérieuses profondeurs.

Le mal est facile à constater. Le 20 février 1864, le manifeste électoral des ouvriers parisiens l’exposait avec une grande modération : « Le suffrage universel, disaient-ils, nous a rendus majeurs politiquement, mais il nous reste encore à nous émanciper socialement. La liberté, que le tiers état sut conquérir avec tant de vigueur et de persévérance, doit s'étendre en France, pays démocratique, à tous les citoyens. Un droit politique égal implique nécessairement un égal droit social.

« On a répété à satiété qu’il n’y a plus de classes, que, depuis 89, tous les Français sont égaux devant la loi. Mais nous, qui n’avous d'autre propriété que nos bras, nous qui subissons tous les jours les conditions légitimes ou arbitraires du capital; nous qui vivons sous des lois exceptionnelles, telles que la loi sur les coalitions et l’article 1781, qui porte atteinte à nos intérêts en même temps qu’à notre dignité, il nous est bien difficile de croire à cette affirmation.

« Nous qui, dans un pays où nous avons le droit de

nommer des députés, n’avons pas toujours le moyen d'apprendre à lire; nous qui, faute de pouvoir nous réunir, nous associer librement, sommes impuissants pour organiser l'instruction profes-ionnelle, et qui voyons ce précieux instrument du progrès industriel devenir le privilége du capital, nous ne pouyons nous faire cette illusion.

« Nous dopt les enfants passent souvent leurs plus jeunes ans dans le milieu démoralisant et malsain des fabriques, ou dans l'apprentissage, qui n’est guère encore aujourd’hui qu’un état voisin de Ja domesticité ; nous dont les femmes désertent forcément le foyer pour un travail excessif, contraire à leur nature et détruisant la famille; nous qui n'avons pas le droit de nous entendre pour défendre pacifiquement notre salaire, pour nous assurer contre le chômage, nous affirmons que l'égalité écrite dans la loi n’est pas dans les mœurs, et qu'elle est encore à réaliser dans les faits.

« Ceux qui, dépourvus d'instruction et de capital, ne peuvent résister, par la liberté et la solidarité, à des exigences égoistes et oppressives, ceux-là subissent fatalement la domination du capital; leurs intérêts restent subordonnés à d’autres intérêts.

« Nous allons voir se constituer une aristocratie financière. Les petits bourgeois, comme les ouvriers, ne seront bientôt plus que ses serviteurs... »

Jusqu'ici tout est clair. L’incertitude commence

LIBERTÉ CIVILE SANS L'ÉGLISE. 263 quand il s’agit du remède à proposer. Ouvriers et éco-. nomistes ne songent qu'à élargir la voie où l’on est entré. On demande à développer la liberté du travail par le droit d'association, la liberté politique par la représentation de, tous les intérêts, et enfin la liberté religieuse par un enseignement primaire à la portée de chacun? Il y a là, comme dans toutes les idées modernes, un vague et généreux instinct de la vérité. Malheureusement on croit encore devoir la placer sous le patronage de 1789. On oublie qu’en créant l’individualisme, l'unitarisme et le prolétariat, c’est précisément la Révolution qui a tué l'association, la représentation et l’éducation. On ne voit pas qu’en chargeant la liberté, toute seule, de guérir les blessures qu’elle aura faites, et de satisfaire les aspirations qu’elle aura proclamées, on condamne les moyens les plus efficaces à une impuissance radicale.

Examinons, l’une après l’autre, ces trois solutions, terme suprême de la science et du libéralisme actuels, telles qu’elles pourront se produire sous l'empire du droit commun. Rien de plus simple, dit-on, que de permettre aux ouvriers de se réunir et de s’associer pour discuter leurs intérêts et leurs salaires. Par le nombre et par la solidarité, ils seront aussi forts que leurs patrons, et l’équilibre sera rétabli. L'application de la nouvelle loi sur les coalitions arrive à propos pour nous donner

la mesure du droit vrai, que possèdent les ouvriers,

et pourious faire voir, en un tableau saisissant, ce qui se passe, en tout temps, entre eux et leurs patrons. En effet, à qui profitent les coalitions? Que faut-il pour que les ouvriers puissent se mettre en grève ou, ce qui revient au même, dicter leurs conditions? Faut-il qu'ils soient pauvres, mal payés, injustement pressurés? pas précisément. La grève est un n'oyen, ou plutôt un privilége, réservé au petit nombre de ceux qui ont des épargnes à dépenser, où qui, en d’autres termes, gagnent plus que le nécessaire. Cette arme sera d'autant plus puissante, entre leurs mains, qu’ils auront fait plus d'économies, et, le jour où ils auront fini de les consommer, quelle que soit la justice de leurs réclamations, ils seront de nouveau à la merci du capital. Quan à ceux qui ont réellement des salaires dérisoires, et qui travaillent jour et nuit pour parvenir à peine à nourrir leur famille, il leur est, par cela même, interdit de se mettre en grève une seule semaine, un seul jour.

Ainsi, au lieu de créer un arbitrage capable de terminer les conflits et de régler les conditions équitables du travail, on s’est borné à organiser une guerre permanente, où la victoire est à celui qui a le plus d'argent à dévorert. Et l’on se flatte d’avoir inauguré le règne de l'égalité ! La véritable inégalité n’était pas dans les droits elle était, et elle est encore dans la richesse. Si chaque

ouvrier n’a rien, réunis ils ne seront pas plus riches,

LIBERTÉ CIVILE SANS L'ÉGLISE. 26ù et, partant, pas plus libres. Pour exiger uné augmentation de salaire, il faut pouvoir attendre, c’est-à-dire avoir de quoi manger, et, pour peu que le chômage dure, les plus économes auront la main forcée, non par le patron, mais par ceux qui, n'ayant rien, ont besoin de travailler au jour le jour. Le fabricant, qui occupe mille ouvriers, est nécessaire à la subsistance de chacun d'eux; au contraire, chaque ouvrier ne lui sert que pour une portion insignifiante de sa fabrication : il peut, sans se gèner, renvoyer qui il lui plaît, fermer ses ateliers pendant des mois, ou réaliser, en liquidant, de quoi vivre le reste de ses jours: tandis qu’en réunissant toutes leurs ressources, ses ouvriers vivraient à grand’peine trois ou quatre semaines. Si, en présence de cette profonde inégalité, ils cèdent à la tentation d'employer la violence, ils auront de plus contre eux le commissaire de police, les gendarmes, la prison, en un mot l'État, obligé, quoi qu’il lui en coûte, de maintenir l’ordre extérieur. Comment donc créer la liberté du travail, sinon en assurant aux ouvriers un patrimoine individuel ou collectif? Comment les associer, sans péril pour la paix publique, sinon en leur donnant assez d’aisance, et en leur inspirant assez de vertu et de modération pour ne pas abuser de leur force? Double difficulté, économique et morale, que l’Église avait résolue, mais contre laquelle viennent échouer toutes les ressources de la liberté

illimitée, ‘aussi bien que celles de la réglementation la plus savante.

Il en est de même en politique, et tant que le prolétaire ne sera pas socialement émancipé, le droit commun ne lui donnera qu’une liberté illusoire. Quand on n’est pas sûr de son pain du lendemain, peut-on songer à exercer avec indépendance ses droits de citoyen? Dans les grands centres, les moyens de former l'opinion, la parole et les journaux, sont aux mains d’une petite oligarchie, soi-disant démocratique, qui domine les masses bien plus qu’elle ne les représente. Dans les campagnes, les ouvriers sont à la merci du fabricant. Le jour des élections, les contre-maîtres les conduisent par pelotons à la table du scrutin, où ils prennent leurs bulletins sous l’œil du chef. Ainsi mené, le suffrage universel met des centaines, des milliers de voix à la disposition de quelques têtes, et il est permis aux ouvriers de dire qu’ils ne sont pas représentés.

Voyons du moins si la société moderne respecte en eux le sanctuaire inviolable de la conscience, et si à celui qui n’a ni une parcelle d’or, ni une parcelle de terre, elle réserve une part de nourriture pour l'esprit et pour le cœur. On croit y pourvoir par l’enseignement gratuit et obligatoire, donné, non plus par l’Église comme au moyen âge, mais par l'État. L'homme, s’écrie-t-on, ne serait plus qu'un esclave ou qu’une brute sans ces premières notions de morale et de sens commun. La

société ne saurait se soustraire à l'obligation de les distribuer gratuitement, et, pour que l'enfant les recoive, le père de famille devra trouver un temps réservé, garanti par la loi et consacré par une sanction pénale.

L'argument est spécieux. Mais, si on le pèse à sa valeur, on voit que, l'État n'ayant rien, et le budget étant surtout fourni par le travail, ce seront les pauvres qui payeront, en définitive, l'instruction dont on leur fait cadeau, et les riches qui cesseront de payer la leur. Puis, ce ne sont ni les amendes, ni la prison, qui feront trouver des ressources au père que presse la misère, et qui ne demanderait pas mieux que d’avoir des loisirs pour lui et pour ses enfants.

Il faut voir les choses de plus haut. Ce n’est pas l'enfant seulement, c’est l’homme, la femme et le vieillard qui ont besoin d’un temps, réservé par la loi et par la conscience publique, pour laisser respirer leur corps, pour recueillir leur esprit, pour élever et pour agrandir leur âme. Sans ce repos, l’ouvrier n’est plus qu'une bête de somme, au service de ceux qui se reposent toujours, et l'instruction, une arme de mensonge et d’oppression pour quelques privilégiés.

Or, les libres penseurs, qui crieraient à la tyrannie si on les forçait à travailler de leurs mains un seul jour par semaine, font précisément consister la liberté reli-

gieuse dans la suppression de cette trêve du dimanche,

prescrite par l’Église, et sans laquelle il n’y a plus de religion possible. La règle mise de côté, qu'arrive-t-il? Les plus pauvres et les plus avides s’'empressent de travailler le septième jour, et le capital, qui mesure ses salaires aux stricts besoins de ceux qu'il daigne occuper, en profite pour exiger de tous, en échange du pain de la semaine, un travail de sept jours. Le mépris de la loi naturelle est bientôt érigé, par là même, en loi, à laquelle nul ne peut plus se soustraire, et les statistiques constatent qu'à Paris l'ouvrier qui a deux enfants est obligé de travailler toute l'année sans interruption. Que dire de celui qui a une nombreuse famille? Que dire de la veuve fatalement condamrée à une vie d’angoisses ou de honte?

Ce n’e:t pas assez de limiter l'instruction à l'enfance et de vouer l’âge mûr à d'interminables labeurs. Au nom de la liberté religieuse, cette instruction ellemême! sera faite à l'image de l’État, qui n’a plus à s'occuper de religion. S'il est question de morale, elle devra être applicable aux protestants, aux juifs et aux rationalistes. En histoire, on parlera avec le même respect de Jésus-Christ et de ceux qui l'ont crucifié, des Papes et de Luther ou de Calvin. Il est fort douteux que l'instituteur le plus habile parvienne jamais à jouer ce rôle impossible, et qu'il puisse ouvrir la bouche ou agir, sans que chacune de ses paroles, chacun

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