DU 15 SEPTEMBRE, OU ULTIMATUM DE L'ÉGLISE ET DE L’ÉTAT
L’Encyclique du 8 décembre 1864 ne s'adresse ni à un homme, ni à un parti, ni à un peuple isolé. Elle s'adresse au xix° siècle tout entier. Sans souci des intérêts humains qui pouvaient l’engager au silence, le Saint-Siége se met seul, avec un héroïsme que ses adversaires eux-mêmes admirent, en travers de l'impétueux et universel courant des illusions du temps.
Chercher dans sa parole une réponse à la convention du 15 septembre, ce serait réduire aux mesquines proportions d’une discussion personnelle le calme et solennel enseignement destiné au genre humain. Le seul . rapprochement possible entre ces deux actes, c’est que la convention nous donne jusqu'à un certain point la mesure des erreurs et des dangers que signale l'Encyclique. Au fond, l'Encyclique est antérieure à la convention, car elle ne fait que reproduire et qu'aflirmer
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plus nettement des vérités qui sont de tous les temps et de tous les papes. De même, dans la convention, rien de nouveau, rien de surprenant, rien d'inattendu. Ce n’est qu'une étape marquée d’avance sur la route que nous suivons depuis longtemps. La ligne du Saint-Siége ne dévie pas; celle de la société moderne semble s'en écarter de plus en plus. La convention l'avait timidement constaté, l’Encyclique le déclare catégoriquement. De là, la nécessité d’une explication franche, d’où sortira une réconciliation ou une rupture définitive.
Avant tout, n’éludons pas la question au lieu de la résoudre. Nous ne sommes plus au premier instant, où, au milieu des clameurs menteuses qui se croisaient, il fallait se hâter de montrer que l’Encyclique n’était ni une attaque aux gouvernements établis, ni une condamnation de la liberté. Avec la rapidité de l'éclair, une plume épiscopale, descendue dans l'arène de la polémique, arassuré les esprits alarmés en leur montrant clairement ce que l’Encyclique n’était pas. Aujourd’hui il reste à voir ce qu'elle est, et à trouver en elle ce qui doit, non-seulement ne pas blesser, mais attirer, satisfaire, captiver toutes les âmes droites et généreuses. Ce serait peu qu'elle fût inoffensive; elle doit être souverainement efficace, bienfaisante, opportune, et aux princes comme aux peuples, à l'autorité comme à la liberté, elle doit offrir la seule garantie véritable, la seule réconciliation possible.
Tel est le but.
Pour l’atteindre, il faut savoir n’être l'ennemi ni le flatteur de personne, et ne pas plus céder à la tentation stérile de rejeter tous les torts sur le gouvernement qu’à celle de comprimer et de dompter l'opinion au moyen de sa protection : double écueil difficile à éviter, en un pays où les esprits sont aussi excessifs que mobiles, et où le prestige du pouvoir et celui de l'opposition sont alternativement tout-puissants.
Depuis 1848, la France a surtout vécu dans la peur de la liberté. Un catholique ne saurait partager ce sen— timent. Car, si, en se séparant de l’Église, les aspirations modernes ont fait fausse route, et se sont condamnées, à la stérilité, il n’en est pas moins vrai que c’est l’Église seule qui a rendu les hommes capables de concevoir et de réaliser, dans la mesure de leur vertu, les grandes, larges et généreuses perspectives de l’émancipation universelle.
La situation a changé en apparence depuis la guerre d'Italie. Au fond elle reste la même, et, si elle n’est que superficielle, l’alliance des catholiques et des libéraux, essayée en ce moment, ne sera ni plus intime ni plus féconde que celle des catholiques et du pouvoir au lendemain du 10 décembre.
En effet, quand, au lieu de se joindre au gouvernement pour combattre ce qu’il croit être le despotisme religieux, le grand parti de 1789 s’unirait provisoire-
ment à l’Église pour revendiquer ce qu’il croit être la liberté politique; quand nous aurions prouvé que c'est le gouvernement qui méconnaît les idées modernes, et qu’au nom de vagues sentiments d'indépendance, de justice et d'honneur politique, nous aurions groupé pour un instant, dans une opposition commune, catholiques et libéraux de toutes nuances, cela pourrait être une tactique habile pour déjouer une autre tactique, mais ce ne serait pas autre chose.
Nous n’aurons rien fait, tant que nous n’aurons pas établi que le régime et la politique actuels ne sont que. le résultat naturel et nécessaire de l’état des esprits; qu’en se séparant de l’Église, le libéralisme moderne est voué à l'impuissance, et qu'en achevant de séculariser la politique et la société, il nous conduirait fatalement, malgré la bonne volonté des gouvernants et des gouvernés, au pire des despotismes. |
Ainsi, laissons là cette petite stratégie au jour le jour. Il n'est que trop facile de cacher sa propre faiblesse et de conquérir la popularité du courage et de l'indépendance en se bornant à faire de l'opposition. C'est ainsi que, sans rien apprendre nous-mêmes, nous avons successivement usé et renversé les meilleurs gouvernements. Il est temps de faire autrement. Aujourd’'hui, comme sous tous les régimes, c’est le pays qui a, d'une façon plus ou moins visible, la part pré-
pondérante dans les actes de ceux qui paraissent le
L'ENCYCLIQUE ET LA CONVENTION. 11 conduire. Les princes absolus comme les libres assemblées ne sont que l’écho des pensées qui les environnent, et, dans ces hautes régions, l’homme qui croirait n'obéir qu'à des passions ou à des interêts personnels, serait encore, sans le savoir, le serviteur des intérêts et des passions de son temps.
La politique du gouvernement n’est donc ici qu’un détail. Au pouvoir et à ses conseillers, leur responsabilité. Sachons d’abord nous préoccuper de la nôtre, dans une politique qui reflète les doutes, les incertitudes, les griefs de chacun. Point d’illusion à ce sujet. De la lettre à Edgar Ney jusqu'à la convention du 15 septembre, les documents officiels n’ont fait que suivre l’ornière creusée par d’autres gouvernements, qu'enregistrer des reproches circulant de bouche en bouche, que mettre en évidence un des maux les plus profonds du siècle, c'est-à-dire l’apparente contradiction de la vérité religieuse et de la vérité politique, de la vérité religieuse définie et représentée par l'Église catholique, apostolique et romaine, et de la vérité politique qui se croit définie par les principes de 1789 et représentée par l’État moderne.
Chez les conseillers les plus intimes du pouvoir, dans la bouche du prince Napoléon à Ajaccio comme au Sénat, sous la plume de M. de Persigny ministre ou simple pèlerin, c’est toujours le même thème, avec plus
ou moins de violence et de passion; c’est la même idée
soi-disant démocratique et napoléonienne, au fond despotique et césarienne, attisantetexploitant nos divisions, et faisant son chemin dans le monde aux dépens des peuples et des souverains, de la foi et de la liberté. La société actuelle, dont on flatte ainsi les préjugés les plus aveugles et les plus dangereux, a pourtant fait un grand pas de retour vers le catholicisme. Elle ne veut plus le détruire; au contraire, elle sent qu'elle est intéressée à le conserver, à le protéger et à vivre en paix avec lui, et elle le regarde comme un des éléments nécessaires pour combattre le doute et l'immoralité qui la minent. ; Mais, quelle place faire à l'Église dans un édifice dont elle devait d'abord être complétement exclue? Libéraux et gouvernants l’acceptent volontiers pour auxiliaire, mais en se réservant, en dehors d’elle et de son autorité, leur pleine indépendance, leur souveraineté sans limites et leur entière liberté d'action. Ils lui abandonnent le domaine des consciences, pourvu que, de son côté, elle leur livre la politique et qu’elle reconnaisse l'efficacité sociale des idées modernes, vaguement connues sous le nom de principes de 1789. Voilà la transaction que l’on poursuit depuis de longues années, et qui se formule aujourd’hui d’une façon de plus en plus pressante.
Pris à ce piége séduisant, bien des esprits généreux n'ont pas compris que des propositions si modérées se
pussent refuser. Les uns se sont éloignés de l’Église, s'imaginant, chose absurde, que réellement elle exigeait le sacrifice du progrès et de la liberté. Certains du contraire, mais n’osant pourtant pas nier la vertu des formules modernes, les autres ont fait de laborieux efforts pour décider, comme eux, l’Église à la réconciliation qu’on lui offre. À force de bonne volonté, ils ont cru s'être prouvé à eux-mêmes qu'à part quelques nuances, les principes de 1789 étaient de purs principes chrétiens, et qu’il serait habïle de s’en emparer et de les amener graduellement et sans secousse à être reconnus et bénis par le Saint-Siége.
D'un autre côté, des hommes d’État, sérieux et convaincus, ont soutenu que, pour sauvegarder la liberté de conscience, fondée partout sur la séparation de l'Église et de l'État, il fallait que l'Église et l’État fussent unis quelque part, et que par conséquent la société moderne devait protéger la royauté temporelle du Pape comme une anomalie nécessaire.
Enfin le gouvernement, donnant une main au droit nouveau, l’autre à la religion, et croyant ces deux appuis nécessaires à sa solidité, n’a rien négligé pour les rapprocher, pour les unir, ou du moins pour les empêcher de se heurter et de s’affaiblir mutuellement.
Qui, même parmi les catholiques, n’a, de près ou de loin, participé à ces honnêtes mais stériles tenta-
tives? Qui n’a, dans l'espoir de préserver la religion,
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signé, un jour ou l’autre, sa petite convention avec les champions des idées nouvelles et caressé le rêve de l'Église libre dans l'État libre? Remèdes impuissants, palliatifs d’un jour, qui n’ont fait que dissimuler la plaie qui nous minait, et qui n’ont rien pu contre l'invincible logique des événements.
En effet, ces chimériques essais de transaction ne sont qu’un prétexte, à l’aide duquel les ennemis de VÉglise poursuivent sa ruine, Avec un merveilleux accord, qui devrait suflire pour ouvrir les yeux à tous les gens de bonne foi, athées, panthéistes, rationalistes, indifférents, juifs, protestants, FF He unissent leurs efforts pour entamer, ne fût-ce que sur ce seul point, la pierre angulaire du catholicisme. Ayant vainement essayé de l'aborder de front et de le renverser par la force, ils préfèrent aujourd'hui la ruse à la violence. Avec un air de sincérité et de générosité bien plus dangereux que la persécution ouverte, ils se contentent de demander la sécularisation de la société, la séparation de l'Église et de l'État, et ils sont tellement sûrs par là d'atteindre leur but, que les plus impies se déclarent catholiques et prêts à fléchir le genou devant Jésus- Christ, pourvu que l'Église abdique en leur faveur la partie temporelle de sa souveraineté.
Ge cercle d’ennemis souterrains s’est peu à peu resserré autour de Rome et du Saint-Siége. Le droit nou-
veau, qui se faisait si modéré chez nous, a jeté le
L'ENCYCLIQUE ET LA CONVENTION. 1 masque et repris son vrai rôle en Italie, et il somme la Papauté de se mettre d'accord avec lui.
Arrivée au moment décisif, la société moderne n’ose pas encore aller jusqu’au bout. Elle se sent mal à l'aise de protéger plus longtemps le Pape contre ce qu’elle croit être le progrès et la civilisation, et pourtant elle n'est pas bien sûre que l’unité piémontaise soit réellement ce progrès et cette civilisation. Hésitante et troublée, elle voudrait encore garder au Pape un lambeau de territoire ; elle voudrait encore lui assurer une ombre de durée. Elle le prie, elle l’adjure : qu’il consente à faire la moindre concession, ne fût-ce que celle du silence. Quoi de plus facile que de se taire ?
Et voilà qu'au risque d'irriter cette société qui le soutient et qui d’un signe peut l’écraser, le Pape, dé- | chirant tous les voiles, lui déclare que c’est elle qui se trompe, elle qui est malade, elle qui est en péril. Plus d’équivoques, plus de contradictions, plus de temporisation. Le Pape veut que, dans leur intérêt, ses protecteurs sachent bien ce qu’ils protégent à Rome, et, pendant qu'ils ont encore droit à sa reconnaissance, il tient à s'acquitter en leur ouvrant à eux-mêmes les yeux sur l’abime qui se creuse à leurs pieds. Laissant de côté les détails, le Pape dégage des pensées, des écrits, des actes de ce temps l'esprit d'erreur qui les à inspirés, et aux insinuations ou aux reproches de ses ennemis,
aux conseils ou aux prières de ses amis il répond en
proclamant, clairement et solennellement, ce que la conscience catholique affirme pour le bonheur des hommes et des peuples, et en mettant la conscience moderne, à son tour, en demeure de formuler sa foi, si elle en a une. Le pouvoir et la liberté offraient une place à l'Église à l'ombre de leur protection, et Pie IX déclare que ni le pouvoir ni la liberté ne sont sûrs de leur lendemain, et qu'il n’y a de salut pour l’un et pour l’autre qu’en acceptant une place au sein de l'Église.
C’est là, s’écrie-t-on de toutes parts, la condamnation formelle et catégorique des principes de 1789. Ni dans lEncyclique, ni SU. Syllabus, il n’est question des principes de 1789, qui, comme toutes les formules vagues, n’ont de valeur que par le sens qu’on y attache. Certes, l'Église est loin de condamner les aspirations larges et généreuses qui marquent si bien la supériorité des temps chrétiens sur l'antiquité païenne. Mais ce qu'elle ne peut admettre, c’est de ne pas être elle-même à la tête de ce grand mouvement libérateur. Elle seule à pu réveiller au cœur de l’homme le désir du bien universel; elle seule peut le réaliser. Or, que sont les principes de 1789 dans la pensée de leurs partisans? Si ce n’est plus, comme chez ceux qui les ont rédigés, le progrès et la liberté sur les ruines de l’Église, c’est du moins le progrès et la liberté en dehors de l’Église. On voudrait bien se réconcilier et vivre en paix avec elle; mais on ne veut, à aucun prix, reconnaître ni sa
L'ENCYCLIQUE ET LA CONVENTION. 17 vérité absolue, ni son autorité souverainement bienfaisante, ni sa prééminence politique et sociale. De là vient que les principes de 1789 servent de drapeau à tous ceux qui se disent eux-mêmes atteints et condamnés par Pie IX, et qu'en réalité ils sont la formule. reçue et courante de la doctrine naturaliste opposée à la doctrine catholique.
Ainsi, d'un côté, l'Église, forte de sa foi et de ses dix-huit siècles de vie, proclame que, portés au mal dès leur naissance, les hommes et les peuples ont besoin de son secours et de son autorité pour se soutenir et pour progresser dans l’ordre temporel, aussi bien que dans l'ordre spirituel. Elle proteste contre le naturalisme politique et social, qui prétend organiser le gouvernement et la vie des sociétés en dehors de toute religion positive, d’après les seules lumières de la raison, et qui conteste à l’Église le droit d'éclairer et de contrôler l’autorité politique, à l'État le devoir de protéger et de défendre la vérité catholique. Elle déclare que cette funeste séparation aboutit forcément au triomphe de la force brutale, au déchainement des appétits matériels et à la perte, non-seulement de la foi, mais de toute civilisation et de toute liberté. À ses yeux, le socialisme et le communisme, qui menacent la famille et la propriété, ne sont que la conséquence logique et nécessaire du naturalisme en politique et du rationalisme en théologie. La vérité catholique, dans la plénitude de ses
droits et de sa liberté, peut seule arrêter les peuples sur cette pente rapide.
D'un autre côté, la raison, fière des conquêtes qu’elle croit avoir faites sans l'Église, et qu’elle a placées sous la garde de l’État, et méconnaissant les périls qui menacent son œuvre, déclare qu’elle se suffit à elle-même pour atteindre les vérités de tout ordre, et avant tout pour gouverner, sans aide et sans contrôle, les affaires de ce monde. Sécularisation de la politique, de la science, de l’industrie, du travail, voilà le but qu’elle poursuit, et qu’elle proclame comme la condition première du progrès et de tWéitae civilisation.
On le voit, l’Église et la société moderne, chacune à son point de vue, regardent comme l'essence et la garantie fondamentale äe la liberté, précisément ce qui pour l’autre en est la négation et la ruine. Il est impossible d’être plus nettement et plus radicalement en contradiction, et cela sur la question vitale de l'humanité.
C'est là le point brûlant qu'a touché l’Encyclique: c'est là que se concentre l'intérêt du moment présent ; c’est de là que la foi dépend moralement et matériellement dans un grand nombre d'âmes, et, d’une façon plus générale, dans la société tout entière.
Que si nous voulions remonter plus haut à la source de cette contradiction, il serait facile de voir que, comme toujours, c’est sur la réalité et sur les con-
séquences de la déchéance originelle, et partant sur la nécessité et sur l'étendue de la rédemption, sur la divinité et sur la souveraineté de Jésus-Christ et de son Église que porte le débat. Base de l’enseignement catholique, la chute et la rédemption sont également le lien secret des innombrables erreurs qui nient ce dogme à des degrés divers, et qui se trouvent aujourd'hui réunies et associées dans les condamnations de l’Encyclique. Depuis le rationalisme modéré, qui se contente
de contester à l'Église sa suprématie sur la science LE
humaine et sur le g ent des sociétés, jusqu’au
panthéisme, pour qui Jésus-Christ n’est plus qu'un mythe inutile ou dangereux, toutes ont même origine et même but, saper et renverser la royauté de Jésus- Christ et la prééminence de son Église, sous prétexte d'affranchir la raison. C’est donc le catholicisme tou. entier qui est ici en jeu, et, dans sa Vie de Jésus, Renan nous a donné le dernier mot des attaques dirigées contre le Saint-Siége.
Un instinct secret nous le disait d'avance, la vérité ne saurait se contredire elle-même, et dans toutes ses branches, religion, philosophie, politique, droit, science naturelle, elle ne doit former qu’un tout harmonieux. Là où nous trouverons pour tous bonheur, liberté et progrès, là doit être aussi la vérité religieuse, et réciproquement, là où nous aurons rencontré la vérité reli-
gieuse, nous pouvons être sûrs d’en voir jaillir, comme
de sa source, le remède le plus efficace à tous les maux de l’humanité.
Ainsi à l’Église vraie et divine il faut des lumières politiques et sociales, suffisantes pour assurer nos destinées terrestres en même temps que le salut de nos âmes, et capables de réduire au silence les prétentions de la sagesse humaine. Au droit nouveau vrai et divin, il faudrait une vérité religieuse d'accord avec lui, faisant marcher le progrès moral de front avec le progrès matériel, et remportant sur l'antique catholicisme un triomphe incontesté. ”
Rendons grâces à Pie IX, qui met fin à nos douloureuses incertitudes, et qui, loin de nous faire renoncer à l'émancipation progressive de tous les hommes et de tous les peuples, nous presse, au contraire, d'examiner si ce sont les principes de l'Église ou les principes de 1789 qui peuvent réaliser pleinement, et à eux seuls, ce désir légitime.
Si l'Église catholique, apostolique et romaine est vraiment fondée par Dieu, et dirigée par Dieu vivant en elle, alors elle a été investie, comme elle l’affirme, d’une pleine puissance, non moins à l'égard des nations et des princes qu’à l'égard des individus. Flambeau de la justice et de la vérité, non-seulement elle ne saurait être en opposition ni avec les découvertes de la science, ni avec les conquêtes de la civilisation et de la liberté,
mais elle est seule capable de les diriger, de les con-
L'ENCYCLIQUE ET LA CONVENTION. 21 trôler et de les faire réellement servir au bonheur de tous. Libre aux sociétés d’être sceptiques ou rationalistes, de même qu’elles ont pu être païennes ou hérétiques. L'Église n’enseigne pas la révolte aux catholiques vivant dans leur sein. Mais, du moment que peuples ou gouvernements cherchent, en dehors de son autorité, le chemin du bien-être et de la liberté, elle ne peut laisser croire à ces peuples ou à ces gouvernements qu'ils soient encore catholiques; elle ne peut pas davantage leur laisser croire qu'ils arrivent jamais à fonder ni autorité ni liberté véritable. Car elle sait que pour eux il n’y aura, tôt ou 7 décadence morale, intellectuelle et matérielle, obscurcissement des plus simples notions du droit et de la justice naturelle, déchainement et antagonisme des appétits matériels, sans autre frein que le règne de la force brutale. Ne pas le proclamer, surtout en un temps où la soif des richesses et de l'indépendance est si ardente, et où la pente générale est de les chercher en dehors de la vérité catholique, serait se rendre complice des illusions et des mystifications dont tant de nations et tant d’âmes sont les victimes.
Si, malgré ces solennelles affirmations, les principes modernes devaient, au contraire, grandir les hommes et les peuples, et leur ouvrir à tous une ère indéfinie de puissance, de lumière et de véritable félicité, alors
Jésus-Christ ne serait pas Dieu, l'Église ne serait pas
son épouse, le Pape ne serait pas son vicaire. Alors cette société et cette doctrine incomparables ne seraient qu’une institution humaine, répondant aux besoins de certains temps et de certaines âmes, mais aujourd'hui dépassée, éclipsée, confondue par la science et par la raison moderne. Alors ce serait le Pape et l’Église qui mentiraient, et leurs réclamations insensées se perdraient bientôt comme un lointain murmure au milieu des harmonies d’une nouvelle civilisation.
Où est la vérité, non pas seulement théologique, mais politique et pratique? Est-elle dans cette infaillibilité catholique et pontificale, que tant d’ennemis ont attaquée et contestée sans la décourager, et dont l'Encyclique plante de nouveau sous nos yeux le drapeau séculaire? Est-elle dans ces mystérieux oracles de 1789, dont tout le monde parle sans les connaître, dont tout le monde a peur sans les avoir regardés en face, et dont le prestige pourrait bien s'évanouir au simple examen d’un œil plus hardi et moins pressé de juger comme la foule. C’est entre ces deux partis, entre ces deux infaillibilités, qu'il s'agit de choisir. Qu'on examine, la chose en vaut la peine, mais qu’on se dise bien par avance qu'il faudra être catholique avec Pie IX en rompant avec les illusions de son temps, ou bien garder sesillusions en cessant d'être catholique.
Que s’il faut être avec Pie IX pour rester catholi-
que, ce n'est pas tout de se soumettre et d'accepter la
L'ENGYCLIQUE ET LA CONVENTION. 23 vérité les: yeux fermés, sans songer ni à l’étudier ni à l'appliquer. L’adhésion du chrétien n’est pas une abdication ni un abaissement passif de sa raison, Loin de là, la parole de l’Église est pour lui un soleil, illuminant tout à coup des horizons nouveaux, où sa raison se sent mille fois plus à l'aise, mille fois plus libre et plus forte, et où elle se complait à retrouver en une splendide évidence les vérités qu’elle cherchait, et qu’elle avait plus ou moins pressenties. De là également des devoirs dont la certitude fait la force et la joie de la conscience, | $
L’Encyclique n’est-elle qu’une dernière protestation contre des maux incurables et contre des faits irrévocablement accomplis? Non, car il n’y a de plaies sans remède que celles où l’on n’ose pas porter jusqu’au fond le fer et le feu de la vérité. Si le Pape à parlé au risque de soulever tant de passions, c’est précisément pour nous dire comment nous pouvons échapper au danger qu’il nous signale. À nous maintenant de faire que le cri d'alarme du pilote suprême ne soit pas un avertissement inutile perdu au milieu de la tempête. A nous qui, pour sauver le navire, nous consumions en ‘vains efforts de nous soumettre tous à cette puissante et commune direction. Si nous y sommes résolus, le salut est entre nos mains.
Pie IX éclaire d’un jour nouveau et fécond et les enseignements de l’histoire, et les obligations du présent,
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et les espérances de l'avenir. À sa voix, nous saurons comment, à l'exemple de nos aïeux, nous pourrons être partout, même sous les régimes les moins chrétiens, non des rebelles ni des rétrogrades, mais les hommes les plus utiles à leur temps et à leur pays, les citoyens les plus dévoués au pouvoir et à la liberté véritable, les ouvriers pacifiques du progrès et, avant tout, les libérateurs des pauvres, des faibles et des opprimés. Au gouvernement qui $e croit attaqué dans les principes de sa constitution, nous ferons voir au contraire que l'Église rappelle et dégage les principes nécessaires à l’existence de toute autorité; aux libéraux inquiets pour les droits de l’homme et de la nation, que l’Église seule peut les affermir et les consolider; à tous, qu'au lieu d’être un brandon de discorde ou un instrument de despotisme, la doctrine catholique s'offre, au contraire, comme le lien fraternel et le foyer d'expansion des âmes. Car il n'y a d'union et de conciliation sincère que dans la vérité, et de liberté possible qu'entre des hommes qui sont unis par les mêmes vérités.
L'Encyclique nous apparaîtra, dans ses conséquences actuelles et pratiques, comme l'application lumineuse des lois de la nature et de la raison, comme l'idéal dont il faut sans cesse se rapprocher, et la souveraineté spirituelle et temporelle du Pape, comme la forteresse inexpugnable en qui résident la force et la vertu de toute justice et de toute vérité, comme la vigie du haut
L'ENCYCLIQUE ET LA CONVENTION. 25 de laquelle le gardien suprème aperçoit de loin et signale les écueils cachés et les embûches ennemies. Or, il ne suffit pas d'avoir le pressentiment de ce magnifique ensemble ; c’est à sa vue claire, nette, raisonnée, que nous devons arriver, de manière à répondre à toutes les objections et à convaincre tous les hommes de bonne foi, et c’est à ce prix seulement que nous aurons accompli le devoir qui nous est imposé.
De leur côté, que les partisans des principes modernes se préparent à les examiner avec nous. Car, s’ils ne peuvent nous empêcher d'exposer les motifs de notre foi, ils ne sauraient pas davantage se dispenser de prouver la leur. Alors que la parole divine respecte assez notre raison pour lui fournir des lumières et dès arguments décisifs, de quel droit et sous quel prétexte la parole humaine pourrait-elle se soustraire à cette obligation? À 1789 donc de justifier sa doctrine, son origine, ses résultats acquis et ses promesses d’avenir.
Le propre de la vérité est que, plus on la creuse, plus on y trouve de forces et de richesses cachées. L’erreur, au contraire, séduisante à distance, s’évanouit bientôt comme ces feux follets qui s’éteignent sous les pieds du voyageur. Tel est l'éclat éphémère et trompeur des idées modernes. Les multitudes affamées de justice et de progrès les poursuivent depuis longtemps, et elles font en ce moment un dernier et suprême effort pour
atteindre le but qui leur échappè. Enfin vue de près,
la flamme va s’évanouir, laissant ceux qu’elle avait attirés au milieu d’épaisses ténèbres, plus enfoncés que jamais dans les abus de l’absolutisme et de l’ancien régime qu’ils croyaient fuir.
C'est par le mépris des enseignements de l'histoire, des besoins du cœur de l’homme et des dernières lueurs du bon sens, aussi bien que par l'oubli des dogmes de la foi, que nous verrons germer et surgir ces étranges libertés, qui, sous prétexte de mieux atteindre la vérité religieuse, politique et sociale, sont la négation et La ruine de toute religion, de tout gouvernement et de toute société. Loin de répondre aux besoins des masses, elles ne servent que les intérêts et les passions d'une petite féodalité libérale, qui les fait habilement miroiter aux yeux de la foule, et qui, au nom du progrès, nous ramène aux vieilles traditions du césarisme paien. ;
Mécontente des fruits amers qu'elle recueille, la démocratie ne partage pas l'engouement de ceux qui l’exploitent. À l'exemple de Proudhon, son unique et incomparable logicien, elle rejette les formules bourgeoises et transitoires qui, depuis soixante-quinze ans, n'ont rien produit, et elle sent qu’il faut trouver à ses maux un remède plus radical dans les impitoyables déductions du socialisme et dans la suppression définitive de toute autorité, ou sinon revenir à la solution complète que lui offre l'Encyclique. Ici, l’abime des
L'ENCYCLIQUE ET LA CONVENTION. 97 révolutions sociales ; là, au milieu des flots, le roc inébranlable de la Papauté. D'un côté, l'inconnu, la négation absolue, impuissante à rien affirmer; de l’autre, une doctrine nette, précise, immuable dans sa perfection. Pour tout homme désintéressé et clairvoyant, et pour le xix° siècle tout entier, nulle autre alternative désormais que de répondre au Pape par des violences et par des folies qui n’attesteraient que leur faiblesse, ou de se jeter dans les bras de l’Église, seule capable de
satisfaire leurs légitimes aspirations.