VÉRITÉ POLITIQUE PRINCIPE DE LA LIBERTÉ POLITIQUE
Au lendemain de 1848, la bourgeoisie a cru sauver ses priviléges économiques, faussement décorés du nom de liberté civile, par le sacrifice de ses libertés politiques. Mais les luttes qu’elle a voulu éviter se reproduiront bientôt, plus âpres et plus vives,-dans le domaine des intérêts matériels. En effet, ces deux terrains se touchent, ou plutôt ils n’en font qu'un seul. C’est en vain qu’on voudrait les séparer, et qu’on s'imaginerait avoir simplifié le problème, parce qu'on l'aurait scindé. On n'aurait fait que l’obscurcir, et que le priver de la lumière éclatante que les questions sociales répandent sur les questions politiques. Bien loin d’être étrangère à la répartition de la richesse, la forme gouvernementale obéit aux mêmes lois; elle suit exactement les mêmes vicissitudes, et, dans l'ordre politique comme dans l’ordre social, la volonté de l’homme 5e
VÉRITÉ POLITIQUE. 303 voit aux prises avec des vérités inexorables, antérieures et supérieures à tout examen et à toute dé- Cision.
Nous avons vu que la richesse ne se conserverait pas, si elle n'était confiée à des hommes qui en disposent librement et souverainement; que la répartition de la richesse est plus ou moins juste suivant le niveau moral des peuples, et non selon leur fantaisie; que la liberté illimitée est illusoire pour ceux qui n’ont rien, et que l'expansion naturelle des forces industrielles amène la domination des plus forts, sous forme de féodalité financière; enfin, que l'intervention arbitraire de l'État n’est pas plus efficace, et qu’en remplaçant les propriétaires par des fonctionnaires, elle joindrait la plus dure servitude politique et morale à la servitude économique, qui n’en serait nullement diminuée. C’est donc sur la vérité économique, sur des principes communs de justice, acceptés par la conscience publique, et mettant un frein à la liberté naturelle de l’homme, que repose la liberté civile, c’est-à-dire la possibilité réelle pour chacun d’acquérir et de conserver un patrimoine. Il faut à cette vérité et la protection de l’État pour la défendre contre ses ennemis, et surtout des âmes généreuses, entretenant les vertus ordinaires par les vertus parfaites, et comblant par leur abnégation le gouffre des injustices inévitables. Nous allons re-
trouver dans l’ordre politique les mêmes lois, les mêmes
nécessités, variant avec le niveau moral des nations, et enfin la même définition de la vraie liberté.
Comme la vie sociale, la vie politique repose sur une base qu’il faut de plus en plus consolider et élargir, mais qui ne peut s’ébranler, sous peine de renverser tout l’édifice. Au lieu de la propriété, c'est l'autorité. La liberté politique consiste à avoir une part de cette autorité, et le progrès politique, à augmenter, de plus en plus, le nombre de ceux qui jouissent de la liberté. Mais, en attendant que le pays tout entier puisse participer au maniement de ses propres affaires, l’ordre public, pas plus què la richesse, ne subsisterait un seul instant, s'il n’y avait, en vertu d'un régime établi, des hommes chargés de le maintenir. Tourner la liberté contre le pouvoir ou contre la pro-
‘priété, ce serait supprimer la puissance même qu'il
s'agit de développer et de répartir équitablement, et qui est l’objet de la liberté. De même que le droit d'acquérir suppose que d’autres n'auront pas le droit de vous enlever ce que vous aurez acquis, de même le droit de prendre part à la direction des affaires de son pays suppose que ces affaires existent, qu'elles sont déjà dirigées, et que, s’il est permis d’en améliorer la marche par un-concours loyal, il est défendu de l’entraver par la violence.
Comme la richesse, l'autorité appartient, par la nature des choses, à l’ensemble des forces et des supé-
VÉRITÉ POLITIQUE. 305 riorités naturelles, qui consentiront à l’exercer d’une façon d'autant plus régulière, et d'autant moins exclusive que le sentiment de la justice sera plus développé. Tantôt ces supériorités naturelles sont assez sages et assez unies pour manier directement le pouvoir, tantôt elles ont elles-mêmes besoin d’un pouvoir central pour les contenir et les faire vivre en paix. De là, dans chaque pays, un ensemble de mœurs, de traditions, d'intérêts, qui déterminent la forme du gouvernement, qui sont sa raison d’être, et qui lui donnent ce que l'on peut appeler sa vérité politique.
Prétendre appliquer à tous les peuples la même recette, la même panacée politique, est aussi insensé que de vouloir étendre à toutes les terres un seul système de culture, et il est aussi inutile que coupable de critiquer une constitution, ou les vices de ceux qui la manient, tant que l’on n’aura pas trouvé le moyen d'établir un régime meilleur. L'essentiel n’est donc pas d'imaginer un système idéal, d'autant plus ehimérique et plus inapplicable qu’il sera plus parfait, mais au contraire de reconnaître et de proclamer les principes vrais d’après lesquels tous les gouvernements subsistent et peuvent s'améliorer.
Ainsi, pour une nation, le point de départ et la condition première de sa liberté et de son existence même, c’est l'adhésion donnée à la vérité politique, c’est-à-dire au gouvernement qui lui convient. Car,
d’un côté, le pouvoir ne peut vivre sans le concours de volontés qui fait sa force, et de l’autre, il est évident qu'il ne vivra pas longtemps .s’il repose sur une fantaisie, et non sur la véritable connaissance des hommes et des choses.
De plus, pour que la liberté soit complète, il faut que le peuple entier y participe, et qu'au lieu d’être l'exploitation du pays par une caste, le gouvernement . représente et protége les intérêts de tous. C’est là l'élément variable et pourtant essentiel de la liberté. Depuis que le monde existe, le grand nombre est aux prises avec la force, organisée aux mains des plus forts, des plus intelligents et des plus riches. Héréditaire ou élective, livrée aux hasards de l'anarchie ou aux caprices d’un despote, cette domination n’a reculé que devant les conquêtes pacifiques de la vertu, amenant les grands à se relâcher de leur dur égoïsme, les petits à respecter les supériorités inévitables et à grandir, euxmêmes, par leur sagesse, leur union, leur modération et leur patriotisme. Cette influence désintéressée n’a rien de commun avec l'agitation passionnée des partis. Aussi incapable de manier la violence que de la subir, elle ressemble au charme secret qui rayonne de la figure, de la parole, de la vie de l’homme de bien. Elle exerce sur le plus mauvais gouvernement un ascendant invincible, en lui résistant pour le mal, en l’aidant pour le bien. Rien ne la remplace, et, si elle est absente, en
renversant le pouvoir, on est sûr d’en avoir un pire. lei encore, pour obtenir un résultat qui semble si naturel, mais que l'homme livré à lui-même n’a jamais atteint, nous avons besoin d’une force surnaturelle, servant de contre-poids et de régulateur à l’essor égoïste de l’activité humaine, d'une puissance morale organisée, enseignant à chacun ses devoirs et le respect des droits d'autrui. Ge n’est pas assez d'établir la paix et l'équilibre des supériorités entre elles, en leur accordant une part de pouvoir et une représentation légitime de leurs intérêts. Les grands ne sont que trop disposés à s'entendre pour exploiter tranquillement la multitude. Pour que leur puissance ne dégénère pas en féodalité exclusive, il faut que des hommes capables et intelligents renoncent volontairement aux honneurs, à la fortune et à la prépondérance légitime à laquelle ils étaient appelés, pour se faire les champions de la justice et les représentants des faibles. De même, il ne suffit pas qu'un pouvoir central, inamovible et indiscutable, serve d’arbitre entre les divers partis et les diverses classes de la société. Pour que ce pouvoir modérateur ne tourne pas en autocratie, et n’arrive pas à diviser, puis à absorber toutes les forces vives . du pays, il faut, en face de lui, une souveraineté spirituelle capable de résister à ses séductions comme à ses violences. Ainsi, loin d'arriver à gouverner, natu-
rellement et paisiblement, les affaires de ce monde, les
hommes les plus vertueux ne parviennent à tenir tête aux passions qui minent la liberté, qu'en abdiquant leur prépondérance personnelle. C’est à ce prix qu’ils en constitueront, en dehors de l’autorité civile, une milice indépendante, donnant aux peuples la garantie du plus complet désintéressement, et aux princes celle d’une fermeté, d’une intrépidité, d’une mcorruptibilité à toute épreuve. Liée à l'existence de cette souveraineté spirituelle, la liberté politique devient donc, comme la liberté sociale, un problème religieux, et, comme on pouvait s’y attendre, dans leurs évolutions, les formes politiques se moulent aussi sur les doctrines morales, qui sont l’âme de toute société.
Or, en dehors du catholicisme, toutes les religions sont, à des degrés divers, l’inféodation de l'Église à l'État, c’est-à-dire la ruine de la liberté. Aujourd’hui encore, les partis qui se disputent le pouvoir représentent, sans le savoir, les uns les tendances schismatiques, qui veulent confisquer toute autorité spirituelle et temporelle, au profit de l'hérédité dynastique; d’autres, les tendances protestantes, qui aboutissent à l’omnipotence d’une aristocratie héréditaire ou élective ; d’autres enfin, le génie rationaliste, qui ne supprime dynasties et aristocraties que pour nous conduire à un pouvoir de fait, personnification de l'infaïllibilité nationale, et centre de la toute-puissance administrative.
-Loin de corriger les abus du schisme et de l’hérésie,
la Révolution les a singulièrement exagérés, en niant tout pouvoir établi, toute supériorité naturelle, et en aflirmant la souveraineté du peuple, c'est-à-dire la vérité politique, non plus reconnue, mais créée par la volonté des hommes. En effet, d’un côté, elle a détruit les forces vives du pays; de l’autre, elle a inventé l’autorité d’un peuple imaginaire et insaisissable, dont les décrets, proclamés par la force et par l’émeute, pouvaient couvrir toutes les folies, toutes les injustices et toutes les tyrannies. De là la fin précoce des libertés décrétées en 1789 : libertés devenues à la fois indispensables et impossibles, indispensables à un peuple qui se respecte, impossibles à un peuple qui se prétend le maître de changer, tous les jours, son gouvernement et sa constitution. De là, au lieu de l’émancipation générale, les progrès et les perfectionnements incessants de la centralisation, commencés par l’ancien régime.
Les déceptions contemporaines (et c’est leur utilité) nous ramènent donc elles-mêmes à la doctrine catholique, la seule qui n’ait jamais cessé de poser, en face de tous les pouvoirs, la vraie notion de lautorité, fondée sur le respect de la justice, et, en face de tous les partis, la vraie notion de la liberté, fondée sur le respect du pouvoir. Alors que la multitude était trop faible pour élever la voix, c’est l'Église qui la
représentait, qui parlait pour elle, et qui opposait au
310 CHAPITRE XVHI.
césarisme antique une résistance aussi efficace que légitime. Aujourd'hui que les masses sont émancipées et qu’elles se croient les plus fortes, l'Église s'adresse à elles avec la même indépendance, et leur dit : « Le pouvoir est pour tous, mais non par tous. Sous une forme ou sous une autre, vous ne détruirez jamais la prépondérance des supériorités naturelles. Ce que vous avez à faire, c'est de les empêcher de discuter et de renverser périodiquement le régime établi; c’est de mettre un terme à cet état anarchique, dont vous êtes les premières victimes. Vous êtes plus intéressées que personne à la création d’un pouvoir central, qui soit, entre tous les partis, un arbitre impartial, désintéressé, inaccessible à la crainte comme à la corruption. Mais la première condition d’une pareille magistrature, c’est la stabilité. Plus un pays respecte son gouvernement, moins il à besoin d’être gouverné. Pour être conduit, un pays raisonnable n’a pas besoin d'un homme de génie, toujours tenté de se lancer en de périlleuses aventures. Il suffit d’un honnête homme, ferme et sensé, » C'est l'instinct de cette vérité qui donne au peuple ses tendances profondément monarchiques. Gependant, quelle que soit la nature et l'étendue de l'autorité centrale, il importe que tous les intérêts soient représentés auprès d'elle, que chacun puisse l'éclairer sur ses propres affaires, lui apporter le con-
cours de son intelligence, de son activité et de son
VÉRITÉ POLITIQUE. 311 dévouement : c'est là la partie réalisable de la souveraineté nationale, où arrivera graduellement une société dont chaque membre sera prêt à se sacrifier au bien général. Maïs le catholicisme seul fait de cette aspiration une vérité pour tous, et non le monopole de quelques privilégiés. Lui seul est capable de tempérer la monarchie et l'aristocratie par ce que la démocratie renferme de sérieux et de légitime. Lui seul constitue, pour les lois éternelles de la morale et de la justice, et pour les plus faibles, opprimés dès que la justice et la morale sont méconnues, une représentation permanente, à l'abri des révolutions, au-dessus des dynasties, en dehors de toutes les passions politiques et nationales.
Est-ce là, comme on le répète tous les jours, le renversement des constitutions modernes? Est-ce un retour violent vers l’absolutisme de l’ancien régime? Loin de là : alors que, complétant l’œuvre de Philippe le Bel et d'Henri VIIT, la Révolution nous ramenait au césarisme, l'Église, au contraire, nous donne le secret d’une liberté pacifique et progressive. Cette œuvre est d'autant plus facile que, dans ce qu’ils ont de stable et de vital, les gouvernements actuels, au lieu de s'appuyer sur les principes de 1789, en sont la négation formelle. Par une réaction naturelle, ils reviennent déjà aux principes de la vérité politique, adoucie et perfectionnée par la vérité catholique, c’est-à-dire au type du régime re-
présentatif, reposant sur un pouvoir central indiscuté et indiscutable, et sur une représentation multiple des intérêts du pays. Il y a là, dans les esprits comme dans les institutions, un mouvement irrésistible, et, bien qu’inaperçu ‘de la foule, il recoit de chaque événement une nouvelle impulsion.
Que reste-t-il à faire ? C’est d’abord que le clergé, sous une forme ou sous une autre, reprenne sa place dans nos assemblées, et puisse signaler tout ce qui, dans la législation, serait contraire à la morale, à la liberté religieuse, aux intérêts des pauvres et des faibles. Ce vœu est déjà, en partie, réalisé chez nous, par l'entrée des cardinaux au Sénat.
Ensuite, qu'assistant, comme témoin délégué par Dieu, aux engagements solennels du prince et de la nation, l’Église rende au serment politique sa valeur religleuse. Sera-ce, comme on nous en accuse, l’excommunication et la déchéance, qui avaient frappé Henri IV, sans cesse suspendues sur la tête de nos souverains ? Non : ce n’est pas là la négation, c’est, au contraire, l'affirmation de l'autorité morale du souverain. D'un pouvoir de fait, que le caprice populaire était maître de changer tous les jours, l'Église a fait un pouvoir venant de Dieu, fondé sur la nature, sur le caractère et sur les traditions nationales, uni au pays par un lien sacré, presque semblable à celui du mariage. Si elle s’est
réservé le droit de déterminer les cas extrêmes, où
VÉRITÉ POLITIQUE. 313 la nation peut exercer envers le prince infidèle à sa parole le droit de légitime défense, c’est pour limiter et pour prévenir les révolutions, et non pour les ordonner.
Certes, les princes et les peuples peuvent refuser cet arbitrage, et, sous prétexte de garder leur pleine liberté, retomber dans l’état de guerre permanente, qui les fait osciller entre l'anarchie et le despotisme. Toutefois, même en cette situation précaire, alors que les autres font bon marché du serment politique, nulle puissance humaine ne saurait empêcher les catholiques de le prendre plus au sérieux et de le respecter, tant que l'autorité spirituelle ne leur aura pas affirmé que leur conscience en est dégagée. Mais, en échange, ils sont prêts à résister au pouvoir ou à la loi, toutes les fois qu'elle leur demanderait d’être complices d’une injustice, et, à leurs yeux, il n’est point de but patriotique, ni de suffrage populaire, qui puisse légitimer une action honteuse. Ils se flattent ainsi, dans tous les temps et sous tous les régimes, d’être les meilleurs serviteurs de l’autorité et de la liberté, et de travailler plus que personne à leur affermissement et à leur progrès.
Si le pouvoir est chrétien, comme il tend à le redevenir, et, comme il peut l’être d’un instant à l’autre, sans modification violente aux constitutions modernes,
comment traitera-t-il la presse qui prétend exercer, en
politique et en religion, un véritable apostolat, qui se donne mission de contrôler et de discuter tous les actes de l'autorité ? d Même sur ce terrain, au lieu de devenir plus rigoureuse et plus arbitraire, la répression prendra un caractère de modération et de justice. Les gouvernements sentent fort bien qu’ils ne peuvent laisser, tous les jours, ébranler leur principe, attaquer leur personnel, et faire appel contre eux aux passions populaires. Malheureusement, ils regardent comme un dérivatif, favorable à leur tranquillité, l’ardeur et la haine qui se déploient contre la religion. De là ce libre concert des doctrines les plus opposées, auxquelles on permet de saper la foi dans les cœurs; de là ce système de mensonges et de calomnies pour grossir les torts du clergé et pour dissimuler ceux des autres, pour dénigrer dans l’histoire quiconque à été catholique, et pour faire un piédestal aux apostats et aux renégats: de là ce pontificat de la raison, qui s'exerce dans les officines de quelques journaux privilégiés, et qui, caressant la puissance de l'État non moins que celle des grands financiers, se donne contre l’Église de lâches airs de courage et d'indépendance. Quand le pouvoir désillusionné comprendra que toute attaque faite à la religion lui est fatale, et que c’est lui qui devient, tôt ou tard, victime de la Révolution surexcitée par l'impiété, quand le
peuple sentira que toute diminution de la liberté de
VÉRITÉ POLITIQUE. 315 l'Église est une diminution de sa propre liberté, les outrages grossiers contre la foi nationale disparaîtront d'eux-mêmes, ne fût-ce que sous le coup de quelques amendes. Dès qu'elle cessera d’être une fructueuse spéculation, l'irréligion, sevrée de son principal aliment, saura bien calmer son ardeur et sa bravoure. On gagnera en liberté sérieuse ce que l’on perdra en licence. Du jour où l’on n'attaquera plus ni l’Église ni l’État dans leur principe, l'arbitraire pourra faire place à une discussion loyale, au contrôle vigilant des hommes et des choses. Que dire de tous les excès que la mauvaise presse produit ou encourage, en propageant l’immoralité et le scepticisme? Ne vaudra-t-il pas mille fois mieux les prévenir dans leur source que de les combattre par de dures, mais inefficaces rigueurs ?
Ainsi, au pays et à l'État de reconnaître qu’il y a une vérité politique, et que cette vérité politique, variant avec le niveau moral, n’a pas de plus solide appui ni de meilleur instrument de progrès que la vérité religieuse. Alors, au lieu d’être tous deux en méfiance perpétuelle, et de se surveiller comme des ennemis, ils ne feront plus qu'un, et l’État pourra dire au pays : « Si vous avez foi en moi, j'ai foi en vous. D'accord ; pour le bien général, nous saurons toujours nous entendre : car on n’a jamais vu de prince s’opposer à la pensée de tout un peuple. Sûr de vous, je n’aurai besoin
ni de fausser ni de corrompre vos suffrages. Mais si un
parti voulait prendre ma place, je lui résisterais : car - je suis l'arbitre de tous les partis. Si j'ai mes faiblesses et mes imperfections, elles sont moins fâcheuses pour vous que les conséquences d’un bouleversement général. Que celui qui est sûr de mieux faire que moi, me jette la première pierre. Quant à moi, représentant de la justice, dépositaire de la vérité politique transmise aux générations futures par les générations passées, j'ai le droit et le devoir de mourir pour défendre la mission qui m'a été confiée. S'il le faut, je la scellerai de mon sang. »
Depuis soixante-quinze ans, ce langage a été rarement tenu, rarement compris. Il n’en est que plus admirable et plus grand dans la bouche de Pie IX, le plus légitime, le plus vrai, le plus paternel et, en même temps, le plus ferme des souverains. Hier, il donnait à ses peuples les plus larges libertés, et il faisait ouvertement appel à leur concours; aujourd'hui, récompensé par l’ingratitude, par la trahison, sans puissance matérielle et presque sans États, il affirme solennellement son droit et sa souveraineté, à la face du monde et de toutes les passions coalisées contre lui, Pie IX tient dans ses mains la clef de la liberté et la clef de l'autorité, après lesquelles le xix° siècle soupire vainement. Lui seul peut les rajeunir, les réconcilier, les sacrer, et leur ouvrir une nouvelle carrière de progrès.
Si les peuples et les princes ne redeviennent pas
VÉRITÉ POLITIQUE. 317 politiquement chrétiens, on aura beau parler de décentralisation, on centralisera malgré soi et par la force des choses. En effet, qu'est-ce que la centralisation ? qu'est-ce que cette puissance bureaucratique, qui nous enlace dans les réseaux de ses innombrables agents, et qui nous met, au nom de la liberté, à la merci de fonctionnaires inviolables et irresponsables ? Plus sages que leurs devanciers, les libéraux d'aujourd'hui comprennent, presque tous, les dangers, les abus de cette gigantesque machine. Mais, comment la supprimer du jour au lendemain, ou même la ralentir, si l’on. ne connaît à fond sa raison d’être; si l’on ne peut arrêter, dans son principe, l'impulsion qui la fait marcher de siècle en siècle, et qui la rend plus forte que toutes nos révolutions ?
Tout homme centralise, c’est-à-dire qu’il cherche à vaincre les obstacles que la matière, la distance et la diversité des races, des langues et des volontés opposent à l'exécution de ses projets, bons ou mauvais. La centralisation est donc en elle-même un effort vers l’unité. Jadis la confusion de Babel, le morcellement des peuples, des provinces, des idées, formait, sur toute la surface du globe, une espèce de végétation spontanée : les hommes se conservaient de père en fils, sans altération sensible, dans l'indépendance de leur vie propre. Les fondateurs de religions ou d’empires, les com-
merçants et les industriels sont venus les tirer de cet
isolement, pour les jeter dans un moule commun, et les conduire soit vers les sommets glorieux de la civilisation, soit vers les abimes de la décadence et de la barbarie.
De là une bonne et une mauvaise centralisation. Le monde antique n’a abouti qu'à une concentration néfaste. En face de l’omnipotence des Césars, Babel était un bienfait; la Germanie, un dernier rempart de la liberté et de la vigueur primitives. En effet, avec son génie infernal, Rome ne s'assimilait les forces militaires des peuples conquis que pour entreprendre de nouvelles conquêtes, et pour procurer au peuple-roi du pain et des jeux : c'était une machine montée pour dévorer tout ce qu’il y avait de richesses, de force et de vertu sur la terre.
Au lieu de cette unité de fer, l'Église a eu pour mission de fonder l'unité morale et, par elle, la réconciliation des hommes et des peuples, l’affranchissement et la libre expansion de toutes les forces productives. Sous sa main bienfaisante, on vits’épanouir les familles, les corporations, les communes, et, comme couronnement, les grandes fédérations du moyen âge, la liberté politique, à la fois accordée à toutes les classes de la société. Avec ce lien moral, les caractères, les intelligences se développent sans contrainte, mais aussi sans discordance, avec leurs nuances propres, unies en une
puissante harmonie. Il y à autant de différence entre
VÉRITÉ POLITIQUE. 319 cette unité du monde chrétien et celle du monde païen, qu'entre une de nos cathédrales, toute vêtue de statues, de vitraux, de peintures, de clochetons, ayant chacun son originalité, et une pyramide d'Égypte dans sa triste nudité. D'un côté, toute liberté disparaît, sacrifiée à un but tyrannique; de l’autre, tous les progrès intellectuels et matériels trouvent leur place naturelle.
Si la grande fédération chrétienne n'avait eu à combattre que la centralisation turque ou chinoise, elle les aurait vaincues facilement, sans rien changer à l'indépendance de chacun de ses membres. Par malheur, ce fut dans son propre sein que lon tourna, que l’on organisa contre elle les forces qu’elle avait créées. Pour l’attaquer, se lèvent et les rois absolus, centralisateurs du pouvoir, et les hérésiarques, centralisateurs de la pensée, et les financiers, centralisateurs de la richesse. En sortant de l’unité morale, ils étaient condamnés à fonder des unités factices et violentes, en guerre les unes avec les autres, en guerre avec elles-mêmes, égoïstes dans leur pouvoir, anarchiques dans leur indépendance, toutes plus ou moins calquées sur l'unité césarienne. Ainsi se formèrent les nations centralisées, qui sont une perpétuelle menace pour les nations voi- - sines ; les industries centralisées, qui sont l'arrêt de mort des petites fortunes: enfin les sectes, les journaux, les sociétés secrètes centralisées, qui imposent un joug
de fer aux intelligences vulgaires.
Du reste, l'unité des âmes brisée, si la centralisation qui lui succède est un mal, c’est un mal nécessaire. Quand les peuples n’ont plus de foi religieuse à l'abri du doute et de la discussion, un gouvernement, qui ne veut pas les livrer, et se livrer lui-même aux fantaisies des inventeurs de doctrines, est obligé, sous peine de périr, de s’occuper des consciences et de les préserver de dangereuses nouveautés. Quand il n'y a plus de foi politique, l'autorité, n'étant jamais sûre du lendemain, est condamnée à s’assurer, heure par heure, des dispositions du pays, des intentions des ambitieux, du sentiment populaire. Le simple droit de légitime défense exige qu’elle puisse, à chaque instant, prévenir une explosion qui l’emporterait.
Les progrès matériels ne font que rendre cette concentration de forces plus indispensable encore. La poudre à canon à été le signal de la naissance des armées régulières; l'imprimerie nous a valu le moderne arsenal des lois sur la presse, l'invention des journaux officiels, officieux, subventionnés, tous plus ou moins dirigés par une invisible main; la vapeur et l’électricité ont supprimé l'initiative des préfets, des maires et, à plus forte raison, celle des départements et des communes; malgré les projets de loi inspirés par la plus ferme intention de décentraliser, malgré le concert unanime de tous les hommes de cœur et d'intelligence,
nous marchons, chaque jour, à denouveaux etinévitables
VÉRITÉ POLITIQUE. 391 perfectionnements des rouages administratifs. Et, en vérité, que deviendrait le pays, si canons rayés, carabines, journaux, chemins de fer, télégraphes étaient, chaque matin, à la disposition de quiconque aurait envie de s'emparer du pouvoir ?
Ainsi, point de liberté sans décentralisation, mais point de décentralisation possible tant qu'on n'aura pas assuré la paix, l’union, l'harmonie entre les partis et les classes qui divisent chaque peuple, et entre les divers peuples qui composent l’Europe chrétienne; c’està-dire, tant qu’on n'aura pas remplacé la centralisation matérielle et césarienne par la centralisation morale et catholique. En poursuivant ce but, si digne de ses efforts, il semble que l'esprit moderne ait voulu s’interdire de l’atteindre. Car, au lieu de regarder la liberté comme un privilége réservé à ceux qui sont d'accord sur les principes, il en fait une arène ouverte aux principes les plus opposés ; au lieu de fonder cette liberté sur un Certain nombre de vérités traditionnelles et indiscutables, il n’en proclame plus qu'une seule, la liberté des systèmes, c’est-à-dire la négation de toute vérité positive et, partant, l'impossibilité de la liberté elle-même. La fin de toute unité morale étant décrétée, les peuples sont condamnés, au milieu du sable mouvant des opinions, à ne plus trouver d’abri que sous des régimes précaires, d'autant plus violents qu’ils sont
moins sûrs de leur avenir.
Il est temps d'échapper à ces bouleversements périodiques, et de revenir enfin à la puissance morale, seule capable de pacifier la société. Deux drapeaux se disputent le monde : l'ancien régime et larévolution, les souverains absolus et les peuples épris de la liberté; le despotisme, quelle que soit la date de sa naissance, persistant, à soutenir par la violence ce qui ne peut vivre que par la justice et par la modération, et l'anarchie, voulant également obtenir par la force ce qui ne se conquiert que par la patience, l'abnégation, le respect des lois et de l'autorité. Ce n'est plus la guerre du principe héréditaire et du principe électif, de deux convictions également sérieuses et respectables; c'est la mêlée de ceux qui sont aux affaires et de ceux qui veulent y arriver, de ceux qui ont fait fortune et de ceux qui aspirent à les imiter. Au fond, ces deux camps ne sont pas si éloignés l'un de l'autre qu'on pourrait le penser, et ce sont d'ordinaire les mêmes hommes qui passent la première moitié de leur vie dans celui de la révolution, la seconde, dans celui de l’ancien régime. Arrivé à un certain âge, on laisse à de plus jeunes que soi le soin de poursuivre l'idéal, et l'on se persuade qu'après avoir payé son tribut à cette recherche, peut-être chimérique, il est temps de tirer parti du présent avec ses misères et ses nécessités. On finit ainsi sa carrière en défendant, contre la nouvelle génération, la place à
l'assaut de laquelle on a fait ses premières armes.
Entre ce passé vermoulu et cet avenir illusoire, entre ces deux partis, également impuissants, qui feignent de croire qu'ils sauveront le monde, les uns par de vieilles, les autres par de nouvelles formules, et qui, en attendant, nous acheminent également vers Le césarisme, il est un terrain où ils pourraient se rencontrer et se réconcilier. Ce terrain est dédaigné et déserté dans Fardeur de la lutte; mais il faut y revenir tôt ou tard, si l’on ne veut tomber, les uns et les autres, entre les mains de quelques exploiteurs de bas étage : c’est le terrain catholique.
Comme le conservateur, le catholique respecte les lois et les institutions, et croit qu'il vaut mieux les améliorer que de les renverser. Mais, tandis que le premier s’obstine dans l’immobilité, et ne songe qu’à abriter ses intérêts sous un édifice en ruines, le second s'attache sans relâche au progrès des hommes et des choses, et pense que la société ne vit que par une séve, sans cesse renouvelée, de justice et de patriotisme.
Comme le révolutionnaire, le catholique n’est jamais satisfait du présent; il est convaincu qu'il y a toujours à faire et pour le bonheur de son pays, et pour celui de l'humanité tout entière. Toutefois, plus impatient, le révolutionnaire brise les institutions et les gouvernements; parce qu'il s'expose et se sacrifie lui-même, il croit permis d'exposer les autres, et de sacrifier jus-
qu'aux éternelles lois de la justice : inutile violence
contre une nature qui renaît, toujours la même, de ses racines à peine coupées. Au contraire, le catholique ne croit qu’à la force morale, et poursuit son triomphe tous les jours, à toute heure, sans la sacrifier jamais à l’espoir d’un succès qui n’en serait plus un pour lui. Opprimé, il rend meilleurs ceux qui le persécutent; vaincu, refoulé, exterminé, il renaît, lui aussi, de sa souche toujours vivace, attendant et préparant, avec une persévérance infatigable, le réveil de la justice.
Le catholique est aussi impropre à servir les passions de l’ancien régime que celles de la révolution. Aussi est-il rarement en faveur, plus rarement encore au pouvoir. Mais ce n’est pas là son but : ce qu'il veut, et ce qui n’est possible qu’à certaines heures d’apaisement, c’est de rapprocher les deux camps qui se partagent les âmes sages ou généreuses, prudentes ou chevaleresques; c’est de faire cesser la division qui permet aux sceptiques de se jouer des unes et des autres, et de garder paisiblement l'empire du monde; c’est d’unir, en une seule et invincible phalange, ces hommes, à la fois énergiques et sincères, qui, aujourd'hui, passent leur vie à s'user et à se détruire mutuellement.
À quel prix cette réconciliation peut-elle se faire ? C’est à condition que l'Église reste ce qu’elle est, c’està-dire une doctrine nette, immuable, au milieu du vague des esprits et de l'éparpillement des croyances, et que, planant au-dessus des deux partis, elle ne fasse
VÉRITÉ POLITIQUE. 325 jamais pencher la balance du côté de l’un, parce qu’elle rendrait la paix avec l’autre à jamais impossible. Mieux vaut, pour elle, demeurer en butte aux mécontentements et aux rancunes de tous, que d’abriter sous le manteau de son infaillibilité le bagage de préjugés, d'idées fixes, de systèmes personnels, que chacun malheureusement apporte avec lui, et voudrait identifier avec sa foi.
Il faut l'avouer, au sein des catholiques eux-mêmes, (et c'est là ce qui les affaiblit et les paralyse) on retrouve, à l'état de nuances, les deux écoles qui divisent la société : la révolution et l'ancien régime. Ceux-ci, mettant dans la protection de l’État et dans son pouvoir absolu une confiance exagérée, se nourrissent de l'espoir qu’un heureux hasard suffirait pour rendre à la société la paix et le bonheur des âges de Foi, et pour conquérir en un jour la récompense qui n’est accordée qu'aux longs et pénibles efforts de la liberté humaine. Ceux-là voudraient, sur-le-champ, lier l'avenir de l'Église à celui d'une société qui marche à la vapeur, sans savoir où elle va, qui n’est plus celle de 1789, plus même celle de 1830, et qui demain ne sera plus celle d’aujourd'hui. Avec une candeur que la perfidie de leurs adversaires ne décourage pas, ils espèrent que, se faisant quelque peu révolutionnaires dans leur vie publique, ils obtiendront des autres qu’ils redeviennent catholiques dans leur vie privée. Sans s’en douter, ils oublient
que les questions sociales et politiques sont insépa-
rables des questions religieuses, et que l'Église embrasse tout dans sa doctrine, la vie des sociétés comme celle des familles. Ils ne voient pas que c’est répudier dix siècles de notre histoire, que c’est abdiquer à l'avance les principes que tout peuple, redevenu catholique, pourra et devra puiser dans sa Foi, et, chose non moins grave, que c'est condamner tacitement le pouvoir temporel du Saint-Siége, pouvoir catholique par excellence, obligé par son titre même d'appliquer ces principes immuables.
Insensé qui voudrait encore lier les intérêts de l'Église aux utopies du passé ou aux utopies du présent ! Ge serait précisément mettre obstacle à la paix, qui ne peut se faire que sur le terrain de la vérité. Ainsi, au milieu du torrent qui nous emporte, ne nous rattachons ni aux branches fragiles de l’ancien régime, ni à celles de la révolution. Restons ce que nous sommes, c’est-àdire catholiques avant tout, et ne mettons notre confiance que dans la barque de saint Pierre, vraie planche de salut et seul lieu de réconciliation des âmes. |
Si ce n'était là que la tentative de quelques hommes isolés, ce serait la plus chimérique qui se puisse imaginer. Sa raison d’être, c’est qu’elle répond à un besoin de notre temps, c’est que les partis les plus violents ne croient plus en eux-mêmes, c'est que les masses poursuivent et veulent l'unité morale, et qu'aristocra-
ties, dynasties, constitutions, gouvernements seront
VÉRITÉ POLITIQUE. 327 brisés s’ils ne satisfont pas cette aspiration invincible. Au point de vue de la politique générale, comme à celui de la politique intérieure, Rome seule peut apaiser les haines et les rivalités qui consument l’Europe. Rien de grand, rien de généreux ne réussira que par l'union intime des nations catholiques. Toute tentative de l’ancien régime ou de la révolution tournera au profit de l'Angleterre ou de la Russie, jusqu’au jour où les peuples désabusés reconnaîtront l’impuissance et la stérilité de ces deux despotismes. Quel enseignement que celui de la Pologne ! Ce qui l’a perdue, c’est la poursuite d’une fausse liberté politique et religieuse. Sous prétexte d'indépendance, les nobles polonais n’ont pas su se donner un pouvoir fort, respecté, indiscutable : ils ont usé en guerres civiles, en élections de souverains, l’énergie à employer contre l'ennemi. Une bonne république eût mieux valu que cette monarchie perpétuellement en question, que cette nation condamnée, comme la Grèce moderne, à mendier des princes à l'étranger. Mais une république suppose précisément une aristocratie sage, calme, unie, des mœurs simples, des lois respectées. Quand on ne possède pas ces éléments, il faut être trop heureux d’avoir une dynastie, quelle que soit son origine, et de la rendre nationale en la faisant durer. La Russie, la Prusse, avaient la leur : au lieu de demander des con-
sultations à Rousseau, il fallait demander un prince ou
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un général à la France, et marcher avec lui comme un seul homme.
Même lumière sur la question religieuse. La Pologne ne restera Pologne qu’en restant catholique. Le schisme grec a son but : demeurer chrétien sans dépendre de Rome, avec un patriarche à soi, auquel on soumettra les peuples conquis, et qui à la fin sera le pape ou plutôt le pope du monde, voilà le rêve des czars, rêve incompatible avec la liberté catholique. Le protestantisme prussien a, lui aussi, sa voie tracée : il sert en Allemagne les vues de la Russie, pour arriver à supplanter l'Autriche, et à recueillir les dépouilles de l’Église et du Saint-Empire germanique. Contre la Russie et la Prusse, ayant leur dynastie et leur religion nationales, il faut à la Pologne et une dynastie et une religion polonaises parce qu’elles seront catholiques.
Aussi, à quoi bon mendier les faveurs de l'Angleterre et du Piémont, caresser les idées modernes et se défendre d’être ultramontains, c’est-à-dire franchement unis au Pape? L’extermination de la Pologne a été le prix auquel le Piémont a acheté l'impunité de ses propres méfaits; et l'Autriche et la France, divisées par cette même question d'Italie, ont assisté, l'arme au bras, aux cruautés de Mouravief comme au guet-apens de Gastelfdardo.
Chose triste à dire, l'esprit public accepte ces atten-
tats avec une honteuse apathie. Après un premier
mouvement d'indignation en faveur des Napolitains et des Polonais, la pitié s’est lassée. Ces malheureux ont souffert trop longtemps pour rester intéressants, et chacun est retourné à ses affaires, laissant les victimes se débattre, comme elles le pourraient, contre leurs bourreaux. Sauf quelques trop rares exceptions, les secours se sont bornés à des articles de journaux, paroles creuses que le vent emporte, et qui ne donnent ni un homme, ni une carabine, ni une cartouche. Ce n’est pas ainsi que se prouve la sympathie. Attendre et souhaiter que la justice triomphe par sa propre force, c’est la condamner à périr. Car, en ce monde, où le malseul vit de lui-même, la justice ne subsiste que par les dévouements, et les dévouements se mesurent par les sacrifices de temps, d'argent et de vies. C’est par les sueurs et par le sang que le bien veut être chaque jour arrosé et fécondé.
Dans des siècles qu’on qualifie de barbares, cent, deux cent mille volontaires se seraient levés, sans autorisation ni appel de leurs princes, pour châtier la félonie du Piémont et la férocité des Russes. Car, en dépit du principe de non-invention, les peuples chrétiens sont frères, et il s’est commis là des crimes qui ne s'étaient pas vus depuis le temps des Mongols et des Huns, et dont la responsabilité retombe sur ceux qui les tolèrent.
Une seule voix a répondu au sentiment populaire,
qui se révolte de cette indifférence, et qui réclame
impérieusement le règne de la justice; une seule voix a répondu à la France, demandant un congrès pour mettre un terme aux souffrances des peuples opprimés : c’est celle de Pie IX, oubliant ses propres périls pour protester contre la persécution moscovite, disposant des seules armes qu’on lui laisse pour instruire la canonisation du bienheureux Josaphat, et pour offrir ainsi, de nouveau, à la vénération du monde entier, un des glorieux martyrs de la foi et du patriotisme polonais.
Ce qui est vrai de la Pologne, l’est aussi de l'Espagne et de l'Italie. Elles ne reprendront leur place dans le monde qu'en s’unissant à la France et à l'Autriche autour du Saint-Siége. Alors, au lieu de vivre d'expédients et de crises, et de renier tout son passé en fléchissant le genou devant le piémontisme, l'Espagne, sortie de sa léthargie, nous aidera à dompter en Afrique la barbarie musulmane, et elle renouera avec le Nouveau- Monde des relations rompues par l’égoïsme et par l’esprit révolutionnaire. L'Italie trouvera enfin le secret de sa véritable fédération, et le moyen d'échapper aux ambitieux voisins qui la convoitent. Rome restera la capitale du monde : les catholiques en seront tous citoyens, pendant qu'au lieu d'être les parias de la civilisation moderne, les Romains pourront ou vivre sous le plus paternel des pouvoirs, ou obtenir droit de cité chez tous les peuples chrétiens.
Alors, le croissant fera place à la croix. Conquise
VÉRITÉ POLITIQUE. 331 d'avance par le souvenir de saint Louis et du général Bonaparte, l'Égypte redeviendra française; on pourra donner Constantinople à l'Autriche, le Maroc à l'Espagne, la Syrie aux Italiens, la Palestine au Pape, et la Méditerranée sera, sinon un lac français, du moins un lac catholique, à ces nations dont la France sera toujours l’aînée.
Mais, pour atteindre ces grands résultats, il est indispensable que les peuples s’unissent, se secourent mutuellement contre les ennemis du dedans et du dehors, et qu’ils remplacent, par une étroite solidarité, la dangereuse théorie de la non-intervention, véritable conspiration permanente, successivement dirigée contre chacun d'eux.
Ainsi la liberté nationale, comme la liberté politique, ne peut être fondée que sur la vérité politique, intimement liée à la vérité religieuse. Deux principes et deux puissances menacent l’Europe et la civilisation : le principe schismatique ou autocratique, le principe hérétique ou féodal. Ils ont, dans la Russie et dans l’Angleterre, leur puissante incarnation. Au contraire, chez les peuples catholiques, ils n’ont produit, en arrivant à leurs dernières applications, que la lutte stérile de l’ancien régime et de la révolution, qu’une alternative fatale de despotisme et de licence, de centralisation et d'anarchie. C’est la gloire et le privilége des peuples
catholiques de ne pouvoir accepter, comme définitive,
ni l’une ni l’autre de ces tristes solutions, et d’aller de révolution en révolution, d'expériences en expériences, de calamités en calamités, poursuivant toujours l'idéal de la vraie liberté, jusqu’au jour où ils viendront la
retrouver au sein de la vérité complète.