VÉRITÉ RELIGIEUSE PRINCIPE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE
Celui qui a nommé la liberté religieuse, a nommé la plus sainte et la plus inviolable de toutes les libertés. L'homme le plus comblé des dons de la fortune n’est qu'un vil esclave si la main d’un autre homme vient entraver et réglementer les aspirations de son âme, et, au contraire, le pauvre peut être fier dans sa misère si rien n'arrête l'essor de son intelligence et de son
cœur vers Dieu, et si, du moins à certains jours et à certaines heures de trêve, il lui est donné de goûter sa part de l’éternelle beauté, de l’éternelle vérité et de l’éternelle bonté. C'est là le trésor par excellence, auquel nul n’a le droit de renoncer, et qu'il faut assurer à chacun, mais, avant tout, à ceux dont la rude vie a besoin de consolations et de dédommagements. Qui donc nous donnera la liberté religieuse? Qui la
donnera à tous les hommes, à l’enfant et à la femme
comme à l’homme fait, au vieillard et au pauvre comme au riche, au simple comme au savant, au nègre brûlé par le soleil comme à l’habitant de nos somptueuses capitales ?
Suffit-il, comme le prétend le droit nouveau, d'abandonner l’homme à lui-même, de l’affranchir de toute tradition, de toute autorité spirituelle, et de le livrer sans frein, sans règle, sans guide, sans protection, aux tâtonnements de sa raison ?
Nous avons déjà constaté qu'avec ce point de départ trompeur, la liberté sociale de 1789 n'est qu'une chimère et un non-sens. Supprimant les forces et les réserves collectives, livrant les plus faibles à la domination des plus forts, l'égalité individuelle n’a abouti qu’à la traite des blancs, au demi-esclavage des prolétaires, à la misère de la femme et des enfants, et à l'impossibilité matérielle, pour le père de famille, de se refaire un patrimoine, et de reconquérir son indépendance et sa dignité. Point de liberté sociale sans une loi et une puissance morales, inviolables et souveraines, stipulant des garanties et créant des ressources pour les plus faibles.
Même conclusion en politique. La souveraineté nationale, c’est-à-dire le droit illimité de discuter et de renverser les gouvernements, est la négation radicale de la liberté politique ou de la part régulière, pacifique
et progressive qu'une nation, digne de ce nom, doit
VÉRITÉ RELIGIEUSE. 335 prendre à l'examen de ses propres affaires. En effet, sous prétexte de liberté, c'est mettre en question le principe même de l'autorité, reposant sur la vérité politique; c'est livrer le pays aux entreprises, impunies et : glorifiées, des intrigants et des ambitieux, c’est-à-dire de la plus hypocrite et de la plus despotique des aristocraties. Point de liberté politique, sans une souveraineté spirituelle, en dehors de l’État, assez puissante pour imposer aux plus forts le respect de la justice et de l'ordre établi, et partant le respect des faibles. De mème, point de droit des gens possible, et point de salut contre l’avidité des grandes puissances, toujours prêtes à dévorer les petites, sans un contrôle suprême, indépendant de tous les princes et de tous les nations, et pouvant faire appel à la conscience universelle.
La question est donc simplifiée par avance. Les besoins politiques et les misères économiques des peuples nous invitent à chercher la liberté religieuse, comme toutes les autres, non dans le déchaînement des svstèmes opposés, mais dans la possession et dans le triomphe d'une doctrine positive assez puissante pour inspirer aux hommes l'amour du travail, le dévouement et le patriotisme, assez pure et assez sûre de sa propre vérité pour conduire les âmes à Dieu, pour agrandir les cœurs, pour éclairer les intelligences, sans qu'aucun intermédiaire intéressé vienne exploiter ou fausser leurs
aspirations. Gette doctrine existe-t-elle ? Si elle existe,
comment la reconnaître? Est-elle l'œuvre de l’homme, s’élevant librement vers Dieu; ou l'œuvre de Dieu, venant au secours de l’homme? Tout est là.
Nous avons vu comment la Révolution elle-même a solennellement proclamé cette intime solidarité de toutes les vérités et de toutes les libertés. Seulement, c’est dans la raison humaine, dans le droit naturel et dans l'initiative individuelle qu’elle cherchait la puissance destinée à affranchir les intelligences. Elle supposait tranché, en un jour, le problème dont la solution pèse sur le genre humain depuis son berceau. Car, depuis que le monde existe, quelle est la prétention de toutes les religions et de toutes les philosophies, sinon d'être la véritable expression et le flambeau de la raison humaine ? Quel est le but de toutes les législations, sinon de réaliser les lois éternelles de la justice naturelle? Enfin, quelle est l’origine des erreurs, des injustices, des tyrannies sans nombre, dont l'histoire est le tissu, sinon l'initiative individuelle, livrée aux plus extravagantes aspirations? En faisant table rase du passé, et en croyant s'isoler de toute tradition, la Révolution n'a abouti qu'à une honteuse répétition des saturnales païennes, au culte de la Raison et à la Terreur. La vérité religieuse n’est donc pas l’œuvre de l’homme livré à lui-même.
Ne pouvant créer la vérité, la raison voulut, du moins, se réserver le droit de la reconnaître et de la
VÉRITÉ RELIGIEUSE. 337 trouver par elle-même. De là, au lendemain de l’abolition de tous les cultes, la théorie de leur liberté et de leur égalité. Il se‘peut, nous dit le droit nouveau, que la raison soit insuffisante, la révélation nécessaire, et que Jésus-Christ soit Dieu. Mais la vérité doit avoir avec elle des caractères de certitude tels, qu’elle parvienne et qu’elle s'impose, par son évidence, à tous les esprits. C'est à l’Église de nous prouver son authenticité et sa divinité en régnant, sans contestation, sur le monde. Si elle est l'œuvre de Dieu, si elle possède le secret de tous les progrès et de toutes les libertés, comment se fait-il qu'après dix-huit cents ans, elle soit partout contestée, abandonnée, méprisée, que le schisme et l’hérésie lui aient enlevé les deux tiers de ses enfants, et que le doute et l’incrédulité semblent à la veille de lui ravir les autres? N’achève-t-elle pas de constater elle-même sa faiblesse et sa fausseté, en invoquant le bras séculier et la force matérielle, pour défendre les derniers débris de sa suprématie spirituelle? N'est-ce pas contredire son principe, que de porter ainsi atteinte à la liberté des âmes, à ce privilége suprème, dont l’homme a raison d’être jaloux, puisqu'il résume son histoire et le mystère de sa création? Car, ce que Dieu lui-même attend de l'homme, n'est-ce pas l'hommage d’un cœur libre, donnant sa libre adhésion à la justice et à la vérité ? Et, libre par essence, la vertu ne cesse-t-elle point d’être vertu, du moment qu’elle est forcée? Le progrès dans le bien
suppose donc la possibilité de la déchéance et, partant, la liberté du mal ; et l’on ne saurait la restreindre sans amoindrir également le mérite‘et la dignité de l’homme.
Méconnaissant, par cette étrange confusion d'idées et d'arguments, le fond même de la nature humaine, et les dangers véritables que court la liberté des âmes, on oublie la lutte engagée entre le bien et le mal. On oublie que les consciences ont besoin, non d’être conquises par la force, mais, au contraire, d’être défendues contre des ennemis qui emploient contre elles le mensonge, la ruse, la corruption, la violence. Avec une singulièré inconséquence, d'un côté, on reproche à la vérité de n'être pas toute-puissante, et de n’avoir pas converti le monde; de l’autre, on lui interdit jusqu’au droit de légitime défense, et on la livre désarmée aux assauts perpétuels de la force matérielle et de la tyrannie sous leurs mille formes diverses.
Entre ces deux extrèmes, aboutissant à la domination exclusive du bien ou du mal, la vérité s’est tracé une voie, qui respecte bien autrement la liberté de l’homme. La vérité religieuse n’est pas comme la vérité mathématique, qui s'impose par une évidence simple, naturelle et inoffensive. La vérité religieuse entraîne après elle la soumission de l'esprit, de la chair et des passions, la victoire sur soi-même, et le remaniement de la vie tout entière. Aussi la nature ne manque-t-elle
VÉRITÉ RELIGIEUSE, 330 pas de prétextes pour y échapper. La Foi reste le triomphe réservé aux hommes de bonne volonté : elle est, en même temps, et le fruit d’un secours surnaturel, et l'acte spontané d’une liberté héroïque. Il est donc insensé d'espérer pour elle un triomphe universel et incontesté, supprimant jusqu’à l'existence du mal.
Individuellement, le mal reste et restera toujours possible. Sans doute, quand l’âme le choisit, c’est une liberté indigne de ce nom, et qui se détruit elle-même par un véritable suicide. Tout acte mauvais diminue la puissance de l’homme, et le rend, de plus en plus, dépendant de la matière. Les cent passions opposées qui se le disputent, dévorent, en quelque sorte, le sol sous ses pieds, et, rétrécissant de plus en plus la sphère de son activité, le ramènent vers le néant, tandis que le bien ressemble aux espaces infinis ouverts, dans tous les sens, aux regards conquérants de l’astronome. Mais, si désastreuse qu’elle soit, la liberté personnelle du mal subsiste; nul ne songe à la contester en elle-même, ni à nier la faculté qu'a chacun d'ouvrir le sanctuaire de sa conscience aux plus saintes comme aux plus coupables pensées.
La question change, quand il s’agit de notre activité extérieure, et de notre influence sur ceux qui nous entourent. Dans la carrière du vrai, du beau et du bien, point de limites, point de contradictions, point d’antagonisme. Chaque effort y est fécond, et profite à la fois
et à celui qui le fait, et à la société entière. Au contraire, le mal est, autour de lui, la négation et l’anéantissement du bien. Si le travail et l’économie produisent la richesse, le luxe et l’oisiveté la consomment; si la famille enfante la population, la guerre et la volupté la dévorent. Non-seulement le mal détruit les fruits du bien, mais il le poursuit d’une haine, d’une rage implacable. De là la guerre, qui est toute l’histoire de l’humanité. De là, pour le bien, la nécessité de se défendre contre les provocations, les ruses, les violences et l’oppression du dehors. La vertu ne peut être imposée, mais elle a besoin d’être protégée; les moyens matériels n’ont point de valeur offensive pour étendre ses conquêtes, mais ils ont une valeur défensive incontestable pour les conserver et les préserver.
Dans cette lutte, La liberté religieuse, la plus précieuse de toutes, est aussi la plus exposée; car elle est le rempart de toutes les autres, et elle est en butte aux attaques de tous les égoïsmes et de toutes les tyrannies conjurés. Si le pauvre lui-même, qui ne peut abuser qu'à certains jours et comme à la dérobée, et qui est si promptement châtié de ses erreurs, cède pourtant à la tentation, si, même pour lui, la soumission à la vérité religieuse est un acte de courage, quelle énergie | ne faudra-t-il pas à ceux qui peuvent abuser tous les jours et dans tous les instants, à ceux qui sont les plus riches, les plus intelligents, les plus forts, pour rester
VÉRITÉ RELIGIEUSE. 341 fidèles à une loi qui fait leur part aussi petite que possible, et qui établit, à leurs dépens, une répartition équitable des biens de ce monde. Aussi, il n’est point d'eforts qu'ils n’aient essayés pour la modifier, la falsifier, la confisquer, et partant pour asservir les consciences. Le schisme et l’hérésie ne sont pas autre chose que la tyrannie des princes ou des sectaires, interceptant et faussant le rapport des hommes avec Dieu; et, en supprimant tout secours divin, la révolution livre la multitude désarmée, la raison obscurcie, le droit naturel mutilé, à l’absolutisme sans limites du mal. Or, la vérité politique et sociale variant, en tout temps, avec la pureté de la vérité religieuse, et chaque altération du dogme et de la morale étant, pour les plus forts, une facon plus commode d’user du pouvoir et de la fortune, un moyen caché de prendre la liberté, la femme et le bien d'autrui, l'intérêt religieux, politique et social du peuple exige impérieusement qu'il soit protégé et défendu contre ces prétendus émancipateurs, qui, après lui avoir jeté en appât quelques biens à piller, quelques institutions à détruire, le tiendront ensuite lui-même dans une dure captivité.
Qui donc préservera la. raison, la justice et le droit naturel, qui préservera le peuple des tentatives des plus forts? Qui préservera les plus forts eux-mêmes des séductions qui les assiégent? Qui préservera la
vérité, partout menacée, partout combattue, contre les
forces organisées, disciplinées, ingénieusement combinées de la féodalité et de l’autocratie toujours renaissantes, contre la puissance envahissante de la centralisation et du césarisme?
La raison, la justice, le droit naturel, l'indépendance des consciences et la liberté populaire sont à. jamais perdus, si, au lieu d’être livrée à tout vent d'interprétation, au morcellement indéfini des opinions et au patronage capricieux d’une poignée de professeurs et de journalistes, la vérité religieuse n’a pas, elle aussi, sa vie, son organisation, son armée, sa hiérarchie, sa souveraineté, son incarnation visible et permanente, c’est-à-dire son Église.
Il faut que cette Église soit catholique, c’est-à-dire faite pour tous les peuples, pour toutes les races, pour toutes les classes, sans distinction de climat ou d’origine; apostolique, c’est-à-dire parfaite et infaillible, et, partant, immuable dans son enseignement, donnant en tout temps, comme en tout lieu, le chemin de la justice et de la vérité; enfin, il est indispensable qu’elle soit romaine, c’est-à-dire une dans sa souveraineté, placée au cœur même du monde et de la civilisation, assez indépendante pour parler haut à tous les princes et à tous peuples, assez bien située pour communiquer librement avec toutes les contrées de la terre.
Gette Église existe, et nous l'avons nommée. Salut,
Église romaine, à ma mère! Tu es la libératrice des
VÉRITÉ RELIGIEUSE. 343 consciences, et de cette liberté suprême découlent toutes les autres. En toi seule, l’âme est libre d’aller à Dieu, non pas à ces dieux de fantaisie, qu'ont inventés pour eux les sectaires et les potentats, les philosophes et les rêveurs, mais au Dieu vivant, qui est de toute éternité, qui t'a fondée et scellée de son sang, qui t'éclaire de son esprit, qui habite, qui vit, et qui parle en toi. Toi seule as su donner une famille, un foyer, un autel à ceux qui n’en avaient pas. Toi seule n'as pas cessé d'envoyer tes apôtres aux peuples, qui dorment du sommeil de toutes les servitudes. Tu as été calomniée, dépouillée, proscrite; mais c’est le privilége de notre temps de t'avoir rendue plus nécessaire et plus visible que jamais. Au milieu de la solidarité des peuples, au flambeau de la civilisation moderne, au choc de nos révolutions, toi seule tu restes debout, et tu peux nous sauver de la tempête.
La vérité religieuse une fois reconnue, il est urgent de lui accorder le droit de légitime défense, qui n’est pas autre chose que la légitime défense de la société, de l'autorité et de toutes les vérités politiques et sociales. La liberté de la vérité doit être illimitée. Mais jamais ses ennemis ne la lui accorderont, si elle n’est pas la plus forte, et elle ne demeurera la plus forte que s’il lui est permis de se défendre contre la violence et contre le mensonge. Point de famille ni de société chrétienne possibles, si le père de famille ou l’État ne donne ouver-
La 344 CHAPITRE XIX.
tement à l'Église l'appui et le concours de son autorité, si les falsificateurs de la Foi et les insulteurs de la religion ne sont pas regardés comme aussi coupables que les séducteurs des mœurs et les renverseurs de gouvernements.
Sans cet appui, la vérité demeurera à l’état individuel, réservée aux âmes héroïques, et la multitude, livrée aux entraînements et aux artifices impunis de ceux qui l’exploitent, se précipitera en aveugle sur la pente de la servitude. Ainsi, ne marchandez pas à l’Église la liberté qu’elle demande pour guérir ses blessures, et pour faire le bien; le peu de protection et de force matérielle dont elle a besoin pour repousser de perpétuelles et cyniques attaques; le peu d’or et de terre qu'elle réclame pour Dieu et pour les pauvres; la douce et tolérante suprématie qui lui est nécessaire, non pour dominer ni pour étoufler, mais pour guider et pour développer la raison, la justice et l’activité humaine. Cest le seul moyen de tenir tête à ceux qui veulent la liberté illimitée du mal, et qui, réunissant dans leurs mains tout pouvoir, spirituel et temporel, confisqueraient toute autorité et toute liberté, prendraient tout l'or et toute la terre, et exerceraient sur le monde la
plus dure des répressions et la plus honteuse des tyrannies.
La lumière se fait autour de nous. Aujourd’hui une foule d’esprits sincères proclament la sainteté et la grandeur morale de Pie IX, la nécessité de son pouvoir temporel et la supériorité du catholicisme. Beaucoup d’autres commencent à reconnaître l’étroite solidarité des intérêts religieux et des intérêts politiques et sociaux : ils pressentent que la victoire et la prééminénce de la religion vraie pourra seule donner le secret de toutes les libertés. Pourtant, on hésite à faire le dernier pas. Pour échapper à une profession de foi catégorique, et aux conséquences qu’elle entraîne, on se fait, contre la vérité et contre la liberté, un dernier retranchement de faux libéralisme, derrière lequel on
accumule les arguments les plus ingénieux, les raisons
4° -Prop. 99. 11, 181et 79.
les plus touchantes, et toutes les armes d’une résistance désespérée.
C’est, dit-on, l'intérêt actuel de l'Église que l’on a en vue, et son triomphe désirable et nécessaire que l'on veut hâter. Malheureusement le monde n’est plus catholique, et, pour ramener le peuple aux prêtres et aux autels qu'il fuit, le seul moyen à prendre, c’est de ne pas le contraindre, c’est d'éviter avec le plus grand soin jusqu’à la moindre apparence de l'intervention qui lui répugne le plus, celle de l’État. Faites-lui voir l’ombre d’un gendarme, et sur-le-champ ce fougueux coursier se cabrera, se rejettera en arrière : vous aurez perdu, en un instant, tout l’espace que vous aviez lentement et laborieusement regagné. Laissez-le donc revenir, librement et spontanément, à la vérité, et contentez-vous de demander pour elle le terrain du droit commun, d’une parfaite égalité, d’une honnête et loyale discussion. Il y aura, entre les diverses religions, réciprocité de tolérance, d’égards et de bon voisinage, tout entière à l'avantage de la vérité. Car enfin, ce qui empêche l’homme de bonne volonté de reconnaître et d’embrasser la vérité, n'est-ce pas précisément la protection d’un pouvoir intéressé, qui la dénature, l’enlaidit et la rend odieuse, en la faisant servir à ses desseins égoiïstes ?
Au contraire, que l'État laisse chacun professer le
culte de son choix, et qu'il se contente d'assurer le
bon ordre et une certaine décence publique. Quel que soit son bon vouloir, c’est là pour lui le meilleur service à rendre à la vérité, que son appui ne ferait que discréditer. S'il proclamait la divinité de Jésus-Christ, ce serait assez pour que chacun se fit un point d'honneur de la contester; s’il envoyait ses fonctionnaires à la messe, personne n’y mettrait plus les pieds. Le plus sage est donc de déclarer bien haut que les questons religieuses ne le regardent pas. Vrai ou faux, le catholicisme a droit de sa part à la même protection que le protestantisme et le judaïsme, et chacun reste libre de choisir la doctrine qu’il voudra, ou de n’en choisir aucune.
Cette pensée est aujourd’hui tellement reçue, elle renferme un si intime mélange d'erreur et de vérité, elle est en si parfaite harmonie avec l’état des esprits et avec la situation exceptionnelle de la société présente, on en a si bien mis au jour les avantages passagers et superficiels, on en a voilé avec tant d'art les dangers permanents et croissants, qu'il peut paraître insensé de la discüter. Il le faut pourtant, sous peine de devenir complice d’un malentendu général, et des calamités qu'il entraînerait à sa suite.
Au premier coup d'œil, rien de plus étrange et de plus significatif que la réunion d'hommes, de toutes nuances, que l’on trouve associés sous ce drapeau libéral. Ils y ont été amenés, et ils y sont retenus par
les motifs les plus contradictoires. Il y en a d'honnêtes et de perfides, de généreux et d’égoistes, de croyants et d'impies; et, chose singulière, les premiers sont si attachés à l'illusion qui les fascine, que ce triste voisinage ne suffit pas à leur ouvrir les yeux.
Et, tout d’abord, ceux qui ont cru aux conquêtes de 1789, défendent cette prétendue Hiberté de conscience, avec la passion que l’on met à sauver le dernier débris d’un objet tendrement aimé. Les socialistes préféreraient toutes les utopies à la solution de la charité et du dévouement chrétien, des associations et des corporations religieuses ; les libéraux ne voudraient à aucun prix du pouvoir le plus doux et le plus modéré, s’il était fondé sur une religion d’État. Les uns et les autres aiment mieux un César flattant leurs illusions, et ils s’en vont ainsi à l’antipode de la liberté, plutôt que de sacrifier la chimère de la liberté de conscience.
Après ceux qui aiment 1789 viennent, en plus grand nombre, ceux qui en ont peur. Les gouvernements d’ancien régime, dans l’espoir de désarmer la révolution et de sauver leurs priviléges, épousent une théorie qui, en même temps, caresse leurs vieilles aspirations, et qui les affranchit définitivement de la suprématie gènante de l'autorité spirituelle : ils ne s’aperçoivent pas que c’est se séparer de la seule puissance capable de les rajeunir. Les gouvernements d'hier regardent
cette séparation comme une condition de leur existence,
SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 349 comme un dernier hommage de reconnaissance au droit nouveau, qui les à élevés, et, en repoussant la main de l'Église, ils rejettent la seule consécration qui pourrait consolider ces édifices d'un jour, bâtis sur le sable mouvant des opinions. Les uns et les autres semblent ne pas se douter que c’est leur pusillanimité qui fait la force de la révolution, et ils sont assez aveugles pour se joindre à elle contre la souveraineté pontificale, c’est-à-dire contre la dernière et la plus baute personnification de l’union féconde et nécessaire de l’Église et de l’État.
Ge n’est pas tout. À ceux qui veulent fonder la liberté sans le catholicisme, et qui la sacrifieraient plutôt que de reconnaître la suprématie de l’Église, à ceux qui veulent consolider l'autorité sans le catholicisme, et qui l’exposent aux attaques incessantes de la révolution plutôt que d'accepter le secours et la protection du Saint-Siége, s'ajoute la foule de ceux en qui la Foi est affaiblie, et qui, sans vouloir apostasier, sont euxmêmes plus ou moins rationalistes, et admettent l’égalité et la vérité relative de toutes les religions. Puis vient la masse des indifférents, qui aiment à ne pas prendre parti, et qui, pour ne point être troublés dans leurs jouissances, pour rester bien avec tout le monde, crient à la fois vive 89 et vive Pie IX. À eux se joint, enfin, un certain nombre de catholiques convaincus, qui croient trop facilement à la bonne foi de leurs adver-
saires, qui s’imaginent rallier à eux les hommes sincères en leur faisant les concessions qu’ils demandent, et fermer la bouche aux autres, en les prenant au mot, et en les mettant en demeure de donner la liberté pour tous.
De là une coalition formidable pour défendre cette prétendue liberté de conscience, en qui se résument aujourd’hui le progrès et la civilisation moderne; de là un entraînement d'opinion auquel peu d'hommes ont résisté. Depuis le plus pur démocrate, jusqu'au satrape le plus absolutiste, chacun a vanté la tolérance du xixe siècle. Lord Palmerston et le prince Gortschakoff en ont parlé aussi bien que M. de Cavour, M. de Schmerling, M. Drouyn de Lhuys, Jules Favre, Victor Hugo, et tant d’autres. On a fait joyeusement, à cette divinité, le sacrifice des derniers biens et des dernières immunités que l'Église possédàt dans l’un et l’autre hémisphère, et l'on soupire après le jour où, le Pape ouvrant les yeux, Rome elle-même se mettra à l'unisson, et sauvera le monde en se mettant à la remorque de l'illusion générale.
L'engouement a été tel qu’il ne faut en vouloir ni aux gouvernements, qui ont tendu la main à ces partis si divers, sur le seul point où ils fussent d'accord; ni aux libéraux, qui ont cru à ce séduisant mirage ; ni aux catholiques, qui ont cherché à tirer le meilleur parti
possible d’une nécessité du moment, et qui se sont
SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 351 peut-être laissés aller eux-mêmes à croire, un instant, à la sincérité et à la réconciliation universelles.
Mais l'heure des rêves est passée, Le sang coule en Italie et en Pologne; le Pape est menacé dans son pouvoir temporel, et il s’agit de savoir qui a raison, ou des catholiques, qui persisteraient à repousser la protection de l'État, comme nuisible, et qui espéreraient reconquérir leur antique suprématie à l'ombre du droit commun ; ou des ennemis de l'Église, qui, en la séparant de l’État, se croient sûrs de les vaincre l’un et l’autre, et de devenir les maîtres de la société par le seul effet de cette même liberté.
Il est impossible d’échapper à cette alternative : ou bien, la liberté de conscience établie, toutes les autres viendront à la suite, et ce sera pour la vérité le plus beau et le plus glorieux des triomphes, ou bien la liberté de conscience n’est que le moyen d’amuser la foule, et de supprimer libéralement toutes les libertés et toutes les vérités. Il y a là pour les uns ou pour les autres une mystification qu’il importe de faire cesser. Les événements ont singulièrement simplifié cette tâche. Ii est facile, aujourd’hui, de montrer que cette séparation de l’Église et de l’État est une situation chimérique, fausse, transitoire, profondément dangereuse, et menant fatalement à la servitude religieuse, politique et sociale.
La paix générale de toutes les religions est sédui-
sante en théorie ; mais, ainsi que les autres conquêtes de 1789, elle suppose à l'homme une nature entièrement différente de celle qu’il a réellement; et, comme une nouvelle théorie, si ingénieuse qu’elle soit, n'y change absolument rien, nous sommes condamnés, ici encore, à quitter les Eldorados et les républiques platoniques pour revenir sur la terre.
En réalité, la tolérance mutuelle, que l’on représente comme une des merveilles du xix° siècle, n’est possible qu’entre des religions à demi mortes. En effet, les dogmes, qu’une philosophie inepte relègue parmi les innocentes fantaisies de l’imagination, sont l’âme de la morale, et ils impriment leur cachet à l’homme, à la famille, à la cité, à la nation. Ne prenons que le mariage. Moïse et Mahomet ont permis la polygamie, Luther et Henri VIII ont autorisé le divorce, le catholicisme seul a maintenu l’unité et l’indissolubilité du lien conjugal. Même différence pour l'organisation du travail, de la propriété et du pouvoir. De là des peuples et des races jetés dans des moules entièrement opposés. Un Ghinois et un Français, l’un et l’autre catholiques, sont beaucoup plus près de s'entendre qu’un Russe et un Polonais.
Du moment que deux doctrines vivaces sont en présence, et qu'elles cherchent à exercer le prosélytisme et l'assimilation, qui est le premier devoir d’un
homme convaincu, ou qui feint de l'être, il est maté-
SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 353 riellement impossible qu'il n’en résulte pas la guerre la plus ardente, la plus passionnée. Les hommes se battent pour un peu d’or, de terre ou de volupté, quelquefois pour l'unique plaisir de s’entre-tuer : comment ne tireraient-ils pas l'épée pour les intérêts les plus dignes d'exciter leur enthousiasme ? Si tristes et si lamentables que soient ces luttes fratricides, les plus grandes et les plus nobles sont certainement les guerres de religion. Du reste, quand on croit les éviter, elles se reproduisent dans une région inférieure, sous l’empire des mêmes causes et des mêmes passions, et, au fond de tous les conflits, il y a, comme raison première, une question doctrinale.
Une seule religion fait profession de ne conquérir les âmes ni par l'or, ni par le glaive. Si les autres s’engageaient, comme elle, à n'employer aucune arme humaine, si les lois réprimaient tout prosélytisme fait par la violence et par la corruption, le catholicisme serait le premier à recueillir les fruits d’une tolérance et d’une loyauté qu’il a toujours eues pour règles. Mais, comme il faut sa puissance, exceptionnelle et surnaturelle, pour imposer aux hommes une pareille modération, et que les autres doctrines ne consentiront jamais .à accorder une véritable liberté à celle qui est, par sa supériorité, l’objet de leur haine et de leur antipathie spéciale, l'Église elle-même ne peut renoncer au droit et au devoir de réprimer le mensonge et
354 CHAPITRE XX. la mauvaise foi, et de repousser la force par la force.
Cette différence éclate avec la dernière évidence à la suite des guerres de religion du xvi° siècle. Nonseulement les catholiques surpassèrent, de beaucoup, leurs adversaires en modération et en générosité pendant la lutte; mais, la paix faite, ils accordèrent seuls une tolérance sérieuse aux vaincus.
Comment ne s'est-il pas établi entre les divers pays une sorte de réciprocité ? Pourquoi Henri IV, donnant la liberté aux protestants de France, n’a-t-il pas obtenu celle des catholiques d'Angleterre? Ne s’agissait-il pas, de part et d'autre, d’une minorité hors d'état de lutter, et n’était-il pas conforme à la justice et à l'humanité de lui assurer, partout, une paix achetée par de si longues et si cruelles souffrances ? C'est toujours le même coup d'œil superficiel qui nous empêche d'apprécier la difficulté, l'impossibilité, qui réside au fond des choses, et que l'histoire n’a pas cessé de constater.
On suppose à tort que catholiques et protestants pouvaient traiter avec une bonne foi égale, et accepter des conditions semblables, Il y avait entre eux cette différence capitale, qu'une minorité catholique ne pouvait jamais, et À aucun prix, renoncer à l’apostolat, à la propagande active, qui est le premier devoir de la vérité. Plutôt les persécutions, les supplices et la mort, qu’une tolérance achetée par cette lâche désertion. Les protestants, au contraire, s'accommodèrent parfaitement
SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 355 d'une situation d'autant plus naturelle que leur prosélytisme perdit de bonne heure sa force d'expansion. Appliquant, comme les juifs du moyen âge, leur activité aux questions financières, ils se contentèrent d’être les banquiers et les fabricants de la société qui les gardait dans son sein. Même différence pour les devoirs imposés à la majorité. Pendant que, de tout temps, les catholiques s'étaient fait une loi inviolable de supporter, jusque dans les enfants, l'erreur des parents, et de ne gagner les âmes que par la persuasion, le protestantisme a procédé, partout où il a été le plus fort, par voie d’extermination. Ainsi, à moins d’être imperceptible, une minorité catholique était condamnée à la persécution dans un état hérétique, tandis qu’une minorité protestante devait facilement parvenir à vivre en paix dans un état catholique.
Qu'on ne vienne donc pas nous proposer la liberté de conscience comme une invention moderne, et comme une sorte de libre échange entre l'erreur et la vérité. Respectant la liberté humaine plus qu'aucune autre doctrine, l’Église n’a, sous ce rapport, ni lecons à recevoir, ni transactions à faire, ni concessions à espérer. Elle n’a qu'à appliquer les principes qui la guident depuis son berceau. Le reste n’est qu’une liberté chimérique.
Cependant l'indifférence générale qui, depuis un
siècle, a envahi le monde, se vante d’avoir inventé un
régime plus doux et plus libéral que celui dont l'Église avait le privilége. Admirez, nous dit-on, en Angleterre et aux États-Unis comme en France, ce merveilleux progrès de la tolérance universelle. Non-seulement les divers cultes sont égaux devant la loi, mais, dans la vie privée, vous trouvez réunis, dans la plus cordiale intimité, ces catholiques, ces protestants et ces juifs, dont les pères se poursuivaient jadis d’une haine si farouche. Bientôt leurs enfants se marieront entre eux, sans distinction de croyances. Et, du reste, à quoi bon? Tous ne sont-ils pas également de bons maris, de bons pères, d’honnètes négociants, des citoyens dévoués à leur pays? Les discussions religieuses ne sont-elles pas étrangères à ces principes de morale générale, admis par tout le monde? Pourquoi donc toutes les opinions ne se produiraient-elles pas librement au grand jour, et pourquoi, à l'exemple des avocats, qui s'embrassent au sortir de l'audience, catholiques et libres penseurs ne vivraient-ils pas en frères sous la protection des mêmes
lois ?
L'indifférence dont on parle existe réellement. Mais,
loin de provenir d’un bon sentiment, elle tient surtout à la mollesse et à l'apathie, qui sont une des hontes de notre temps. Il reste peu de vrais juifs, peu de vrais protestants, et, pendant ce temps-là, chez les catholiques eux-mêmes s’est peu à peu refroidi l'amour de leurs frères dissidents. C’est cet amour, poussé jusqu'à
SÉPARATION DE L'ÉGLISE ÊT DE L'ÉTAT. 351 la tendresse, qui, de tout temps, les portait à chérir les hommes, et à détester les illusions dont ils étaient victimes, et qui, en retour, suscitait, de la part de l’erreur, des colères et des rancunes si vives. Si donc la paix paraît être faite, c’est parce que la soif du bien et la haine du mal ont diminué. C’est cette même làcheté qui fait que l’on assiste à l’extermination des Polonais, à l'unification de l'Italie, aux insultes grossières prodiguées au Christ et à son Vicaire, et que l’on passe tous les jours à côté des Pilates ou des Judas modernes, sans sentir la douleur déborder de sa poitrine, et son sang bouillonner d’une juste indignation. Si l’affaissement des esprits et des caractères devait se prolonger, si le soin des intérêts matériels devait prendre la place des préoccupations politiques et religieuses, loin de pacilier le monde, cette abjecte insouciance transporterait bientôt et concentrerait sur le terrain social, avec une violence et un acharnement plus aveugles que jamais, la guerre qu’on se flatte de rendre impossible.
Mais, pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que l'Église eût à jamais renoncé au prosélytisme qui est sa vie, qu’elle se contentât d’administrer paisiblement, à l'ombre du droit commun, les âmes qui croient encore en elle, et que, selon le vœu des rationalistes honnêtes, elle ne fût plus qu'une religion comme les autres, ou qu'une
branche de la religion et du spiritualisme universels.
Vain espoir! Il y a en elle, malgré des affaiblissements passagers, un principe d’amour, qui, tant qu'il lui restera un souffle de vie, la précipitera à la poursuite des âmes dont elle a soif, et lui fera combattre toutes les erreurs, toutes les injustices, toutes les tyrannies qui pèsent sur l'humanité; et il y a chez ses ennemis un principe de haine qui les pousse à l'attaquer dans ses derniers retranchements, comme la delenda Carthago de la raison émancipée.
Aussi ne jouit-elle, même en plein dix-neuvième siècle, que d’une liberté fort limitée et sans cesse disputée. Les articles organiques demeurent suspendus sur sa tête comme une épée de Damoclès, ses ordres religieux sont à peine tolérés, le pouvoir temporel de son Souverain Pontife est menacé d'une ruine complète : tout ce qui assure l'indépendance et la vitalité de ses institutions, est entouré des méfances et des entraves de la législation moderne.
Il ne faut pas s'en étonner. Tant qu'il y aura des catholiques dignes de ce nom, ils seront un objet d’antipathie, de suspicion ou de violences, et eux seuls, s'ils sont au pouvoir, sauront être sincèrement et loyalement tolérants. Ge qui est bien plus surprenant, c’est de voir des hommes sérieux croire à la possibilité et à la durée d'une complète neutralité et la représenter comme une des phases probables de la vie de l’Église, Dans un
remarquable discours, prononcé âu congrès de Malines,
le père Félix lui-même n’a-t-il pas semblé admettre, un instant, ce rêve du temps? Heureusement, il avait pris soin, par avance, de peindre, en traits éloquents, ce que peut être cette guerre dissimulée : « Vous croyez, disait-il, que j'ai fini de vous peindre l'épreuve de la persécution. Détrompez-vous; il restait à nos ennemis une ressource suprême, la persécution du mépris.
« Ce n’était pas assez de nous frapper, pas assez de nous nier, ils ont essayé de nous déshonorer. Nous noyer dans le sang fut la première tentative, nous ensevelir dans l'ignorance fut la seconde ; nous étouffer dans la boue, ce fut la troisième. Ainsi font toujours les tyrans, de quelques noms qu'ils se nomment; ils ont besoin de déshonorer leurs victimes. C’est ce qu’ils ont essayé contre nos frères les chrétiens. Ils ont organisé contre eux ce genre de persécution, particulièrement lâche, infâme et cruel, que j'appelle ici la persécution du mépris, et, depuis ce temps-là, tous ceux qui ont rêvé l’extermination de la race des chrétiens, n'ont jamais manqué de leur enfoncer dans l'âme ce glaive de la persécution morale, mille fois plus à craindre que le glaive de la persécution matérielle, »
A cette peinture, trop vive pour ne pas avoir quelque teinte d'actualité, qui ne reconnait la guerre sourde et implacable faite à l’Église aux plus beaux jours de la neutralité contemporaine ?
Chimérique en elle-même, fausse et restreinte dans
son application, la liberté dont nous jouissons, sous l'empire de la tolérance universelle, est, de plus, essentiellement transitoire et passagère : elle tient à un concours momentané de circonstances exceptionnelles.
En Angleterre et aux États-Unis, le protestantisme, débordé par l’incrédulité et par le matérialisme, ne se prend plus lui-même au sérieux, et se sent si malade, qu’il est tenté, pour sauver son orthodoxie expirante, de se rapprocher de l'antique unité romaine. Les catholiques, que l’on regardait jadis comme des ennemis publics, apparaissent comme des alliés, et presque comme des sauveurs, au milieu de la confusion des opinions, de l’affaiblissement des croyances, et d’une dissolution sociale imminente. Les esprits éclairés pressentent que le moment vient d'opter entre le catholicisme et la raison pure, et leur bienveillance actuelle pour l'Église n’est que l'avant-coureur d’un retour complet.
En France, l'immense majorité offre le curieux spectacle d'hommes qui sont baptisés, qui ont fait leur première communion, et qui ne voudraient pas mourir sans se confesser, mais qui, tout en ayant la Foi, seraient bien aises, pendant qu'ils sont jeunes et bien portants, de se persuader, provisoirement, que Jésus-Christ n’est pas Dieu. L'attaquer en face et lui contester sa divinité, bien peu l'oseraient; mais, sans se l’avouer, ils sont
satisfaits que de plus impies qu'eux s’en chargent, et ils
SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 361 accordent succès, popularité, faveurs à ces blasphémateurs, qu'au fond ils méprisent. Par contre, ils déclament contre les prêtres et contre les religieux, qu’au fond ils estiment. Leur inconséquence va si loin que tel voterait aujourd’hui la suppression et l'exil des Jésuites, qui, demain, leur rendra le plus éclatant hommage, en leur confiant l'éducation de ses fils. On tient à avoir une femme pieuse, des enfants chrétiens, et, en même temps, on se fait un point d'honneur de se retrancher contre eux dans une incrédulité factice, qui n’est que l’hypocrisie d'un scepticisme intéressé.
C'est grâce à la foi latente de cette grande majorité d'hommes qu’en France et en Belgique, l'Église a pu, malgré les entraves de la législation, reprendre peu: à peu sa liberté d'action, et relever l'édifice de ses institutions monastiques et charitables. Car, jamais une majorité sincèrement incrédule, réellement convaincue que Jésus-Christ n’est pas Dieu, et que la religion n’est qu’un moyen d’accaparer le pouvoir et les richesses, ne tolérerait le prosélytisme et l’organisation des forces catholiques.
Toutefois cette masse d’indifférents et d’inconséquents, qui ne demandent qu'à dormir, est placée entre deux courants de plus en plus intenses, qui menacent à chaque instant de les entraîner, et entre lesquels, d’un instant à l'autre, il faudra choisir. D'un
côté, les ordres religieux renaissent avec la ferveur
de leur berceau, et entre leurs mains se réorganisent de toutes parts la charité, la prédication et l’enseignement. De leurs colléges sort une nouvelle génération tout imprégnée de foi. Les épreuves du Saint-Siége ne font qu'augmenter l'amour et le dévouement de ses enfants, et les réunissent tous à ses pieds dans une union parfaite, qui ne s'était pas vue depuis des siècles. De l’autre côté, l’impiété redouble d'efforts pour. pénétrer jusque dans les derniers rangs de la société. Abandonnant momentanément à l'Église une portion de l'aristocratie, elle multiplie les mauvais journaux et les publications populaires, où le mensonge et la calomnie se mêlent à la licence et à l’obscénité. La libre pensée, la franc-maçonnerie et les sociétés secrètes dirigent cette propagande avec une unité de vues que le génie du mal peut seul leur inspirer. En face du catholicisme et de Pie IX, se dresse Mazzini, le pontife persécuté de la jeune Italie, dont l’Église souterraine s'étend dans tous les bas-fonds de l’Europe, dont la puissance mystérieuse mine peu à peu l’ordre moral, et se traduit de temps en temps par une bombe éclatant à Paris ou à Rome. à
La paix n’est donc que factice et passagère, et, de part et d'autre, chacun aiguise ses armes pour de nouvelles luttes. Le monde d'aujourd'hui ressemble à ce Panthéon français, où la croix brille sur la tombe de
Voltaire et de Rousseau. Ges vieux patriarches de
l'impiété ne sauraient dormir tranquilles, sous les pieds du Christ qu'ils ont blasphémé. Ils se débattent dans leur humiliation, et il faut ou que la croix tombe sous leurs coups, où qu'ils s'en aïllent eux-mêmes, bannis des autels, qu'ils souillent de leur présence.
Il est temps pour les catholiques d'ouvrir les yeux sur.les combats inévitables qui se préparent, et sur les périls croissants que laisse accumuler la séparation de l’Église et de l'État. Le jour n’est pas éloigné où l’on aura peine à S’expliquer le charme exercé sur les esprits les plus élevés et sur les cœurs les plus généreux par cette fausse liberté de conscience.
Où est le secret de cette énigme? Qu'est-ce qui a fait la puissance d'une illusion qui a régné pendant. trente années avec un incontestable éclat, et que quelques amants attardés voudraient en vain ressusciter? C'était le moment où l’ancien régime et la révolution se partageaient encore et la société et les catholiques eux-mêmes. Les timides se consumaient en regrets stériles pour un temps à jamais disparu; les ardents étaient tout occupés de tirer parti de l’avenir, et de faire la paix avec l'esprit moderne, en démêlant ce qu'il avait de noble et de généreux, et en stigmatisant avec ‘ lui les abus du passé.
Esprit entier, absolu, superbe, l'abbé de Lamennais se lança à corps perdu dans la seconde de ces direc-
tions, et ne rêva rien moins que la fusion intime du
principe catholique et du principe révolutionnaire. Suivant lui, l'Église n’était pas autre chose que la souveraineté nationale spirituelle ; ses dogmes étaient acclamés d'avance par la conscience universelle, et, pour mettre fin à la lutte du bien et du mal, pour accomplir la rédemption définitive du genre humain, il ne restait plus qu’à le jeter dans les bras de la vérité, vers laquelle il aspirait. Tenant plus à son rêve qu'à sa foi, le philosophe de l'Avenir vint faire naufrage sur ces basfonds de l'orgueil, où ont échoué tant de beaux génies.
Ses disciples se séparèrent de lui, avec un courage et une sincérité qui les préservèrent à jamais d'un malheur semblable. Toutefois, demeurant pleinement catholiques sur le terrain religieux, ils scindèrent en quelque sorte leur tentative, et cherchèrent à se réconcilier avec la société moderne sur le terrain politique. C'était le beau temps du système parlementaire. A l'inverse de la logique, qui pousse d'ordinaire à chercher l'unité et la solidarité de toutes les forces humaines, l'idéal du moment était de croire à l'isolement possible, à la perfection séparée, à l'indépendance complète de la religion, de la politique, de la science et de la philosophie.
À ce type de la révolution modérée, les rétrogrades ne trouvaient à opposer que la synthèse de l’ancien régime, c'est-à-dire l’autorité dynastique, supérieure à toutes les lois, protégeant l'Église comme une infé-
rieure à son service. (était sur ce principe faux que
SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 365 la monarchie française avait vécu depuis Philippe le Bel, et, tant qu'il avait été national et populaire, l'Église avait dù en subir les conséquences. Mais les choses avaient bien changé depuis que, par son développement naturel et fatal, l’absolutisme avait amené la révolution, et que, pour conjurer t'orage, il avait dù invoquer l'emploi de la force et les victoires de la coalition. L'Église succursale de l’ancien régime et de la Sainte-Alliance ! il y avait là, ne fût-ce que dans les imaginations, un rapprochement monstrueux, un patronage odieux et funeste, dont les vieux conservateurs cherchaient vainement à se dissimuler le danger, et qui faisait bondir la jeune génération.
Le moment n'étant pas encore venu où la liberté et l’autorité reconnaîtraient leur impuissance à rien fonder sans le concours de la Foi, et la société restant partagée en deux camps exclusifs, il fallait que la vérité eût ses représentants dans l’un et dans Pautre. La jeunesse, qui aimait, comme elle le mérite, la liberté politique, et qui la croyait définitivement inaugurée par le système parlementaire, ne pouvait demeurer sans ami ni sans guide. Un homme, entre tous, vécut de sa vie, partagea ses aspirations et ses espérances, et prit ainsi sur elle un immense ascendant : ce fut le père Lacordaire.
Il faut prendre le père Lacordaire tel que nous
l'avons connu, tel qu'il a vécu, et non tel que vou-
draient nous le représenter, sur sa tombe à peine fermée, des publications aussi incomplètes qu’indiscrètes, des discussions mesquines et passionnées, faites pour diminuer le nom d’un homme moins haut placé, mais qui ne sauraient porter atteinte à la gloire pure de l'illustre dominicain. Nul n’a rendu à l'Église et à ses institutions militantes des services plus signalés; nul n'aurait pu faire, à sa place, le bien que nous lui devons. Ses illusions politiques elles-mêmes, s'il en eut, contribuèrent à la sympathie qu’il excita. Ses auditeurs se retrouvaient en lui : ils sentaient leur cœur battre dans sa poitrine. Au lieu du chrétien résigné, qui accepte les événements comme un mal sans remède, et qui, replié sur lui-même, ne s'occupe plus que de sa perfection intérieure, c'était, à la fois, le catholique et le citoyen, ayant confiance dans l'avenir, dans la mission inséparable de l'Église et de la France, et croyant fermement à la réconciliation nécessaire de sa foi, de sa patrie et de la liberté.
Écoutons-le se peindre lui-même, dans un épanchement de l'amitié : « Né dans un siècle troublé jusqu’au fond par l'erreur, j'avais reçu de Dieu une grâce abondante, dont j'ai ressenti dès l’enfance la plus tendre des mouvements ineflables; mais le siècle prévalut contre ce don d'en haut, et toutes ses illusions me devinrent personnelles à un degré que je ne puis dire, comme si
la nature, jalouse de la grâce, avait voulu la surpasser.
SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 367 Quand la grâce vainquit, contre toute apparence, il y a douze ans, elle me jeta au séminaire sans avoir pris le temps de me désabuser de mille fausses notions, de mille sentiments sans rapport avec le christianisme, et je me trouvai tout ensemble vivant du siècle et vivant de la foi, homme de deux mondes, avec le même enthousiasme pour l’un et pour l’autre, mélange incompréhensible d’une nature aussi forte que la grâce et d’une grâce aussi forte que la nature. »
Et plus loin : « Nous manquons d’un ouvrage qui expose toute la suite de la doctrine catholique d’une manière conforme aux pensées de ce temps, c’est-àdire capable par de certaines analogies de faire impression sur les âmes telles qu’elles sont. J’ose dire que j'ai recu de Dieu la grâce d'entendre ce siècle que j'ai tant aimé, et de donner à la vérité une couleur qui aille à un assez grand nombre d’esprits. »
Voilà tout le père Lacordaire. Il aima sincèrement la liberté politique; il crut trop à son triomphe isolé, que la Foi viendrait consolider plus tard; il ne s’aperçut point qu'en se séparant de la vérité religieuse, et en ne commençant pas, avant tout, par redevenir catholique, la liberté condamnait ses expériences à la stérilité.
Trompé dans son espoir, il vit avec tristesse le pays chercher un refuge commode sous un pouvoir plus absolu, et plusieurs de ses anciens amis applaudir, sans
mesure, ce nouveau régime, comme un type de gouvernement chrétien. La vue de ces inconstances le fit plutôt tomber dans l'excès opposé : il ne comprit pas qu’en attendant la réconciliation de la liberté et de l'autorité au sein de l’Église, il fallait les subir, tour à tour, dans leurs tentatives imparfaites, et les aider sans aigreur, comme leur résister sans faiblesse,
Ce chagrin de ses derniers jours lui rendit plus cher encore le rêve de la neutralité momentanée de l'Église. Suivant lui, c'était pour des temps meilleurs qu'elle devait se réserver, comme si elle n’était pas la compagne nécessaire de toutes nos épreuves. Toutefois, ses illusions, comme ses déceptions, n’altérèrent jamais un seul instant le fond mème de ses principes. Il ne cessa pas de croire que la prééminence de l'Église était le seul idéal de la liberté. Dans les plus belles pages sorties de sa plume, dans sa lettre au Saint-Siége, en 1836, il constata, et il proclama, avec une admirable netteté, tous les droits de la vérité. « Le monde, écrivait-il alors, cherche la paix et la liberté; mais il les cherche sur la route du trouble et de la servitude. L'Église seule en fut la source pour le genre humain, et, seule, dans ses mamelles outragées par ses fils, elle en conserve le lait intarissable et sacré. Quand les nations seront lasses d'être parricides, elles retrouveront là le bien qu'elles ne possèdent plus. »
Quatorze ans plus tard, quand il lui fut donné de
voir, comme couronnement de son œuvre et de sa vie, un de ses fils spirituels chargé par le Souverain Pontife de gouverner l’ordre de Saint-Dominique tout entier, il tint à honneur de justifier la confiance que Pie IX placait en lui et dans les dominicains de France. Pour prouver que, dans son esprit, l’ardeur des sentiments, la scif généreuse de réforme et de progrès ne diminuait en rien la pureté ni la solidité des principes, il vint à Rome tout exprès, et non-seulement il s’expliqua sur toutes les questions controversées, mais il signa une déclaration, attestant sa pleine adhésion à la doctrine catholique sur le domaine temporel du Pape, sur l'origine de l'autorité et de la souveraineté civile, et sur le pouvoir coercitif de l’Église contre les violateurs de ses lois.
Dans la royauté temporelle du Pape, il reconnaissait, avec Bossuet, une admirable disposition de la Providence assurant la liberté et l'indépendance de son Église. Quant à l’origine de la souveraineté civile, il affirmait qu'elle venait de Dieu seul, et citait comme la base de ses convictions et de son enseignement, le célèbre texte de saint Paul, disant que tout pouvoir vient de Dieu. Enfin, il proclamait hautement que ‘JÉglise avait, suivant la parole des conciles, le droit - formel, non-seulement d’avertir et de réprimander ses enfants, mais encore de les châtier quand ils seraient rebelles et incorrigibles, et elle pouvait les réprimer
La
et lés contraindre, par des peines afilictives et corporelles, jusqu’à leur soumission.
Cet acte était trop important, dans la vie du père Lacordaire, pour qu’il n’ait pas dû lui-même en conserver le texte, et, en le publiant, ceux à qui est spécialement confié le soin de cette mémoire, si chère aux catholiques, feraient justice des erreurs et des utopies qui invoquent tous les jours son patronage.
Mort en France, le régime parlementaire s’est perpétué en Belgique. Là, la séparation de l’Église et de l'État, qui n’a jamais été complète en France, et que le père Lacordaire n’acceptait que comme un fait accidentel et un mal passager, a prétendu s’ériger en système sérieux, durable et fécond. On a ainsi le singulier spectacle d’un peuple catholique qui non-seulement s’est donné un roi protestant, mais qui à pris un soin scrupuleux de retrancher de sa constitution tout ce qui ressemblerait à une protection, ou à un privilége donné au catholicisme, et qui a tenu, en lui accordant une liberté illimitée, à en assurer une identique aux autres cultes. L'État n’a point de religion : pourtant c’est lui qui donne l'instruction publique, nécessairement basée sur le scepticisme. Le mariage civil précède le mariage religieux. La liberté de travailler le dimanche est solennellement protégée, tandis qu’il n’est pas mème question de la liberté, non moins sacrée, de le réserver au repos. Enfin, l'indépendance territoriale du clergé
est remplacée, non par une indemnité, mais par un traitement, que l'État fournit sans distinction à tous les cultes passés, présents et futurs.
Il y a un pas très-marqué du concordat de 1801 à la constitution belge. Grâce à la sagesse et à la placidité de ce peuple éminemment catholique, cette séparation de l’Église et de l'État a pu durer trente-cinq ans, sans compromettre entièrement ni la liberté religieuse ni la liberté politique. Au fond, le mal a marché. Les catholiques, qui ont été, en toutes circonstances, si sincères, si généreux, si confiants dans la loyauté de leurs adversaires, sont aujourd'hui certains de ne plus arriver au pouvoir, sans provoquer, contre eux, un appel à l’émeute et aux moyens révolutionnaires ; et, s’ils en restent éloignés, ils ne sont pas moins certains de voir des attentes profondes portées, par le parti opposé, à leurs droits et à leurs libertés.
Nul, parmi eux, ne songe à violer une constitution qu’ils ont jurée, et qu’ils observent fidèlement, mais ils ont à constater qu'elle est violée, menacée, ébranlée par leurs adversaires. Ce n’est pas leur bonne foi, c'est celle des autres, qui fait défaut, et dont l’absence alarme justement les amis de la vraie liberté. C’est ce qui faisait dire au père Lacordaire lui-même que la Belgique est minée par la même agitation qui ébranle sourdement les royaumes les plus despotiquement gouvernés,
En effet, pas plus en Belgique qu’en France, il ne s'agit sérieusement des juifs ni des protestants, que personne ne songe à persécuter, et qui ne sont qu'une infime minorité. Mais derrière la liberté des dissidents se cache celle des rationalistes et des incrédules, et la question est de savoir, non si la Belgique, la France et l'Europe se feront juives ou protestantes, mais si la Belgique, la France et l'Europe seront catholiques ou rationalistes.
Dans cette lutte à mort, il est impossible qu'un gouvernement reste neutre, et qu'il ne porte pas, d'un côté ou de l’autre, le poids de sa bureaucratie et de son administration centralisée. Qu'il le sache ou qu'il l'ignore, chaque garde champêtre, chaque instituteur, chaque maire, chaque sous-préfet est un agent actif, dont l’exemple et l'influence personnelle profitent à tout instant à: l’Église ou au rationalisme : il en est de même de la direction générale, qui meut cet immense mécanisme,
La neutralité elle-même n’est qu’une religion d’État dissimulée. Car, sans l'avouer, elle installe, peu à peu, celle qui consiste à n’en avoir aucune. Pour les privilégiés, c’est la religion de l'avancement et des dividendes; pour la multitude, c’est le positivisme, avec ses convoitises brutales et ses révoltes anarchiques. Pour tous, c’est, à courte échéance, le césarisme, c'est-à-
dire la servitude universelle.
Ce danger prochain échappe à la petite aristocratie académique, qui, jouissant d’une indépendance et de loisirs exceptionnels, persiste à rêver l'essor spontané de toutes les libertés, fondées sur la liberté de tous les cultes et de toutes les croyances. Au sein de cette société choisie, protestants, juifs, philosophes de diverses nuances, donnent la main aux catholiques pour combattre l'athéisme et le matérialisme. Cependant, les uns et les autres oublient que le mal n’est pas dans ces doctrines, repoussantes par leur propre abjection, mais bien dans les sentiers fleuris et glissants qui y conduisent insensiblement. Par les ménagements qu'ils gardent, par les concessions qu'ils ne craignent pas de faire, les catholiques perdent leur avantage et leur puissance, qui est de posséder la vérité pleine, entière, sans alliage et sans mélange. Dans les éloges qu'ils reçoivent, les incrédules trouvent des prétextes spécieux pour ne pas changer, et pour se croire utiles en restant ce qu'ils sont. Chaque membre de cette petite coalition spiritualiste, qui croit sauver le monde, taille à plaisir dans le Credo de ses pères; chacun choisit, selon sa fantaisie, les idées qu'il juge encore nécessaires, les dogmes devant lesquels sa raison daigne encore s’incliner. Mais, à leur insu, ces grands esprits ne sont plus, dans leurs méditations, que les Robinsons de la pensée humaine, faisant des eflorts surhumains pour se suffire à euxmêmes, dans la solitude où le doute les a jetés. Sourde
à leurs décisions nuageuses, qui n’ont ni autorité, ni infaillibilité, ni popularité, la foule leur échappe, et roule, sans guide, vers l’abime.
Il est temps d’ouvrir les yeux et de renoncer à ces vains palliatifs. Ne pressez pas tant ceux qui ne sont pas catholiques, d’être, avec vous, tolérants, libéraux, vrais défenseurs des intérêts populaires. Il en est peu qui se soucient sérieusement de l’être ; ensuite, quand ils le voudraient, ils ne le peuvent pas, et ils ne le pourraient qu'en redevenant catholiques. C’est là ce qu'il s’agit de leur démontrer. Au lieu de poursuivre avec eux un but chimérique, qu'ils sauront indéfiniment éluder ou éloigner, il faut leur faire toucher du doigt leur inconséquence, leur impuissance, leur stérilité, et les mettre en demeure de revenir à la Foi. Plus d’équivoques, plus de compromis, plus de cette religion honteuse d'elle-même, renfermée dans ses temples et dans ses sacristies, laissant la politique, la science, l'économie sGciale sans contrôle et sans direction. L'Église est le flambeau de la vie publique comme de la vie privée. Libératrice des esprits et des consciences, elle combat tous les égoïsmes, toutes les tyrannies, toutes les oppressions, toutes les théocraties, puisque, seule, elle ne prend pas la place de Dieu pour dominer et pour asservir les peuples, mais qu’au contraire elle rend à la justice et à la morale éternelles leur légi-
time suprématie, et qu'elle respecte, même chez ses
SEPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 375 ennemis, la part de liberté que Dieu s’est imposé de laisser aux hommes.
Get affranchissement des âmes, fondé sur la vérité complète, restera le privilége d’une poignée de riches et de beaux esprits, il ne sera qu'un vain mot pour les pauvres, pour les ouvriers, pour la multitude innombrable qui vit au jour le jour de ses labeurs, si la séparation de l'Église et de l’État les livre, sans défense, aux passions des grands, à l’exploitation du capital et de l’impiété. Ce n’est que vivifiées par l'esprit catholique, que les lois politiques et sociales assureront à tous la liberté du vrai et du bien, et qu’elles restreindront efficacement la liberté du mensonge et du mal,
qui nous mène au césarisme.
Il n’est donc pas possible de s'arrêter davantage à la solution chimérique, fausse, transitoire et fatale de la séparation de l'Église et de l'État. Elle a fait son temps : elle est usée, aussi bien que l’idéal de l’ancien régime, qui consistait à soumettre l’Église à l’État. En allant jusqu'au bout dans cette voie logique, la révolution nous force de revenir à la vérité pure et entière, c'est-à-dire à l’union intime de la vérité religieuse et de la vérité politique.
Quoi qu’on en dise, cette solution est la seule populaire. D'instinct, le peuple comprend la religion comme une autorité divine, indépendante de tous les pouvoirs humains, protestant contre toutes les injustices, tenant la balance égale pour les grands et pour les petits, pour les princes et pour les nations, et n’ayant de préférence que pour les pauvres et pour les opprimés. Si vous
faites de cette magistrature sacrée une esclave du gouvernement, destinée à lui façonner la multitude, ou une étrangère, sans action sur le monde extérieur, impuissante à réprimer les excès de la richesse et de la force, le peuple la méprisera.
De même, pour lui, le pouvoir civil est le serviteurné de la justice et de la morale divines, le protecteur et le défenseur de la vérité, résistant aux intrigues et aux agitations des ambitieux, servant d’arbitre désintéressé entre tous les intérêts. Si le souverain n’est que l'instrument d’un parti, que le courtisan des passions et des préjugés du temps, si son langage n’est que l'écho servile ou le sceptique calcul des événements, s’il ne fait pas profession publique de croire à la loi immuable et parfaite que Dieu lui donne mission de faire respecter, le peuple méprisera le pouvoir.
Ainsi, l’État a besoin de l’Église, seule capable de soutenir la morale publique et privée; et l’Église a besoin de l’État, pour assurer le paisible exercice de son culte et de ses vertus. Pourquoi ne pas convenir franchement de cet échange de services? Pourquoi ne pas proclamer, au grand jour, cette alliance nécessaire à tous deux ?
Autrefois, l’État faisait acheter à l’Église, par mille sacrifices humiliants, le peu de liberté qu’il lui laissait : il limitait ainsi, à son propre détriment, les bienfaits
qu’elle pouvait lui prodiguer. C’est ainsi que l’ancien
régime nous à insensiblement amenés au bord du précipice, où il a lui-même disparu. Aujourd’hui, avec le dissolvant de la critique et de l'indifférence, avec le progrès du luxe et de la centralisation, si l’on veut que l'Église sauve la société, il lui faut la liberté entière, non-seulement de sa doctrine, mais de ses institutions, de sa vie publique et de son action sociale.
Pour la lui donner, qu’y a-t-il à faire? Loin de moi la pensée de déterminer et de préciser les clauses d’une paix complète entre l’Église et l'État. Seulement, qu’on n’aille pas croire que ce traité‘serait compliqué, et que, pour y parvenir, il faudrait de longues et laborieuses négociations. Autant cette œuvre est difficile quand l’État s’imagine avoir à défendre un intérêt opposé à celui de l’Église, et qu'il met toute son habileté, toute sa puissance à obtenir des concessions, que l’Église accepte comme un moindre mal; autant cette œuvre sera simple le jour où l'État verra que ses intérêts sont identiques avec ceux de l’Église, et cherchera, d'accord avec elle, à réaliser le plus grand bien possible. Pour opérer cette révolution, il ne faut ni changement d’institutions, ni changement de gouvernement : il suffit d’un changement d’esprit. Au lieu de regarder les institutions catholiques comme des ennemis à surveiller et à contenir, qu’on sache reconnaître en elles des auxiliaires sûrs et dévoués; et, quant aux abus, inévitables au sein
du clergé comme partout, qu'on laisse à l’Église elle-
même, à ses tribunaux, à ses conciles, le soin de les prévenir et de les corriger, avec plus de sagesse et de sévérité efficace que le pouvoir civil n’en saurait avoir en pareille matière.
Ainsi sera ratifié l’arrêt de l'expérience, qui a démontré l'inutilité des articles organiques, reproduction surannée des erreurs d’un autre âge. Chacun trouvera naturel de supprimer le dernier débris qui en reste, en dispensant le conseil d’État des pénibles applications de appel comme d'abus. Aux ordres religieux, qui renaissent de toutes parts de leurs ruines, et dont personne ne conteste plus les services, on rendra l’existence légale, due à toute association utile. Le clergé recouvrera la propriété de ses églises, et Le droit de posséder, dont il est seul exclu. Enfin, en changeant son traitement annuel en rentes sur l’État, inscrites une fois pour toutes au Grand-Livre, on fera disparaître du budget et le souvenir honteux des anciennes spoliations, et l'apparence d’une dépendance actuelle, qui ne serait pas moins fàcheuse.
Voilà qui suffirait pour assurer la pleine liberté de l'Église. Si elle la demande, c’est pour servir et pour sauver la société, dont elle invoque la protection. Les gouvernements sont libres de lui marchander cet appui. Depuis soixante-quinze ans qu'ils ont peur de ses envahissements, et qu’ils la jettent, périodiquement, en
pâture à la révolution, qui gronde à leurs portes, ils ont
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pu voir ce qu’ils ont gagné à mépriser ses avertissements et ses secours. Louis XVI à payé de sa tête les folies rationalistes de 1789. Après avoir dépouillé le Pape, Napoléon [°° a entendu prononcer sa déchéance par les libéraux, auxquels il avait fait appel en 1815. La Restauration et Louis-Philippe n’ont fait que réveiller les passions anarchiques en leur sacrifiant les Jésuites. C’est à nous de profiter de ces leçons, et de ne pas recommencer, sur une plus vaste échelle, ces tristes expériences.
Liberté de l'Église, c'est bien. Mais, comme conséquence d’une religion d'État, n’allez-vous pas persécuter les dissidents, et exercer, au nom de la vérité, une tyrannie d'autant plus dure, que vous serez plus ardents et plus convaincus ?
Que les amis de la liberté se tranquillisent. Il ne s’agit point de rallumer les bûchers de l'inquisition, bûchers qui n’ont jamais fumé à Rome, et que la cruauté espagnole n’a opposés qu'à la perfidie d’ennemis plus cruels encore. Quoi qu'il arrive, le catholicisme restera, comme il l'a toujours été, la moins agressive et la moins oppressive des doctrines, n’usant qu'avec une grande modération et une extrème répugnance du droit de légitime défense, et demeurant bien au-dessous de la violence de ceux qui l’attaquent. La vérité ne saurait renoncer au privilége d’être toujours plus tolérante
que l'erreur. C'est par la persuasion qu’elle conquiert,
et ce n'est qu'à contre-cœur qu’elle repousse la force par la force.
L'exercice paisible du culte juif et du culte protestant ne peut être contesté. À Rome, l’un et l’autre sont tolérés. Les juifs ont toujours été regardés comme des témoins historiques, attestant l'authenticité de l'Écriture sainte et la vérité de nos origines. Renfermés en eux-mêmes, il n’ont jamais eu, et n’auront jamais de puissance de prosélytisme. Qui songerait aujourd’hui à se faire juif? Et même, parmi eux, combien y en a-t-il encore qui attendent le Messie, et qui soupirent après Jérusalem? C'est un miracle que leur conservation, et il faut se garder de l’entraver, en les persécutant. Tout au plus faut-il s'occuper de surveiller leurs spéculations, et empêcher l'invasion, dans nos lois, des principes trop flexibles de leur morale financière.
Les protestants n’ont plus de raison d’être, ni de force d'expansion, depuis qu’appliquant logiquement leur principe, le libre examen a ouvertement attaqué l'édifice catholique, et dépouillé l'Église de ses avantages temporels. Dépassés par la révolution, entraînés par le rationalisme, c’est à grand’peine s'ils se distinguent encore des déistes par une vague croyance, non -dans la divinité personnelle de Jésus-Christ, mais dans la divinité de son œuvre. Quant aux protestants orthodoxes de la confession d’Augsbourg ou de la foi calvi-
niste, c’est tout au plus si on en trouverait encore quel-
ques rares échantillons, véritables curiosités archéologiques, aussi intéressantes à garder, dans la collection des maladies de l'esprit humain, que les vieilles hérésies qui végètent, depuis quinze siècles, au fond de l'Orient. Comme les juifs, les protestants sont donc sans danger; ils nous servent de témoins historiques, et l'opinion publique fait, à elle seule, justice de leurs coûteux mais stériles essais de propagande.
Qu'on laisse donc aux dissidents leurs droits civils, leurs traitements et les biens qu'ils ont su sauver de la tourmente révolutionnaire. Là n’est pas le péril. Mais derrière eux se cachent le rationalisme et le matérialisme, qui minent secrètement la société, et qui se traduisent, chez les grands, par l’accaparement des capitaux, des affaires et des gros traitements; chez les petits, par la haine des riches et par les passions socialistes. Voilà l'ennemi, voilà la maladie religieuse et morale, qui, en juin 1845, a forcé les républicains eux-mêmes à des fusillades et à des transportations en masse,
Pour la guérir, qu'y a-t-il à faire, et que demande l'Église ? Va-t-elle requérir des peines corporelles contre tous ceux qui, catholiques de nom, refusent d’obéir à ses lois, ou négligent de participer à son culte? Le penser serait outrager sa sagesse et sa modération, et méconnaître l'esprit qui l’a toujours guidée. Et, d'abord, elle n'a pas cessé d'établir une distinction radicale entre
le doute, l’inertie et la mollesse, que la persuasion
UNION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT. 383 seule peut vaincre au cœur de chacun, et l'hostilité ouverte et publique, contre laquelle il est indispensable de se défendre. De plus, même pour ceux qui l’abandonnent et qui la combattent, les temps sont singulièrement changés. Autrefois, les bienfaits du catholicisme étaient si incontestés, la certitude du peuple si complète, que l’on ne pouvait apostasier sans une mauvaise foi évidente, et sans commettre un crime politique et social autant que religieux. Aujourd’hui, on doit le reconnaître, les lumières de l’histoire et du bon sens ont été troublées par tant de mensonges et de calomnies, le doute a été si habilement et si universellement inoculé, la Foi si minée et si affaiblie, qu'il faut plaindre encore plus que condamner les innombrables victimes de l’incrédulité. Dans tous ceux qui hésitent, qui cherchent la lumière sans l'avoir trouvée, mais qui la respectent chez les autres, 1l y a un vaste champ à défricher par l’enseignement, par la prédication et par le dévouement.
En général, la répression n’est efficace qu'autant qu’elle est légitime et aux yeux du coupable, qui subit sa peine en reconnaissant qu’il l’a méritée, et aux yeux de la société, qui voit dans ce châtiment une expiation et un exemple salutaires. En se plaçant à ce point de vue, et en tenant compte de l’état des esprits, l'Église et la société ne peuvent pourtant pas laisser impunis
le mensonge et la calomnie sciemment propagés, les
outrages grossiers et manifestes au culte et à la morale religieuse. Mais, appliquée avec vigilance, la législation actuelle suffirait à faire cesser ces inexcusables attaques.
La gravité du mal augmente quand, sortant du vague, il prend une forme affirmative, un corps, une organisation, et qu'il prépare ouvertement un étatmajor et une armée, pour renverser le pouvoir religieux et civil. Gette organisation existe, avec sa force d'expansion et de propagande actuelle, ses réunions, ses chefs, son mot d'ordre, ses serments. Les Papes l'ont dévoilée depuis plus d’un siècle; ils ne cessent pas de la signaler à la répression du pouvoir civil, comme un danger permanent pour l’État et pour la société. Ce ne sont pas les Jésuites, dont le régime parlementaire s’est tant préoccupé, ce ne sont pas les conférences de Saint-Vincent de Paul, objet récent des inquiétudes et des rigueurs administratives; ce sont les sociétés secrètes, la francmaçonnerie et le positivisme qui forment la puissance offensive du mal. C’est là que se transmettent, sous les auspices de l'être Suprême, que l’on daigne, tout au plus, encore y invoquer, les pures formules de 1789, la liberté et l'égalité natives de tous les hommes, la négation de la déchéance originelle, l'émancipation spontanée de l'humanité, la négation de toute autorité civile et spirituelle, et la fusion de tous les cultes en un vague et pauvre symbolisme, laissé en pâture aux âmes qui ont un invincible besoin de religion.
UNION DE L'ÉGLISE ET DE L'ÉTAT, 385 Dès 1738, le Pape Clément XII signalait ces sociétés alors naissantes, « dans lesquelles des hommes de toute religion et de toute secte, affectant une apparence d’honnêteté naturelle, se lient entre eux par un pacte aussi étroit qu'impénétrable. » Et, un siècle plus tard, Léon XII, confirmant cette condamnation, s’écriait : « Plût à Dieu que ceux qui avaient le pouvoir en main, aient su apprécier cet avertissement autant que l’exigeait le salut de la religion et de l’État! Plût à Dieu qu'ils aïent vu dans les successeurs de saint Pierre, nonseulement les chefs de l'Église catholique, mais encore les plus fermes appuis des gouvernements, et la sentinelle la plus vigilante pour découvrir les périls de la société ! Plût à Dieu qu’ils aient employé leur puissance à combattre et à détruire les sectes dont le Saint-Siége leur avait découvert la perfidie! Princes catholiques, les choses en sont venues aujourd’hui à ce point qu’il vous faut réprimer les sociétés secrètes, non-seulement pour la défense de la religion catholique, mais pour votre propre sûreté et pour celle de vos peuples. La cause de la religion est, maintenant surtout, tellement liée à celle de la société qu’on ne peut plus en rien les séparer. »
Ainsi, bien qu'on ferme les yeux sur ses progrès, il y a une puissance cachée, organisée dans le monde entier, recrutant ses adeptes dans tous les peuples et dans tous les cultes. L'Église est l’ennemie à qui elle a
déclaré une guerre à mort : elle flatte les gouvernements à condition que la Foi soit persécutée; elle demande la liberté pour tous, pourvu qu’on la refuse aux catholiques, et, suivant l’éloquente expression du prince de Broglie, elle invoque la liberté de conscience, sans avoir ni une veine de liberté ni une fibre de conscience. Sous ce drapeau, il y à des millions de dupes qui croient poursuivre honnêtement l'émancipation universelle, et qui reculeraient d'horreur s’ils apercevaient le but où on les mène. En France surtout, où le caractère national répugne profondément aux vengeances ourdies dans l'ombre, aux conspirations hypocrites et perfides, la franc-maçonnerie se résume, pour le plus grand nombre, en joyeux banquets ou en souscriptions humanitaires. Maïs, au milieu du chaos de passions ineptes et contradictoires, qui semblent se neutraliser elles-mêmes, et se consumer en luttes stériles, une force supérieure coordonne les efforts, dirige les volontés, tire parti des aspirations, et les fait servir à la réalisation d'un plan unique, conçu avec une logique profonde, suivi avec une infatigable persévérance. Gette force directrice, qui apparaît à chaque instant, et sans laquelle l’histoire et la vie sont inexplicables, c'est le génie du mal.
Le génie du mal ne peut s’avouer lui-même. Pourtant, comme son existence est proclamée par la conscience universelle, son unique occupation est de don-
UNION DE L'ÉGLISE ET DE L’ÉTAT. 387 ner le change à l'opinion, et de faire croire que ce n'est pas lui, mais un autre génie caché, qui séduit, qui enlace, qui trompe les âmes honnêtes, et qui trame de les asservir à son empire. À entendre ses journaux, ses brochures, ses dénonciations de tous les jours et de tous les instants, il est une autre puissance mystérieuse, hypocrite, perfide, à qui l’Église catholique et sa vaste hiérarchie servent d’instrument : les ordres religieux en sont les agents secrets; le vertueux Pie IX lui-même ne fait que lui obéir. Affamée de domination, elle veut ramener les peuples à la servitude intellectuelle, politique et sociale.
On a tant parlé de cette conspiration ultramontaine qu'on a fini par y croire, et que nos hommes d’État se sont crus obligés de la signaler comme un péril public. Mais où en trouver le centre et la tête? Qui en tient les fils ? Qui en fait mouvoir les ressorts cachés ? Les ministres les plus habiles, les chercheurs les plus perspicaces y ont usé leur sagacité.
A la suite de longues méditations, M. Bonjean a cru découvrir, vingt ans après Eugène Sue, que les Jésuites étaient les vrais coupables, et nous avons eu, en style politique et sénatorial, une nouvelle édition des Mystères de Paris.
Mais les Jésuites sont là, prêchant, enseignant au grand jour, et M. Rouland, qui les a surveillés, pendant des années, comme ministre de l'instruction publique et
388 CHAPITRE XXI des cultes, n’a jamais rien trouvé à leur reprocher. Aussi, suivant lui, la source du mal est beaucoup plus cachée. Tout au fond du faubourg Saint-Germain, au fond d’une cour mystérieuse et déserte, trois ou quatre journalistes, rédigeant le journal le Monde, tués il y a quatre ans avec l'Univers, et ne revivant que grâce au bon vouloir du ministre de l’intérieur, voilà (qui le croirait?) les chefs diaboliques qui mènent le Pape, les évèques et les religieux, l'autorité devant laquelle tremblent les plus grandes intelligences, la théocratie renaissante qui menace de nous courber sous un joug de fer. M. de Persigny a été longtemps ministre de l’intérieur, et il ne peut accepter la responsabilité que lui renvoie M. Rouland. N’avoir pas reconnu l'existence et la gravité d’un tel fléau, c’est chose impossible. Si Le Monde avait été si dangereux, on l'aurait supprimé dix fois. Non, l'hydre à écraser, c'était la Société de Saint- Vincent de Paul. Aussi n’a-t-on pas reculé, et, malgré les périls que courent tous ceux qui s’attaquent aux ultramontains, on a dissous cette redoutable association. Mais ce n'étaient là que les membres, les soldats, les agents infimes et subalternes. Restait à trouver la tête, cette tête que ni M. Bonjean ni M. Rouland n'avaient eu l'esprit de découvrir. M. de Persigny a voulu en avoir l'honneur, et il a fait tout exprès le voyage de Rome. À peine arrivé, il a vu de ses yeux le secret, le grand secret que personne n’avait aperçu. À
peine de retour, il a convoqué tout le peuple français pour en recevoir la confidence. Ce ne sont plus les Jésuites, ce n’est plus le journal le Monde, c’est toute une armée de cardinaux, de monsignori, de religieux, de prêtres, d'employés, de valets, c’est-à-dire c'est Rome elle-même, soudoyée, excitée, ameutée contre la France et contre la civilisation moderne par l'Autriche, l'ancien régime et les anciens partis. Était-ce la peine de faire le voyage de Rome pour nous donner cette pâle copie des articles dont le Szécle et l'Opinion nationale fatiguent depuis si longtemps leurs lecteurs ?
Grands politiques, qui avez tant de peine à vous mettre d'accord, et qui cherchez si loin l'explication des invincibles résistances de l'Église, oui, VOUS avez raison : il y a, en France, une force supérieure aux fidèles, supérieure au clergé, supérieure aux évêques les plus capables et les plus indépendants, et cette force, elle est à Rome. À Rome même, il y a une force supérieure aux congrégations, supérieure aux cardinaux, une force à laquelle le Pape lui-même obéit, et contre laquelle tous les conseils de la prudence humaine, toutes les habiletés de la diplomatie, toutes les séductions et toutes les menaces viennent se briser. Mais cette force défie vos investigations, parce qu’elle n'est d’aucun homme ni d'aucun parti, d'aucun temps ni d'aucun lieu, et qu’elle est infiniment au-dessus des frêles instruments en qui vous prétendez la surprendre. Cette force, c’est l’Esprit-
Saint lui-même. Il conduit et il fait vivre l'Église, malgré les attaques de ses ennemis, malgré la faiblesse de ses membres, et la faisant grandir à travers les siècles et les tempêtes, il nous donne le spectacle perpétuel du plus éclatant et du plus inexplicable des miracles.
Entre la cité du mal et la cité de Dieu, la guerre est permanente. Mais elle a pris de nos jours des proportions plus larges et plus décisives : les hommes et les peuples y sont engagés, avec toutes les armes d’une civilisation perfectionnée. En des temps simples et grossiers, la société à pu vivre, des siècles, sur des fragments de vérité, alors suffisants pour préserver l'ordre, la famille et la propriété. Aujourd'hui, ce n’est pas trop de la vérité complète pour arrêter la dissolution sociale.
Geux qui ne voient pas le péril, et qui mettent leur zèle à en trouver et à en combattre d’imaginaires, se font sans le savoir les alliés de l'ennemi, qui ne demande qu’à nous diviser, et qu'à cheminer, sans être aperçu, jusqu'au cœur de la place. En guerroyant contre l’ultramontanisme, c’est l'Église qu'on attaque, qu'on enchaîne, qu'on paralyse. En voulant maintenir l’équilibre entre les ultramontains et les révolutionnaires, on favorise directement le mal religieux, politique et social, que signale l'Église, et contre lequel toutes nos forces devraient se réunir. On laisse libre carrière aux destructeurs de toute autorité et de toute liberté, et l’on
condamne la société à des violences, à des châtiments,
infiniment plus nombreux et plus tristes que ceux qu’on prétend lui éviter.
Pour la liberté illimitée du bien, comme pour la répression raisonnable et modérée des excès du mal, les intérêts de l'Église et de l'État sont les mêmes. Séparés, l'une et l’autre seront certainement vaincus, et ce n’est pas trop de leur union intime pour tenir tête aux orages du dix-neuvième siècle.
Ainsi, point de liberté sociale, sans la liberté du dimanche, du mariage et de l’enseignement religieux, de l'association et de la corporation chrétiennes.
Point de liberté politique, sans la consécration religieuse du pouvoir et du système représentatif chrétiens, sans une place assurée à l'Église, comme au réprésentant légitime de la justice, de la morale et des pauvres.
Point de liberté nationale, sans l'union des peuples catholiques autour du Saint-Siége, pour résister aux envahissements du principe russe, du principe protestant, et du principe révolutionnaire, leur auxiliaire naturel.
Point de liberté religieuse, sans la protection de l'État, pour assurer une indépendance complète et une