‹ L'Énergétique et le Mécanisme: Au Point de Vue des Conditions de la Connaissance (volume 2)Chapitre 11 sur 23 · Il s’agit justement d'apprécier maintenant · texte numérisé non relu

Il s’agit justement d'apprécier maintenant

si, en essayant de réduire au moindre degré la nécessité par où il faut bien passer, par suite de notre organisation psychologique, de « représenter » les notions scientifiques, de conserver des résidus d'images sensibles, on fait œuvre utile, — si, par suite, cette tendance a des chances de s'imposer au détriment de la tendance contraire que représente le mécanisme.

Poussons-la à l'extrême, et efforçons-nous de déterminer le terme auquel elle doit aboutir. Nous ne bâtirons pas une hypothèse vide ; car historiquement la scolastique l’a à peu près réalisée. Elle nous apprend en gros que le terme naturel de cette tendance, c'est le verbalisme. Et la psychologie de la connaissance corrobore cet enseignement de l'histoire. Le concept ne peut jamais éliminer tout résidu d'images. Mais au terme, l'image résiduelle se réduit à celle du mot quile connote. Le concept tend, si l’abstraction est poussée aussi loin qu'il est possible, si l'esprit a une grande facilité à abstraire et à généraliser, à se confondre avec le mot et à se vider de tout contenu vivant et réel. La paille des mots remplacera le grain des choses.

Le verbalisme, ou, puisqu'il s’agit ici moins de symboles verbaux, comme dans la scolastique, que de symboles algébriques, le formalisme sec et vide, purement utilitaire, voilà le danger qui menace la théorie énergétique. Ce danger est sur-

tout à craindre pour ceux qui ne créent pas la science par leurs expériences continuelles, pour ceux qui ne cherchent qu'à s’assimiler et à utiliser les résultats de cette création. Le formalisme des premiers est animé par la force des choses du même courant de vie qui anima dans l'esprit d’un Aristote, ou même d'un Hegel, l'idéologie pure. Mais le formalisme des seconds est bien vite un formalisme mort, une discipline étroite dans laquelle, à cause des résultats et des facilités qu’elle fournit, on finit par absorber la science tout entière. La possibilité de susciter une attitude de ce genre est pour la science pleine. de périls. Et n'est-ce pas, bien que Duhem se range de suite parmi les créateurs, parmi ceux dont le travail est fécond parce qu'il agrandit toujours le champ des recherches, n'est-ce pas cependant, si l’on veut lire entre les lignes, le reproche que lui adresse Bouasse, à propos de ses travaux sur l'hystérésis ? N'oppose-t-il pas dans sa critique la réalité empirique, le travail concret du laboratoire, aux formules prématurées, aux généralisations trop hâtives, aux abstractions trop éloignées des faits, au formalisme qui veut enserrer le réel, mais le vide toujours pour cela de quelques-uns de ses aspects intéressants et importants? Et Bouasse ne recourt-il pas, dans cette même critique, aux modèles mécaniques, à la représentation sensible, à l'hypothèse figura-

tive, car elle lui semble plus propre à faire saisir la réalité du fait? Elle est donc plus concrète, elle est une image; elle est donc plus près de l'expérience et dés données qu'il faut retenir. Voilà le mécanisme bien vengé du reproche qu’on lui adresse sans cesse dans l’autre camp : de substituer une nature arbitrairement simplifiée à la vraie nature. Que dire alors de l’énergétique, si elle substitue, on n'ose pas dire des mots aux choses, mais des formules de calcul dont les termes sont souvent arbitraires aux données de l’expérience, aux propriétés perceptibles des phénomènes ? Mieux vaut avoir une explication encore lointaine, mais en contact avec les faits, qu’un formulaire plus précis, mais tout artificiel.

4, — La grande raison psychologique pour laquelle le mécanisme semble ici préférable à l'énergétique, c’est au fond qu'il n’y a pas d’entendement pur: on ne pense jamais sans images. L'intuition sensible est nécessaire à la pensée, comme l'air à la vie. Dire qu’il n’y a pas d’entendement pur, pas de raison pure, ce n’est pas soulever la vieille et stérile querelle de l’apriorisme et de l'empirisme. Elle n’a plus grand sens, au point de vue psychologique. Admettrait-on avec Kant qu'il y a dans la pensée des éléments qui ne viennent pas de l'expérience? on est bien forcé d'admettre avec lui que ces éléments ne sont

donnés qu'avec l'expérience, que toute pensée commence nécessairement avec elle. Celle-ci est la matière à laquelle les éléments à priori viennent s'appliquer comme une forme, et dans toute existence matière et forme sont inséparables. Dire que l’on ne pense pas sans images, c'est donc affirmer que, même si l’on admet un élément à priori, il faut accorder qu'il n’est donné et qu'il n'est saisissable qu'avec l'intuition sensible. Cette question mise à part d'un élément ou plutôt d’une fonction qui, dynamiquement, modifie en les assimilant les données de l'expérience, tous les psychologues s’accorderont à reconnaître que les idées, les concepts, ont une substructure d'images, de perceptions, substructure qui leur donne leur sens ou leur assigne leur fonction. En tout cas, au point de vue scientifique, la question est définitivement tranchée, et les énergélistes, plus empiriques que quiconque en matière scientifique, admettront que l’expérience seule peut fournir les prémisses d’un raisonnement. N’ont-ils pas souvent reproché au mécanisme de construire à priori, de donner au raisonnement une importance qu'il n’a pas ? Alors pourquoi une fois que l’expérience a joué son rôle, s’efforcer de systématser ses résultats en partant de généralités conceptuelles, de façon à déduire, en apparence, de formules, et par un raisonnement aprioristique, les moyens de prévoir les particula-

rités des phénomènes réels ? La méthode inverse, qui part des données les plus élémentaires de l'expérience, et qui, à la suite de l'expérience, les complique et les complète progressivement, en détermine plus précisément le domaine, cette méthode concrète n’est-elle pas, par rapport à la marche évolutive de la connaissance, comme à sa nature, préférable à la méthode abstractive ? On a vu que cette dernière ne semblait pas en réalité plus économique pour la pensée, car elle augmentait les difficultés inhérentes à tout effort d’abstraction. Il est possible de dire en outre, maintenant, qu'elle est l'effet d’une illusion psychologique : Je concept pur est un mythe, et un mythe dangereux. Puisqu'il n’a de sens que par une intuition empirique, puisqu'il est le résultat de l’évolution des images, n’est-1l pas plus naturel de systématiser des connaissances en conservant toujours, à côté des formules, des intuitions empiriques capables de les remplir, comme dans la figuration mécaniste ?

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