L'INCONNU DETERMINE EN FONCTION DU CONNU
1. L'énergétique rompt avec le développement traditionnel de la physique moderne. Cette rupture s'imposet-elle? — 2. Difficultés psychologiques entraînées par cette rupture. Légitimité du point de vue psychologique pour juger de la forme générale de la systématisation })hysique. Ce point de vue psychologique est inséparable du point de vue logique. — 3. La loi la plus importante relative à l'acquisition des connaissances : La connaissance de l'inconnu à l'aide du connu. Le mécanisme répond beaucoup mieux à cette loi de la connaissance que l'énergjtique. — 4. Aussi conserve-t-il beaucoup micu.\ le plan traditionnel de la systématisation physique, et la continuité historique. — il. Les avantages, au point de vue psychologique, à conserver, autant que possible, dans la systématisation, l'ordre d'acquisition des connaissances : on présente les choses sous la forme la plus familière. — 0. Comment il faut entendre la conservation de l'ordre historique dans le mécanisme.
l. — La construction énergétique a la prétention (Fétre plus simple, plus économique pour qucl- (|uosinis(l(^ ses])arlisans (ALacii), et pour d'autres
l'REMIKUK LOI (ÎKNKUALK I)K LA CONNAISSANCE 45
(l'être une description moins aventurée el |)lus exacte de la nature (Hankine, Duhem), pour tous d'être plus claire, plus scientilltpie, c'est-à-dire (lètre mieux adaptée aux exigences, aux besoins que la science a pour but de satisfaire. Est-ce bien exact?
Une cliose frappe, quoi qu'on pense de la valeur cie la théorie énergétique : elle rompt avec la marche ordinaire de la science. L'énergéticpie ne» tient aucun compte de lunité historiciue du développement scientifique. Elle la brise et la fragmente; et si elle rétablit une unité nouvelle, (car voulant maintenir tous les droits et les titres traditionnels de la science, l'énergétique, aussi bien que le mécanisme, ne tient pas plus à rehoncer à l'unité qu'à l'objectivité du savoir), cette uniléprocéde d'un tout autre point de vue. La science, arrivée à une certaine période de son développement, retournerait en quelque sorte s^r ses pas : elle poserait d'abord la loi générale (pii est son pointd'arrivée et son but'; elle en déduirmt ensuite par des restrictions appropriées, les lois particulières. Ce n'est pas là, à proprement parler, adresserune critique à l'énergétique, au point de vue de sa valeur scientifique, car il ne faudrait pas hésiter devant une inversion complète des dispositions théoriques, si cette inversion était réclamée par les progrès de la science. Au fond, un renversement plus complet et plus profond des choses a
46 L ÉXEUGÉrint'K ET LE MÉCANISME
bien marqué le passage du stade métaphysique au stade positif. C'est plutôt caractériser le procédé q;énéral, la forme de l'énergétique, et montrer que cette forme est toute nouvelle dans la physique positive. Seulement il s'agit de voir ,si cette forme présente des avantages qui doivent l'imposer de préférence à la forme mécaniste, et le problème est facilité par ce fait qu'au point de vue de la construction scientifique du procédé d'organisation et de disposition des connaissances, l'énergétique s'opposfe au mécanisme, comme l'antithèse à la thèse. Une théorie fait donc par sa disposition même là critiq.ue des points par lesquels elle diffère de l'autre. Et comme elles ne diffèrent que par la forme et la disposition générale, la forme de Tune des théories est pour ainsi dire la critique de la forme de l'autre.
2. — Or, si cette inversion de forme ne saurait a priori fournir un argument contre son installation définitive dans la science, elle présente des difficultés, et des difficultés considérables au point de vue psychologique.
Il serait certainement ridicule de juger des propositions avancées par un savant, d'un point de vue psychologique, encore que ce point de vue ait son rôle, car il ne faut pas que ces propositions soient incompréhensibles ou absurdes, ce qui revient à dire qu'il ne faut pas qu'elles répugnent
VRËMIKKË un C.KNKnVLK DK LA (:nXNAIs>AX<:K 47
absolument à nos fondions cognitivos. Mais si le point de vue psychologique intervient déjà nécessairement, et d'une façon si naturelle qu'elle es( inconsciente, dans l'élaboration (4, par suite, dans les moyens d'appréciation d'une proposition scientifique, ne serait-ce que pour fournir le moyen de discerner les chances de vérilé ou d'erreur, ou de distinguer la proposition d'iui savant de celle d'un fou, à plus forte raison doit-il intervenir dans Tapprécialion d'un mode de systématisation et d'organisation des connaissances acquises, et bien plus ^rand y doit être son rcMe. La systématisation des connaissances ne vise-t-elle pas exclusivement la commodité ou la satisfaction de l'esprit? Ne répond-elle pas entièrement à un besoin psychologique et n'a-t-elle pas une lin uniquement psychologique ?
3. — L'une des conditions primordiales de la connaissance, les mieux mises en évidence par la psychologie contemporaine, celle qui constitue la loi la plus importante relative à Tordre d'acquisition de nos connaissances peut être formulée ainsi : « La connaissance va du connu à l'inconnu en retrouvant toujours en une certaine mesure le connu dans l'inconnue »
1. Par exemple : « Duiiionti'er, en matière d'onsiM^iicmenl c'est retrouver par raUentionZe connu dans rinconnit. n Ruyssen Évolution psf/chologiqne du Jugement, p. 200 (Paris, F. Alcan). Vdir l'ouvrage entier sur le bien fondé
Malgré sa forme presque taulologique, cette loi a, si on la comprend bien, une signification très pleine, très remarquable et grosse de consc- ([uences, au point de vue de latbéoriedu savoir. Elle signifie que c'est gj^âce à ce qu'on connaît déjà, qu'on apprend quelque chose de nouveau ; les connaissances nouvelles ne se juxtaposent pas aux connaissances anciennes. Elles en procèdent. Toute connaissance nouvelle est fonction des connaissances anciennes, et lui est rattachée par un lien nécessaire, car sans la connaissance ancienne elle n'existerait pas, ou, tout au moins, elle n'existerait pas comme elle est. L'ensemble (les faits représentatifs constitue une unité organique et continue. Une rupture établie dans ce champ est une altération, une violation, des lois (lu savoir. A vrai dire, une rupture complète est impossible. Elle ne peut être qu'apparente et dans une certaine mesure, illusoire. Mais cette apparence de rupture sera toujours une difficulté, un embarras, dans l'exercice de nos fonctions cognitives, un malaise dans notre organisation psychologique. De cette loi se déduit immédiatement cette conséquence : la connaissance des phénomènes va toujours d'un phénomène relativement simple à des phénomènes relativement complexes
(le ceUo loi psychologHiue qui n'est (luo l'oxpresslon du prinr.ipo do riiabitudc et do radaptation dans la connaissanoo.