XVIII® SIÈCLE
W. Herschell. — Paysans et artisans astronomes, — Buffon et Daubenton. — William Hutton. — Anquetil-Duperion. — Oberlin. — À. Bénézet. — Roubo. — Oberkampf, — La Tour-d’Auvergne.
William Herschell.— Cet illustre astronome était fils d’un musicien du Hanovre et il fut musicien luimême pendant une partie de sa vie. Étant ailé chercher fortune en Angleterre, les trois premières années de son expatriation furent marquées par des privations cruelles, courageusement supportées. Sa position devint meilleure quand lord Durham l’eut engagé comme instructeur du corps de musique d'un régiment, en Écosse, où il obtint la place d’organiste à Halifax. Tout en remplissant ses fonctions, il se mit à étudier sans maître les mathématiques et parvint à lire en très peu de temps un savant ouvrage sur la théorie de la musique.
Quelques années après, sa vie errante d’artiste le conduisit à Bath, où 1l joua dans l'orchestre de l’éta-
y D4 L'ÉNERGIE MORALE
olissement des eaux et eut de nombreuses lecons parmi le monde qui s’y réunit. On comprend difficilement comment, au milieu de tant d’occupations et de distractions, 1l put continuer des études qui déjà, à Halifax, avaient exigé de sa part une volonté, une constance, une force d'intelligence peu communes. Cependant il passa des mathématiques à l'optique et bientôt ses connaissances théoriques le guidèrent dans des travaux d’application complètement en dehors de ses habitudes et d’une har diesse singulière.
Derécentes découvertes en astronomie ayant éveille sa curiosité, 11 réussit à emprunter un petit télescope de Grégory. « Cet instrument, dit Arago dans sa biooraphie, tout imparfait qu'il est, lui montre dans }: ciel une multitude d'étoiles que l’œil n’y découvre pas ; lui fait voir quelques-uns des astres anciens sous leurs véritables dimensions ; lui révèle des formes que les plus riches imaginations de l’antiquité n'avaient pas même soupçonnées. Herschell est transporté d’enthousiasme. Î] aura sans retard un instrument pareil, mais de plus grande dimension. La réponse de Londres se fait attendre quelques jours; ces quelques jours sont des siècles. Quand la réponse arrive, le prix que l’opticien demande se trouve fort au-dessus des ressources d'un simple musicien. Pour toutautre c’eût été un coup de foudre. Cette difficulté inattendue inspire au contraire à Herschell une nouvelle énergie : il ne peut pas acheter de télescope, il en construira un de ses mains. » Il entreprit alors une multitude
TEMPS MODERNES {XVIIIe SIÈCLE) 195
d'essais sur la composition et la forme des miroirs, leur polissage si difficile, la disposition deslentilles, Plusieurs années s’écoulèrent, mais une si rare persévérance reçut enfin son prix : en 1774 Herschell eut le bonheur de contempler le ciel avec un télescope newtonien d’un mètre et demi de foyer, exécuté tout entier de sa main. Ce succès l’enhardit : 1l se mit à fabriquer des instruments de trois, quatre et même de sept mètres.
Au mois de mai 1871 il était occupé à explorer la constellation des Gémeaux quand il y découvrit une étoile dont le diamètre considérable fixa son attention. Il vit bientôt que le nouvel astre se déplaçait, et eut ainsi l'honneur de débuter dans la carrière de l'observation par la découverte d’une planète nouvelle, Uranus, située deux fois plus loin du Soleil que la dernière planète connue. A dater de ce moment sa réputation se répandit dans le monde entier. Il fut présenté au roi George IT, grand amateur des sciences, qui entrevit tout ce qu’un observateur si persévérant pourrait Jeter de gloire sur son règne, et lui assura une pension viagère ainsi qu'une habitation voisine du château de Windsor, à Slough, où fut désormais placé son observatoire.
« Les prévisions de George II, remarque Arago, se sont complètement réalisées. On peut dire hardiment du jardin et de la petite maison de Slough que c’est le lieu du monde où il a été fait le plus de découvertes. Le nom de ce village ne périra pas; les
sciences le transmettront religieusement à nos derniers neveux.
«€ William Herschell mourut sans douleur le 23 août 1829, âgé de quatre-vingt-trois ans. La fortune, la gloire n’altérèrent jamais chez lui le fond de candeur enfantine, de bienveillance inépuisable, de douceur de caractère dont la nature l’avait doté. Il conserva jusqu'aux derniers moments toute sa lucidité d'esprit, toute sa vigueur d'intelligence. Depuis quelques années Herschell, secondé dans ses travaux par sa sœur Caroline, jouissait avec délices des succès distingués de son fils unique, sir John Herschell. A l'heure suprême 1l s’endormit dans la douce pensée que ce fils bien-aimé, l’héritier d’un orand nom, ne le laisserait pas déchoir, qu'il l’entourerait d’un nouveau lustre, que de belles découvertes honoreraient aussi sa carrière. Aucune prédiction de l’illustre astronome ne s’est plus complètement réalisée. »
Paysans et Artisans astronomes. — Les Herschellétaient doués d’une intelligence supérieure. Mais dans la branche de connaissances où ils se sont illustrés beaucoup d'hommes de facultés ordinaires sont parvenus à se rendre utiles et à laisser leur nom entouré d'une belle réputation scientifique en appliquant surtout une volonté très-tenace à l'observation du ciel. Un grand nombre d’entre eux, cités dans l'Histoire des Mathématiques de Montucla, ont eu à faire de grands efforts pour surmonter les entraves d’une profession mécanique.
Eléazar Féronce, par exemple, simple paysan d’un bourg voisin de Grenoble, doit à ses observations persévérantes d’avoir été mentionné par Tycho-Brahé et Gassendi. — Un laboureur de Sommerfeld, près de Leipzig, Christophe Arnold, se procura des instruments avec ses épargnes et recueillit une série de remarquables données astronomiques. La main qui dans la journée avait conduit la charrue, maniait le soir le quart de cercle et une petite lunette. Get observateur suivit les éclipses de soleil, de lune et de satellites de Jupiter de 1688 et 1695 : 1l aperçut le premier la comète de 1683.
D’après une notice de Lalande, on doit à un tisserand de Lisieux, nommé Jean Lefèvre, le calcul de quelques parties des Tables publiées par les de Lahire.
Ferguson, né en 1710 dans un village d'Écosse, a été membre de la Société royale de Londres. Dans sa jeunesse 1l gardait les moutons d’un fermier au service duquel 1l était. Il construisit lui-même, pour suivre le mouvement des astres, un globe céleste et une horloge. Son maitre, tout étonné d’avoir un berger savant, lui fit donner des leçons de mathématiques et lui ouvrit ainsi la voie vers de remarquables travaux d'astronomie.
La vie de Pierre Anich enseigne l'efficacité d’une puissante volonté dans la situation la plus humble. Il était cultivateur au milieu des montagnes du Tyrol et soccupait à tourner de petits ustensiles pendant l’hiver. « Un jour que le P. Weinhart, professeur de
mathématique à l’université d'Œtting, sortait du collège des Jésuites, 1l fut abordé par un individu qui lui dit : « N'est-ce pas vous qui êtes chargé, par profession, d'observer le ciel et les astres? — Oui, mais pourquoi cette question? — C'est que Je voudrais bien connaître les lois des mouvements célestes que j'ai observés souvent lorsque, dans mon enfance, je menais des troupeaux aux champs. »
« Pierre Anich, car c'était lui, s'était bien adressé. Le P. Weinhart, frappé de ce désir, et après s’être assuré de l’intelligence du paysan, qui avait déjà vingthuit ans, lui donna ses lecons et ses soins. Les dimanches et jours de fête, Anich descendait de la montagne et faisait une longue course pour venir apprendre successivement les principes de l’arithmétique, de la géométrie pratique et de la mécanique. Il ne tarda pas à confectionner lui-même des instruments semblables à ceux qu’on lui montrait. Au bout de quatre ans 1l était en état de fabriquer, pour le Musée académique, un grand globe céleste très remarquable par certaines dispositions particulières. Sa réussite fut si complète que le P. Weinhart se prit à regretter que, ne sachant pas bien écrire, Anich ne pôt passe charger de faire un globe terrestre semblable à la sphère céleste. Ce désir suffit au Tyrolien, qui s’exerça à la calligraphie, et qui, à l’insu de son professeur, s’adonna avec tant d'ardeur à cette étude qu'en neuf mois il excelluit dans l’art de mouler toutes sortes de caractères. Voulant prouver qu'on pourrait lui confier, sans courir aucun risque, la
confection du globe terrestre, il commença par faire en dix-sept joursune carte géographique de cinq pieds de long sur trois pieds de haut et d’une exécution si parfaite qu'on la pouvait croire gravée. Après cette épreuve, on ne fit plus difficulté de le charger complètement de la confection du globe terrestre. Ce globe, de trois pieds de diamètre, comme la sphère céleste, est d’une exécution parfaite‘. »
Sur les recommandations du P, Weinhart, le gouvernement autrichien confia plus tard la construction d’une carte très détaillée du Tyrol à Anich, qui Joignit aussi à ces travaux de géographie d'importantes observations astronomiques. Il mourut à quarante-trois ans, victime de son zèle pour la science. Ayant eu à mesurer une base au milieu de terrains marécageux, 1l y contracta des fièvres qui l’enlevèrent en peu de temps.
Palitzsch était un paysan saxon qui, tout en exerçant la profession de laboureur, sui acquérir des connaissances fort étendues en astronomie. Il s'était procuré plusieurs bons instruments, et peu d’observa tons intéressantes lui échappèrent. L'Europe savante ne le connut cependant pas avant la découverte qu'il lit le premier, en 1759, de la comète de Halley. Le retour de l’astre, identique avec celui qu'on avait vu en 4305, en 1380, en 1456,en 1551, en 1607 et en 1682, avait été prédit par lillustre astro nome dès le commencement du dix-huitième siècle.
1 Magasin pittoresque, tome XX.
D’autres sciences attirèrent aussi l'esprit actif de Palitzsch; il cultivait avec soin des plantes rares et parvint à en acclimater quelques-unes.
En se livrant à des recherches très assidues, Pons, ancien concierge de l'observatoire de Marseille, auquel sa famille, pauvre et obscure, n'avait fait donner qu’une éducation très incomplète, découvrit un grand nombre de comètes. La plus remarquable de ses découvertes fut celle de la comète périodique qui porte tantôt son nom, tantôt celui de lastronome Encke. Il s’éleva rapidement à des fonctions qui utilisèrent ses qualités d’exactitude et de patience, et 1l fimt par être nommé, en 1824, directeur de l'Observatoire de Florence.
. Un peintre distingué, Hermann Goldschmidt, mort en 1866 à l’âge de soixante-quatre ans, a acquis une grande célébrité en observant le ciel avec une constance extraordinaire à partir de sa cinquantième année. Il habitait à Paris un petit atelier situé au sixième étage, et la lunette dont il se servait n'avait qu'un pouvoir très ordinaire. On lui doit cependant la découverte de quatorze des petites planètes qui circulent entre l'orbite de Mars et celui de Jupiter. Il fut neuf fois lauréat de l’Académie des sciences, et reçut la grande médaille d’or de la Societé royale de Londres.
Buffon et Daubenton. — Sorti d'une noble et riche famille, Buffon eut besoin d’une forte volonté pour résister aux séductions de la vie de plaisir, souvent funeste aux privilégiés. Son goût pour les
sciences se développa dans un voyage en Angleterre pendant lequel il traduisit un ouvrage de Newton. Élu, à vingt-six ans, membre de l’Académie des sciences, 11 fut bientôt après nommé directeur du Muséum d'histoire naturelle de Paris, qu’il médita de réorganiser sur un plan grandiose. « Avide de conquérir le domaine entier de la science, dit Lacépède, il ne pensa" qu’à multiplier ses forces en complétant toutes ses ressources. Il connaissait Daubenton, 1l avait eu l'habileté de le bien juger ; il eut l’heureux discernement et le noble orgueil de voir que Daubenton et lui ne faisant qu’un, renverseraient tous les obstacles et commanderaient tous les triomphes; 1l proposa à son ami cette association qui devait les illustrer tous les deux; et tous les deux répondant à leur appel mutuel vers la gloire et l’immortalité, présentèrent ce singulier phénomène de deux hommes doués de qualités supérieures, mais diverses, qui, combinant leurs mouvements sans perdre de leur énergie, réunissant leurs efforts sans confondre leurs facultés, ne mêlant leurs lumières que pour en augmenter l'éclat, s’aidant sans se nuire, acquérant sans perdre, se donnant l’un à l’autre ce que chacun d’eux aurait pu désirer séparément, formaient un ensemble merveilleux, jusque-là sans modèle, comme jusqu’à présent sans copie, un être composé, mais unique, un tout au-dessus de ce que l’on aurait eru pouvoir attendre de la perfection humaine. Par ce premier acte de leurs volontés intimement liées, 1ls surpassèrent, pour ainsi dire, la nature dont ils
allaient dévoiler et le pouvoir et les merveilles. »
Après s'être enfermés dix ans dans une retraite profonde, les deux amis en sortirent avec des travaux qui frappèrent le monde d'admiration; mais en dehors de leur collaboration ils produisirent aussi des œuvres fécondes dans des voies spéciales. Tel est, par exemple, l’ensemble des vues synthétiques développées par Buffon principalement dans les Époques de la nature, où l’on trouve le germe des découvertes relatives à la zoologie comparée et à la paléontologie qui ont illustré les noms de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier. Telles sont les recherches de Daubenton sur la physiologie végétale et la minéralogie, ainsi que les améliorations si utiles obtenues par lui dans nos races d’animaux domestiques. Placé à la tête du Cabinet d'histoire naturelle, 1l en classa les collections avec une ardeur et un zèle qui se réveillèrent dans les dernières années de sa vie, lorsque nos victoires lui apportèrent de nouvelles richesses. & Alors, dit Vicq d’Azyr, à quatre-vingtquatre ans, la tête courbée sur sa poitrine, les pieds et les mains déformés par la goutte, ne pouvant marcher que soutenu de deux personnes, Daubenton se faisait conduire dans les galeries pour y présider à la mise en ordre des échantillons. »
William Hutton. — William Hutton, libraire à Birmingham, où 1l mourut à quatre-vingt-dix ans, au commencement du siècle, laissa dans ses manuserits une histoire de sa vie qui a été publiée par sa fille. C’est un des meilleurs exemples qui puissent
Daubenton se faisant conduire dans les galeries du Muséum.
ou
re