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pendante et modeste, les leçons et les pèlerinages du frère prêcheur.
Choisi par le pape pour aller prêcher la croisade en Allemagne et en Bohême, et ensuite pour assister au concile général tenu à Lyon en 1274, il dut interrompre de nouveau ses études scientifiques pour aller remplir ces missions, au retour desquelles il revint à Cologne, où il mourut en 1280, dans le monastère qu'il avait choisi pour retraite à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, après une vie consacrée tout entière au travail le plus constant, « dont le but, disait-1l, est de louer Dieu tout-puissant, qui est la source de la sagesse, le créateur et le gouverneur de la nature. »
L'œuvre de ce grand homme se compose de vingt et un volumes in-folio. Les titres de quelques-uns des ouvrages qu’elle renferme donneront une idée de l'étendue et de la fécondité du puissant esprit qui, fortifié par l'étude d’Aristote et des maîtres de l’école arabe, semblait apte à tout embrasser : — Du Ciel et du Monde; — Des Météores ; — Des Minéraux ; — De la Végélation et des Plantes; — Des Animaux ; — De l’Alchimie; — De la Nature des Lieux ; — Du Sommeil et de la Veille ; — Des principes du mouvement ; — De l'Unité de l'Intelligence ; — De l'Univers procédant d'une cause pr'emière, elc.
IL est probable que pour mener à fin ce prodigieux travail, Albert fut aidé par les Jeunes moines de sa corporation qui étudiaient sous sa direction. Mais
l’histoire de sa vie et de ses travaux n’en est pas moins un des beaux exemples du pouvoir de la volonté dirigée par une intelligence d'élite ouverte aux grandes pensées et fécondée par les plus rares vertus. « À son début, dit un de ses biographes", il assied solidement sa chaire sur les débris de la science antique, tandis que par l'autorité de sa parole il indique une route inexplorée : on dirait qu'un monde épuisé s'écroule sous ses pieds, tandis qu'une civilisation nouvelle, avec tous ses éléments, sa vie et sa fécondité, se révèle par ses lèvres. Il devient ainsi le lien vivant du passé et de l’avenir. »
« Les jeunes clercs qui encombraient les bancs de | Université, éblouis par le vaste savoir d’Albert ainsi que par le charme de son langage, 1dolätraient leur professeur. Ils ne voulaient même plus souifrir d’autres maîtres que ce frèêle et débile religieux, amaigri par les veilles studieuses, et dont ils attendatent le dernier mot de la science humaine.
« Le contact de son siècle ne souilla nullement cette belle âme qui vivait en quelque sorte détachée du monde, et n'apparaissait au milieu d’une génération dégradée et corrompue que pour y raviver les pures traditions de l’aurore du christianisme. »
Les grandes connaissances d'Albert et les phénomènes physiques qu’elles le mettaient en état de produire ont été l'origine des superstitions qui, durant
4 Histoire des Sciences naturelles au moyen âge, ou Albert le Grand et son époque, par F. A. Pouchet.
MOYEN AGE sp) tout le moyen âge et de notre temps encore, se sont attachées à sa mémoire. On le représentait voué à de mystérieuses recherches, à des opérations de magie, violentant la nature en travaillant au grand œuvre, et doué d’un pouvoir occuite. L’aveugle crédulité de ces époques d’ignorance transformait en sorciers les hommes éminents dont les travaux répandaient une vivifiante lumière sur le berceau de nos sociétés.
« En vain, dit tres bien M. Pouchet, leur noble et puissante voix en appelaut-elle à la raison ou à la justice de l’époque. En vain aussi s’efforçaient-ils par leurs écrits de s’élever contre les superstitions de la cabale ; parmi le peuple, leur inexplicable et mystérieuse supériorité suffisait pour qu'on les accusât d’avoir suivi des voies surnaturelles. »
Une ancienne chronique raconte qu’Albert, voulant traiter dignement l’empereur d'Allemagne, lors de son passage à Cologne, le reçut dans un jardin de son cloître, où 11 métamorphosa un hiver effroyable en un été plein de fleurs et de fruits (horridum hyemem in florigeram fructiferamque æstatem vertit). On était au jour des Rois; la terre, au dehors, disparaissait sous la neige et la glace; le prodige, en cette circonstance, consista probablement dans l’art qu’Albert avait déployé à construire une serre chaude, un jardin d'hiver au milieu du cloître.
Un savant botaniste, M. E. Meyer, en appréciant les travaux de cet homme illustre sur la nature des plantes, s'exprime ainsi : « La plus belle couronne
est vraiment due à celui qui, dominant entièrement la science de son époque, la fit avancer hardiment, et qui, pendant trois siècles, ne fut pas une seule fois égalé, je ne dis pas dépassé. Si l'obscurité des temps dans lesquels il vivait a troublé parfois son regard, nous devons mesurer la force de son esprit d’après tous les obstacles qui s’offraient à lui, et être pénétrés d'admiration. »
Dans sa très intéressante analyse des immenses travaux d’Albert le Grand, M. Pouchet rappelle que dans son œuvre l’homme est élevé au rang suprême, et posé comme le dominateur de la série animale, dont il est séparé par une distance infranchissable. Cette créature d'élite, destinée à régner par les puissances de l’intelligence et l'énergie de la volonté, appelée à découvrir les lois de la nature et à concevoir les mystères de la foi, devient ainsi, pour le religieux philosophe, le chef-d'œuvre de la création et le seul lien entre le monde et Dieu.
Charles-Quint, trois siècles après la mort d'Albert, eut la curiosité de faire ouvrir son tombeau, placé dans le chœur de l’église des Jacobins de Cologne. On trouva le corps desséché dans un état de merveilleuse conservation, qui fut regardé comme un miracle destiné à confondre ceux qui avaient douté de la religion et de la piété du savant, dont la mémoire reçut en 4622 la sanctification de l'Église.
Roger Bacon. — Honoré avec raison par ses contemporains du titre de docteur admirable, ce grand homme, dont les travaux embrassent, comme
ceux d'Albert, toutes les sciences connues de son temps, naquit à [lchester, dans le comté de Sommerset, en 121%. Sa profonde érudition, ses ingénieux aperçus, ses découvertes, et surtout les persécutions que lui atuirèrent ses connaissances, signalent aussi les puissants efforts des esprits d'élite pour dissiper l'ignorance, les préjugés et les superstitions qui obseureissaient alors l’intelligence.
Roger Bacon montra dès l’enfance les plus heureuses facilités jointes à une grande ardeur pour l'étude. Après avoir suivi les cours de l’Université d'Oxford, 1l vint prendre à Paris le grade de docteur en théologie, titre qui supposait, à cette époque, la connaissance de toutes les sciences. À son retour en Angleterre, 1l se fit moine de l’ordre de Saint-François, espérant sans doute pouvoir se livrer exclusivement aux études du cloître. Il apprit successivement le latin, le grec, l'hébreu et l'arabe, afin de pouvoir consulter les auteurs anciens dans le texte original. Il nous apprend lui-même « qu'il avait employé, pendant longtemps, beaucoup d'argent et de peine à se procurer et à faire venir des pays étranvers les livres rares et les monuments de l'antiquité qu'il pouvait découvrir. »
Mais son génie supérieur fut bientôt las de cette érudition trop souvent stérile, et 1l voulut s’ouvrir une route plus large et plus sûre en consacrant ses veilles à l’étude des sciences. Dans un de ses manuserits, conservé en Angleterre, il dit « qu'après avoir longtemps travaillé à l’étude des langues ct
des livres, sentant enfin que son savoir était encore plein d'indigence, il se mit à suivre l'exemple de son ami Robert, évêque de Lincoln, et que, comme lui, négligeant Aristote, il voulut pénétrer plus intimement dans les secrets de la nature, en cherchant à se faire une idée sur toute chose par sa propre expérience. » Dans cette nouvelle période 1l s’attacha principalement à l'étude des mathématiques, et rendit ainsi les plus grands services à la philosophie naturelle, en y introduisant la méthode qui seule pouvait donner aux sciences un caractère de certitude. Cette méthode le conduisit à d'importantes découvertes en physique, en chimie et en astronomie. Son Traité de perspective renferme des idées justes sur un grand nombre de phénomènes jusqu'alors inexpliqués et sur les instruments d'optique, dont on commençait à s'occuper. Plusieurs auteurs, interprétant quelques passages curieux de ce Traité, ont attribué à Roger Bacon la découverte du télescope. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il avait conçu l’idée de cet instrument, et que ses écrits ont pu mettre sur la voie d’une invention qui devait bientôt immortaliser le nom de Galilée, rédacteur du Courrier des astres”.
Dans une Étude sur l'importance des mathématiques pour le gouvernement des choses religieuses, Bacon insiste sur la nécesité de la réforme du calendrier, dont 1l avait découvert l’erreur en
1 Nuncius Sidereus. Journal publié à Pise par Galilée.
MOYEN AGE 50 s’occupant du mécanisme des cieux. Ses propositions au pape Clément IV restèrent sans résultat, et la réforme n'eut lieu que trois siècles plus tard, sous Grégoire XII.
L'invention de la poudre à canon en Europe est aussi attribuée, avec quelque fondement, à Roger Bacon, qui en donne la composition et en décrit les effets.
Nous ne nous arrêterons pas davantage sur les découvertes de Bacon. Ge qui précède suffit pour faire comprendre comment 1l fut accusé de sorcellerie par ses crédules contemporains, et surtout par les moines de son ordre, jaloux de son génie, dont l’indépendance fut la principale cause des persécutions qu'il eut à subir.
Emprisonné une première fois sous Innocent IV, il fut rendu à la hiberté par Clément IV, qui, monté sur le trône pontifical, ne cessa pas d'encourager ses recherches, comme il l'avait déjà fait lorsqu'il n’était encore que cardinal. C’est pour ce pape que Bacon rédigea le résumé de ses travaux sous le titre d'Opus majus. Dans l’introduction de ce grand ouvrage, Bacon disait : « Nous ne devons nullement notre adhésion à tout ce que nous avons appris pour l'avoir entendu dire ou pour l'avoir lu dans des livres; mais c’est un devoir pour nous d'examiner avec la plus sévère attention les opinions de nos prédécesseurs sur la terre, afin d’y ajouter ce qui leur manque, et de corriger ce qui en est faux et erroné, toutefois en le faisant avec toute modestie et convenance. »
Après la mort de son protecteur Clément IV, et sous le pontificat de Nicolas IT, Bacon fut de nouveau dénoncé comme magicien au général des franciscains, Jérôme de Esculo, qui condamna sa doctrine dans un grand conventicule des membres de l’ordre. En vain Bacon répondit à cette accusation par son traité Des œuvres secrèles de la nature et de l’art, et de la nullité de la magie; 1l fut jeté en prison, sa doctrine ayant été condamnée comme « contenant des nouveautés suspectes ». Il avait alors soixante-six ans, et l’on rapporte qu'il fut soumis pendant un certain temps au plus strict isolement, et privé même parfois d’une nourriture suffisante. Après dix ans de détention, quelques personnages puissants de l’Angleterre obtinrent sa mise en liberté. Mais, affaibli par ses longues souffrances, 1l mourut peu de temps après, à Oxford.
Dans cette vie de travail et de douleur, Bacon ne cessa pas de croire à la domination de l’homme sur la nature par la science et l'intelligence, et à consacrer ses profondes études au progrès de cette domination, dont 1l voyait Justement la source première dans la conscience et la volonté. « L’âme, disait-1l, agit sur le corps, et son acte principal c’est la parole. Or, la parole proférée avec une pensée profonde, une volonté droite, un grand désir et une forte conscience, conserve en elle-même la puissance que l’âme lui a communiquée et la porte à lextérieur ; c’est l’âme qui agit par elle et sur les forces physiques et sur les autres âmes qui s’inclinent au
MOYEN AGE 61 gré de l’opérateur. La nature obéit à la pensée, et les actes de l’homme ont une énergie irrésistible. Voilà en quoi consistent les caractères, les charmes et les sorulèges; voilà aussi l'explication des miracles et des prophéties, qui ne sont que des faits naturels. Une âme pure et sans péché peut par là commander aux éléments et changer l’ordre du monde; c’est pourquoi les saints ont fait tant de prodiges. » (Opus majus.)
Ajoutons qu’en révant cette toute-puissance de l'âme sanctifiée, Bacon ne cessa pas de croire à la puissance rénovatrice des sciences, et que sa foi complète dans l'expérience et l’observation lui fit aussi admettre que la philosophie naturelle pouvait conduire aux plus extraordinaires résultats. Dans son Traité des œuvres secrèles de la nature et de l’art, il parle de machines propres à faire marcher les vaisseaux avec une grande vitesse, de voitures qui se meuvent sans chevaux, de ponts analogues à nos ponts suspendus, d'appareils propres à se diriger dans les airs ou à descendre au fond des eaux. Roger Bacon, qui fut, comme le dit Cuvier', « le véritable fondateur de la physique expérimentale », paraîtrait donc avoir entrevu les forces de la vapeur et du gaz, et leur utilisation future trouvée dans cet art d’expérimenter dont il sentait si profondément l'importance, et qui, selon ses justes prévisions, devait être la souree intarissable des plus merveilleuses découvertes.
1 Hisloire des Sciences naturelles.
Marco Polo. — « Les voyageurs du moyen àge ont étendu les observations au nord et au midi; ils ont achevé l’exploration complète du continent asiatique, dont les anciens n'avaient connu que le tiers à peine; dans toutes les directions ils ont préparé les grandes découvertes du quinzième et du seizième siècle. Leurs légendes bizarres, leurs exagérations involontaires, quelquefois leur crédulité extrême, caractérisent les siècles où ils ont vécu sans altérer gravement le fond des vérités qu'ils nous ont transmises". »
Un des plus célèbres parmi ces voyageurs, Marco Polo, qu'on a comparé à Hérodote, n’était Guère âgé de plus de dix-sept ans lorsqu'il partit avec son père et son oncle, Nicolo et Matteo Polo, nobles commerçants vénitiens, qui avaient fait déjà un long voyage dans l’Asie centrale, pour se rendre avec eux dans le nord de la Chine, à la résidence du Grand Khan. L'empereur mongol avait chargé les Polo d’un message d'alliance près du pape et des principaux souverains de la chrétienté, dont ils avaient reçu les instructions lorsqu'ils repartirent en 1271, après un court séjour en Europe pour accomplir leur nouvelle mission.
Après des fatigues inouïes, les trois Vénitiens arrivèrent en Chine, où ils reçurent un brillant accueil du grand khan Koublaï, qui donna bientôt au jeune Marco Polo, dont il aimait le caractère vi
1 Edouard Charton : Voyageurs anciens el modernes.
et résolu, des marques de son affection. Dès qu'il eut appris les langues du pays, 1l le fit entrer dans ses conseils et lui confia différentes missions dans les provinces de son vaste empire. (est ainsi que Marco Polo put visiter tour à tour la Tartarie, l’archipel Indien, Madagascar, diverses contrées de la Perse, de l’Asie Mineure, etc.
Lorsque, après vingt ans de séjour au milieu des peuples orientaux, les Polo demandèrent à retourner dans leur patrie, ils n’obtinrent que difficilement l'autorisation de partir, l’empereur mongol n'ayant pu d’abord consentir à perdre les précieux conseils qui lui avaient été si utiles pour l'administration de ses États et l’organisation de ses armées. Mais devant leur inébranlable résolution, 1l les chargea d’escorter jusqu’à Ormuz une de ses filles, fiancée à un prince mongol, souverain de la Perse. Marco Polo, qui durant ses missions avait parcouru les mers de l'Inde, devait guider la flotte qui conduisait la jeune princesse. Après une pénible navigation, les vaisseaux abordèrent à Ormuz, où les Polo, leur mission remplie, prirent la voie de terre pour retourner à Venise par Tauris, Trébizonde et Constantinople.
La famille de ces hardis voyageurs n'ayant eu d'eux aucune nouvelle depuis leur départ, hésitait à les recevoir lorsqu'ils arrivèrent, en 1295, après une absence de vingt-quatre ans, qui avait altéré leurs traits, changés par l’âge et par de longues fatioues. Ge ne fut qu'après avoir raconté leurs aventures et tiré des grossiers vêtements dont 1ls
s'étaient revêtus à dessein une quantité considérable de pierreries, qu'ils furent définitivement reconnus et qu'on leur ouvrit les portes de leur domaine.
Quelques mois à peine s'étaient écoulés, lorsqu'une guerre survint entre Venise et (Gênes. Marco Polo reçut le commandement d’une galère, et les deux flottes ennemies s'étant rencontrées, 1l fut blessé et fait prisonnier dans le combat. C'est pendant sa captivité à Gênes qu’il dicta le récit de ses aventures à un compagnon d’infortune, Rusticlano de Pise, relation qui, très probablement, fut d’abord rédigée en français, langue plus répandue que l’idiome vénitien. Les copies de cette relation, partout reproduites, furent lues avec une curieuse avidité, malgré l’incrédulité qu’éveillaient les aventures extraordinaires du célèbre voyageur, mêlées sans doute de fables surprenantes, mais qui, dans l'état d'enfance où était alors la géographie, n’en furent pas moins une première initiation, point de départ des grandes découvertes de Colomb et de Vasco de Gama.
Après trois ans de captivité, en 1299, Marco Polo fut rendu à la liberté. Il mourut vers 1523, à Vemise, âgé de soixante-dix ans, laissant l'exemple de l'exploration la plus lointaine et la plus hardie qui eût été jusqu'alors entreprise. Le début de sa relation montre assez la persévérante volonté, lapplication, la prudence, l’intelligente attention dont 1l était doué, qualités qui firent le mérite de ses