LA TÉLÉPATHIE DEVAIT LA SCIENCE
gue aux lois physiques, chimiques, biologiques. Je suppose, un instant, que ce phénomène soit dû à l'action de l'une des deux consciences sur l'autre, que des consciences puissent ainsi communiquer sans intermédiaire visible et qu'il y ait, comme vous dites, « télépathie ». Si la télépathie est un fait réel, c'est un fait susceptible de se répéter indéfiniment. Je vais plus loin : si la télépathie est réelle, il est possible qu'elle opère à chaque instant et chez tout le monde, mais avec trop peu d'intensité pour se faire remarquer, ou de telle manière qu'un mécanisme cérébral arrête l'efTet, pour notre plus grand bien, au moment oii il va franchir le seuil de notre conscience. Nous produisons de l'électricité à tout moment, l'atmosphère est constamment électrisée, nous circulons parmi des courants magnétiques ; pourtant des millions d'hommes ont vécu pendant des milhers d'années sans soupçonner l'existence de l'électricité. Nous avons aussi bien pu passer, sans l'apercevoir, à côté de la télépathie. Mais peu importe. Un point est en tous cas incontestable, c'est que, si la télépathie est réelle, elle est naturelle, et que, le jour oii nous en connaîtrions les conditions, il ne nous serait pas plus nécessaire, pour avoir un effet télépathique, d'attendre un « fantôme de vivant », que nous n'avons besoin aujourd'hui, pour voir l'étincelle électrique, d'attendre comme autrefois le bon vouloir du ciel et le spectacle d'une scène d'orage. p Voilà donc un phénomène qui semblerait, en raison de sa nature, devoir être étudié à la manière du fait physique, chimique, ou biologique. Or, ce n'est point ainsi que vous vous y prenez : force vous est de recourir à une méthode toute différente, qui tient le milieu entre celle de
l'historien et celle du juge d'instruction. L'hallucination véridique remonte-t-elle au passé? vous étudiez les documents, vous les critiquez, vous écrivez une page d'histoire ue fait est-il d'hier ? vous procédez à une espèce d'enquête judiciaire ; vous vous mettez en rapport avec les témoins, vous les confrontez entre eux, vous vous renseignez sur eux. Pour ma part, quand je repasse dans ma mémoire les résultats de l'admirahle enquête poursuivie inlassahlemcnt par vous pendant plus de trente ans , quand je pense aux précautions que vous avez prises pour éviter l'erreur, quand je vois comment, dans la plupart des cas que vous avez retenus, le récit de l'hallucination a^ait été fait à une ou plusieurs personnes, souvent même noté par écrit, avant que l'hallucination eût été reconnue véridique, quand je tiens compte du nombre énorme des faits et surtout de leur ressemblance entre eux, de kur air de famille, de la concordance de tant de témoignages indépendants les uns des autres, tous analysés, contrôlés, soumis à la critique, — je suis porté à croire à la télépathie de même que je crois, par exemple, à la défaite de l'Invincible Armada. Ce n'est pas la certitude mathématique que me donne la démonstration du théorème de Pythagore-, ce n'est pas la certitude physique que m'apporte la vérification de la loi de Galilée. C'est du moins toute la certitude qu'on obtient en matière liistorique ou judiciaire.
Mais voilà justement ce qui déconcerte un assez grand nombre d'esprits. Sans bien se rendre comptfe de cette raison de leur répugnance, il trouvent étrange qu'on ait à traiter historiquement ou judiciairement des faits qui, s'ils sont réels, obéissent sûrement à des lois, et qui
TELEPATHIE Et COÏNCIDENCE «J I
devraient alors, semble-t-il, se prêter aux méthodes d'observation et d'expérimentation usitées dans les sciences da la nature. Dressez le fait à se produire dans un laboratoire, on Faccueillera volontiers ; jusque-là, on le tiendra pour suspect. De ce que la (( recherche psychique » ne peut pas procéder comme la physique et la chimie, on conclut qu'elle n'est pas scientifique ; et comme le (( phénomène psychique » n'a pas encore pris la forme simple et abstraite qui ouvre à un fait l'accès du laboratoire, volontiers on le déclarerait irréel. Tel est, je crois, le raisonnement (( subconscient » de certains savants.
Je retrouve le même sentiment, le même dédain da concret, au fond des objections qu'on élève contre telle ou telle de vos conclusions. Je n'en citerai qu'un exemple. Il y a quelque temps, dans une réunion mondaine à laquelle j'assistais, la conversation tomba sur les phénomènes dont vous vous occupez. Un de nos grands médecins était là, qui fut un de nos grands savants. Après avoir écouté attentivement, il prit la parole et s'exprima à peu prè en ces termes : (( Tout ce que vous dites m'intéresse beaucoup, mais je vous demande de réfléchir avant de tirer une conclusion. Je connais, moi aussi, un fait extraordinaire. Et ce fait, j'en garantis l'authenticité, car il m'a été raconté par une dame fort intelligente, dont la parole m'inspire une confiance absolue. Le mari de cette dame était oflicier. Il fut tué au cours d'un engagement. Or, au moment même oii le mari tombait, la femme eut la vision de la scène, vision précise, de tous points conforme à la réalité. Vous conclurez peut-être de là, comme elle concluait elle-même, qu'il y avait eu clairvoyance, télépathie, etc. "^ Vous n'oublierez qu'une chose : c'est
qu'il est arrivé à bien des femmes de rêver que leur mari était mort ou mourant, alors qu'il se porlait fort bien. On remarque les cas où la vision tombe juste, on ne tient pas compte des autres. Si l'on faisait le relevé, on verrait que la coïncidence est l'œuvre du hasard. »
La conversation dévia dans je ne sais plus quelle direction ; il ne pouvait d'ailleurs être question d'entamer une discussion philosophique ; ce n'était ni le lieu ni le moment. Mais en sortant de table, une très jeune fille, qui avait bien écouté, vint me dire : « Il me semble que le docteur raisonnait mal tout à l'heure. Je ne vois pas où est le vice de son raisonnement ; mais il doit y avoir un vice. )) Eh oui, il y avait un vice ! C'est la petite jeune fille qui avait raison, et c'est le grand savant qui avait tort. Il fermait les yeux à ce que le phénomène avait de concret. Il raisonnait ainsi : (( Quand un rêve, quand une hallucination nous avertit qu'un parent est mort ou mourant, ou c'est vrai ou c'est faux, ou la personne meurt ou elle ne meurt pas. Et par conséquent, si la vision tombe juste, il faudrait, pour être sûr qu'il n'y a pas là un effet du hasard, avoir comparé le nombre des (( cas vrais » à celui des (( cas faux ». Il ne voyait pas que son argumentation reposait sur une substitution : il avait remplacé la description de la scène concrète et vivante, — de l'officier tombant à un moment déterminé, en un lieu déterminé, avec tels ou tels soldats autour de lui, — par cette formule sèche et abstraite : « La dame était dans le vrai, et non pas dans le faux. » Ah, si nous acceptons la transposition dans l'abstrait, il faudra en effet que nous comparions in abslracto le nombre des cas vrais au nombre des cas faux ; et nous trouverons peut-être qu'il y en a