TÉLÉPATHIE ET COÏNCIDENCE
plus de faux que de vrais, et le docteur aura eu raison. Mais cette abstraction consiste à négliger ce qu'il y a d'essentiel, le tableau aperçu par la dame, et qui se trouve reproduire telle quelle une scène très compliquée, éloignée d'elle. Concevez-vous qu'un peintre, dessinant sur sa toile un coin de bataille, et se fiant pour cela à sa fantaisie, puisse être si bien servi par le hasard qu'il se trouve avoir exécuté le portrait de soldats réels, réellement mêlés ce jour-là à une bataille où ils accomplissaient les gestes que le peintre leur prête ? Evidemment non. La supputation des probabilités, à laquelle on fait appel, nous montrerait que c'est impossible, parce qu'une scèna oii des personnes déterminées prennent des attitudes déterminées est chose unique en son genre, parce que les lignes d'un visage humain sont déjà uniques en leur genre, et que par conséquent chaque personnage — à plus forte raison la scène qui les réunit — est décomposable en une infinité d'éléments indépendants pour nous les uns des autres : de sorte qu'il faudrait un nombre de coïncidences infini pour que le hasard fît de la scène de fantaisie la reproduction d'une scène réelle * : en d'autres termes, il est mathématiquement impossible qu'un tableau sorti de l'imagination du peintre dessine, tel qu'il a eu lieu, un incident de la bataille. Or, la dame qui avait la vision d'un coin de bataille était dans la situation de ce peintre ; son imagination exécutait un tableau. Si le tableau était la reproduction d'une scène réelle, il fallait, de toute nécessité, qu'elle aperçût cette scène ou qu'elle fut en rapport avea
I. Encore ne tenons-nous pas compte de la coïncidence dans le temps, c'esl-à-dire du fait que les deux scènes dont le contenu est identique ont choisi, pour apparaître, le même moment.
une conscience qui l'apercevait. Je n'ai que faire de la comparaison du nombre des (( cas vrais » à celui des « cas faux » ; la statistique n'a rien à voir ici ; le cas unique qu'on me présente me suffît, du moment que je le prends avec tout ce qu'il contient. C'est pourquoi, si c'eût été le moment de discuter avec le docteur, je lui aurais dit : (( Je ne sais si le récit qu'on vous a fait était "* digne de foi ; j'ignore si la dame a eu la vision exacte de la scène qui se déroulait loin d'elle ; mais si ce point m'était démontré, si je pouvais seulement être sûr que la physionomie d'un soldat inconnu d'elle, présent à la scène, lui est apparue telle qu'ctie étsât en réalité, — eh bien alors, quand même il serait prouvé qu'il y a eu des milliers de visions fausses et quand même il n'y aurait jamais eu d'autre hallucination véridique que celle-ci, je tiendrais pour rigoureusement et défiaitivement établie la réalité de la télépathie, ou plus généralement la possibilité de percevoir des objets et des événements que nos sens, avec tous les instruments qui en étendent la portée, sont incapables d'atteindre. »
Mais en voilà assez sur ce point. J'arrive à la cause plus profonde qui a retardé jusqu'ici la « recherche psychique » en dirigeant d'uu autre côté l'activité des savants.
On s'étonne parfois que la science moderne se soit détournée des faits qui vous intéressent, alors qu'elle devrait, expérimentale, accueillir tout ce qui est matière d'observation et d'expérience. Mais il faudrait s'entendre sur le caractère de la science moderne. Qu elle ait créé la méthode expérimentale, c'est certain ; mais cela ne veut pas dire qu'elle ait élargi de tous côtés le champ d'expériences où l'on travaillait avant elle.
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Bien au contraire, elle l'a rétréci sur plus d'un point ; et c'est d'ailleurs ce qui a fait sa force. Les anciens avaient beaucoup observé, et même expérimenté. Mais ils observaient au hasard, dans n'importe quelle direction. En quoi consista la création de la (( méthode cx23érimentale .^^ » A prendre des procédés d'observation et d'expérimentation qu'on pratiquait déjà, et, plutôt que de les appliquer dans toutes les directions possibles, à les faire converger sur un seul point, la mesure, — la mesure de telle ou telle grandeur variable qu'on soupçonnait être fonction de telles ou telles autres grandeurs variables, également à mesurer. La (( loi », au sens moderne du mot, est justement l'expression d'une relation constante entre des grandeurs qui varient. La science moderne est donc fille des mathématiques ; elle est née le jour oii l'algèbre eut acquis assez de force et de souplesse pour enlacer la réalité et la prendre dans le filet de ses calculs. D^abord parurent l'astronomie et la mécanique, sous la forme mathématique que les modernes leur ont donnée. Puis se développa la physique, — une physique également mathématique. La physique suscita la chimie, elle aussi fondée sur des mesures, sur des comparaisons de poids et de volumes. Après la chimie vint la biologie, qui, sans doute, n'a pas encore la forme mathématique et n'est pas près de l'avoir, mais qui n'en voudrait pas moins, par l'intermédiaire de la physiologie, ramener les lois de la vie à celles de la chimie et de la physique, c'est-à-dire, indirectement, de la mécanique. De sorte qu'en définitive notre science tend toujours au mathématique, comme à un idéal: elle vise essentiellement à mesurer ; et là oh. le calcul n'est pas encore apph-
cable, lorsqu'elle doit se borner à décrire l'objet ou » l'analyser, elle s'arrange pour n'envisager que le côté capable de devenir plus tard accessible à la mesure.
Or, il est de l'essence des choses de l'esprit de ne pas se prêter à la mesure. Le premier mouvement de la science moderne devait donc être de chercher si l'on ne pourrait pas substituer aux phénomènes de l'esprit certains phénomènes qui en fussent les équivalents et qui seraient mesurables. De fait, nous voyons que la conscience a des rapports avec le cerveau. On s'empara donc du cerveau, ons'attacha au fait cérébral, — dont on ne connaît cerles^ pas la nature, mais dont on sait qu'il doit pouvoir se résoudre finalement en mouvements de molécules et d'atomes, c'est-à-dire en faits d'ordre mécanique, — et l'on convint de procéder comme si le cérébral était l'équivalent du mental. Toute notre science de l'esprit, toute notre métaphysique, depuis le xvn** siècle jusqu'à no* jours, proclame d'ailleurs cette équivalence. On parle indifféremment de la pensée ou du cerveau, soit qu'on fasse du mental un (( épiphénomène » du cérébral, comme le veut le matérialisme, soit qu'on mette le mental et le cérébral sur la même ligne en les considérant comme deux traductions, en langues différentes, du même original. Bref, l'hypothèse d'un parallélisme rigoureux entre le cérébral et le mental parait éminemment scientifique. D'instinct, la philosophie et la science tendent à écarter ce qui contredirait cette hypothèse ou la contrarierait. Et tel paraît être, à première vue, le cas des faits qui intéressent la (( recherche psychique », ou tout au moins de beaucoup d'entre eux.
Eh bien, le moment est venu de regarder cette hypothèse
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en face et de se demander ce qu'elle vaut. Je n'insisterai pas sur les difficultés théoriques qu'elle soulève. J'ai montré ailleurs qu'elle se contredit elle-même dès qu'on la prend au mot. J'ajoute que la nature n'a pas dû se donner le luxe de répéter en langage de conscience ce que l'écorce "Cérébrale a déjà exprimé en termes de mouvement atomique ou moléculaire. Tout organe superflu s'atrophie, toute fonction inutile s'évanouit. Une conscience qui ne «erait qu'un duplicatum, et qui n'agirait pas, aurait depuis longtemps disparu de l'univers, à supposer qu'elle y eût jamais surgi : ne voyons-nous pas que nos actions deviennent inconscientes dans la mesure où l'habitude les rend machinales.^ Mais je ne veux pas insister sur ces considérations théoriques. Ce que je prétends, c'est que les faits, consultés sans parti pris, ne confirment ni même ne suggèrent l'hypothèse du parallélisme.
Pour une seule faculté intellectuelle, en effet, on a pu «e croire autorisé par l'expérience à parler de localisation précise dans le cerveau: je fais allusion à la mémoire, et plus spécialement à la mémoire des mots. Ni pour lejugement, ni pour le raisonnement, ni pour aucun autre ^cte de pensée nous n'avons la moindre raison de les supposer attachés à des mouvements intra-cérébraux dont ils dessineraient la trace. Au contraire, les maladies de la mémoire des mots — ou, comme on dit, les aphasies — correspondent à la lésion de certaines circonvolutions cérébrales : de sorte qu'on a pu considérer la mémoire comme «ne simple fonction du cerveau et croire que les souvenirs visuels, auditifs, moteurs des mots étaient déposés à l'intérieur de l'écorce, — clichés photographiques qui conserveraient des impressions lumineuses, disques phonogra-
pliiques qui enregistreraient des vibrations sonores. Examinez de près les faits qu'on déclare témoigner d'une exacte correspondance et comme d'une adhérence de la vie mentale à la vie cérébrale (je laisse de côté, cela va sans dire, les sensations et les mouvements, car le cerveau est certainement un organe sensori-moteur) : vous verrez qu'ils se réduisent aux phénomènes de mémoire, et que c'est la localisation des aphasies, et cette localisation seule, qui semble apporter à la doctrine paralléliste un commencement de preuve expérimentale.'
Or, une étude plus approfondie des diverses aphasies montrerait précisément l'impossibilité d'assimiler les souvenirs à des clichés ou à des phonogrammes déposés dans le cerveau : à mon sens, le cerveau ne conserve pas les représentations ou images du passé ; il emmagasine simplement des habiludes motrices. Je ne reproduirai pas ici la critique à laquelle j'ai soumis jadis la théorie courante des aphasies, — critique qui parut alors paradoxale, qui s'attaquait en effet à un dogme scientifique, mais que le progrès de l'anatomie pathologique • est venu confirmer (vous connaissez les travaux du professeur Pierre Marie et de ses élèves). Je me bornerai donc à rappeler mes conclusions. Ce qui me paraît se dpo-airer de l'étude attentive des faits, c'est que les lésions cérébrales caractéristiques des diverses aphasies n'atteignent pas les souvenirs eux-mêmes, et que par conséquent il n'y a pas, emmagasinés en tels ou tels points de l'écorce cérébrale, des souvenirs que la maladie détruirait. Ces lésions rendent, en réalité, impossible ou difficile révocation des souvenirs ; elles portent sur le mécanisme du rappel, et sur ce mécanisme seulement. Plus précisé-
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ment, le rôle du cerveau est de faire que l'esprit, quand il a besoin d'un soua enir, puisse obtenir du corps l'attitude ou le mouvement naissant qui présente au souvenir chercbé un cadre approprié. Si le cadre est là, le souvenir viendra, de lui-même, s'y insérer. L'organe cérébral prépare le cadre, il ne fournit pas le souvenir. Voilà ce que nous apprennent les maladies de la mémoire des mots, et ce que ferait d'ailleurs pressentir l'analyse psychologique de la mémoire.
Que si nous passons aux autres fonctions de la pensée» l'hypothèse que les faits nous suggèrent d'abord n'est pas celle d'un parallélisme rigoureux entre la vie mentale et la vie cérébrale. Dans le travail de la pensée en général, comme dans l'opération de la mémoire, le cerveau apparaît simplement comme chargé d'imprimer au corps les mouvements et les attitudes qui jouent ce que l'esprit pe^^e ou ce que les circonstances l'invitent à penser. C'est ce que j'ai exprimé ailleurs en disant que le cerveau est un (( organe de pantomime ». J'ajoutais : (( Celui qui pourrait regarder à l'intérieur d'un cerveau en pleine activité, suivre le va-et-vient des atomes et interpréter tout ce qu'ils font, celui-là saurait sans doute quelque chose de ce qui se passe dans l'esprit, mais il n'en saurait que peu de chose. Il en connaîtrait tout juste ce qui est exprimable en gestes, attitudes et mouvements du corps, ce que l'état d'âme contient d'action en voie d'accomplissement, ou simplement naissante : le reste lui échapperait. Il se trouverait, vis-à-vis des pensées et des sentiments qui se déroulent à l'intérieur de la conscience, dans la situation du spectateur qui voit distinctement tout ce que les acteurs font sur la scène, mais n'entend pas un mot de ce
qu'ils disent. » Ou bien encore il serait comme la personne qui ne perçoit, d'une symphonie, que les mouvements du bâton du chef d'orchestre. Les phénomènes cérébraux sont en effet à la vie mentale ce que les gestes du chef d'orchestre sont à la symphonie : ils en dessinent les articulations motrices, ils ne font pas autre chose. On ne trouverait donc rien des opérations supérieures de l'esprit à l'intérieur de l'écorce cérébrale. Le cerveau, en dehors de ses fonctions sensorielles, n'a d'autre rôle que de mimer, au sens le plus large du terme, la vie mentale.
Je reconnais d'ailleurs que celte mimique est de première importance. G est par elle que nous nous insérons dans la réalité, que nous nous y adaptons, que nous répondons aux sollicitations des circonstances par des actions appropriées. Si la conscience n'est pas une fonction du cerveau, du moins le cerveau maintient-il la conscience fixée sur le monde où nous vivons; c'est l'orsfane de l'attention à la vie. Aussi une modification cérébrale légère, une intoxication passagère par l'alcool ou l'opium par exemple, — à plus forte raison une de ces intoxications durables par lesquelles s'explique sans doute le plus souvent l'aliénation, — peuvent-elles entraîner une perturbation complète de la vie mentale. Ce n'est pas que l'esprit soit atteint directement. Il ne faut pas croire, comme on le fait souvent, que le poison soit allé chercher dans l'écorce cérébrale un certain mécanisme qui serait l'aspect matériel d'un certain raisonnement, qu'il ait dérangé ce mécanisme et que ce soit pour cela que le malade divague. Mais l'effet de la lésion est de fausser l'engrenage, et de faire que la pensée ne s'insère plus exacte-