TRAVAIL DU SCHÉMA ET DES IMAGES
l'esprit ne travaille que dans la conversion du schéma €n images. Les états par lesquels il passe correspondent donc à autant d'essais tentés par des images pour s'insérer dans le schéma, ou encore, dans certains cas au moins, à autant de modifications acceptées par le schéma pour obtenir la traduction en images. Dans cette hésitation toute spéciale doit se trouver la caractéristique de l'effort intellectuel.
Je ne puis mieux faire que de reprendre ici, en l'adaptant aux considérations qu'on vient de lire, une idée intéressante et profonde émise par M. Dewey dans son étude sur la psychologie de l'effort ^ Il y aurait effort, d'après M. DcAvey, toutes les fois que nous faisons servir des habitudes acquises à l'apprentissage d'un exercice nouveau. Plus particulièrement, s'il s'agit d'un exercice du corps, nous ne pouvons l'apprendre qu'en utilisant ou en modifiant certains mouvements auxquels nous sommes déjà accoutumés. Mais l'habitude ancienne est là : elle résiste à la nouvelle habitude que nous voulons contracter au moyen d'elle. L'effort ne ferait que manifester cette lutte de deux habitudes, à la fois différentes et semblables.
Exprimons cette idée en fonction de schémas et d'images; appliquons-la sous cette nouvelle forme à l'effort corporel, celui dont s'est surtout préoccupé l'auteur ; et voyons si l'effort corporel et l'effort intellectuel ne s'éclaireraient pas ici l'un l'autre.
Gomment procédons-nous pour apprendre tout seuls un exercice complexe, tel que la danse .^^ Nous commençons par regarder danser. Nous obtenons ainsi une per-
Dewey, The psychology of effort, Philosophical Review, janvier 1897.
IQO L EFFORT I?iTELLECTUEL
ception \dsuelle du mouvement de la valse, si c'est de la valse qu'il s'agit. Cette perception, nous la confions à notre mémoire ; et dès lors notre but sera d'obtenir de nos jambes des mouvements qui donnent à nos yeux une impression semblable à celle que notre mémoire avait gardée. Mais quelle était cette impression ? Dirons-nous que c'est une image nette, définitive, parfaite, du mouvement de la valse ? Parler ainsi serait admettre qu'on peut percevoir exactement le mouvement de la valse quand on ne sait pas valser. Or il est bien évident que si^ pour apprendre cette danse, il faut commencer par la voir exécuter, inversement on ne la voit bien, dans ses détails et même dans son ensemble, que lorsqu'on a déjà quelque habitude de la danser. L'image dont nous allons nous servir n'est donc pas une image visuelle arrêtée : ce n'est pas une image arrêtée, puisqu'elle variera et se précisera au cours de l'apprentissage qu'elle est chargée de diriger; et ce n'est pas non plus tout à fait une image visuelle, car si elle se perfectionne au cours de l'apprentissage, c'est-à-dire à mesure que nous acquérons les images motrices appropriées, c'est que ces images motrices, évoquées par elle mais plus précises qu'elle, l'envahissent et tendent même à la supplanter. A vrai dire, la partie utile de cette représentation n'est ni purement visuelle ni pureïnent motrice; elle est l'un et l'autre à la fois, étant le dessin de relations, surtout temporelles, entre les parties successives du mouvement à exécuter. Une représentation de ce genre, où sont surtout figurés des rapports, ressemble beaucoup à ce que nous appelions un schéma.
Maintenant, nous ne commencerons à savoir danser que le jour où ce schéma, supposé complet, aura obtenu
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de notre corps les mouvements successifs dont il propose^ le modèle. En d'autres termes, le schéma, représentation de plus en plus abstraite du mouvement à exécuter, devra se remplir de toutes les sensations motrices qui correspondent au mouvement s'exécutant. Il ne peut le faire^ qu'en évoquant une à une les représentations de ces sensations ou, pour parler comme Bastian, les « images kinestliésiques » des mouvements partiels, élémentaires», composant le mouvement total : ces souvenirs de sensations motrices, à mesure qu'ils se revivifient, se convertissent en sensations motrices réelles et par conséquent en mouvements exécutés. Mais encore faut-il que nous^ possédions ces images motrices. Ce qui revient à dire que, pour contracter l'habitude d'un mouvement complexe comme celui de la valse, il faut avoir déjà l'habitude des mouvements élémentaires en lesquels la valse se décompose. De fait, il est aisé de voir que les mouvements auxquels nous procédons d'ordinaire pour marcher, pour nous soulever sur la pointe des pieds,, pour pivoter sur nous-mêmes, sont ceux que nous utilisons pour apprendre à valser. Mais nous ne les utilison& pas tels quels. Il faut les modifier plus ou moins, infléchir chacun d'eux dans la direction du mouvement général de la valse, surtout les combiner entre eux d'une manière nouvelle. H y a donc, d'un côté, la représentation schématique du mouvement total et nouveau, de l'autre les images kinesthésiques de mouvements anciens, identiques ou analogues aux mouvements élémentaires en lesquels le mouvement total a été analysé. L'apprentissage de la valse consistera à obtenir de ces images kinesthésiques diverses, déjà anciennes, une nouvelle systématisatiori
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-qui leur permette de s'insérer ensemble dans le schéma. Il s'agit, ici encore, de développer un schéma en images. Mais l'ancien groupement lutte contre le groupement nouveau. L'habitude de marcher, par exemple, contrarie la tentative de danser. L'image kinesthésique totale de la marche nous empêche de constituer tout de suite, avec les images kinesthésiques élémentaires de la marche et telles ou telles autres, l'image kinesthésique totale de la danse. Le schéma de la danse n'arrive pas du premier coup à se remplir des images appropriées. Ce retard causé par la nécessité où se trouve le schéma d'amener graduellement les images multiples élémentaires à un nouveau modas vivendi entre elles, occasionné aussi, dans bien des cas, par des modifications apportées au schéma pour le rendre développable en images, — ce retard sui generis qui est fait de tâtonnements, d'essais plus ou moins fructueux, d'adaptations des images au schéma et du schéma aux images, d'interférences ou de superpositions des images entre elles, — ce retard ne mesure-t-il pas l'intervalle entre la tentative pénible et l'exécution aisée, entre l'apprentissage d'un exercice et cet exercice lui-même .^^
Or, il est facile de voir que les choses se passent de même dans tout effort pour apprendre et pour comprendre, c'est-à-dire, en somme, dans tout effort intellectuel. S'agit-il de l'effort de mémoire ? Nous avons montré qu'il se produit dans la transition du schéma à l'image. Mais il y a des cas où le développement du schéma en image est immédiat, parce qu'une seule image se présente pour remplir cet office. Et il en est d'autres où des images multiples, analogues entre elles, se présentent concurremment. En général, quand plusieurs images différentes sont sur les
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rangs, c'est qu'aucune d'elles ne satisfait entièrement aux conditions du schéma. Et c'est pourquoi, en pareil cas, le schéma peut avoir à se modifier lui-même pour obtenir le développement en images. Ainsi, quand je veux me remémorer un nom propre, je m'adresse d'abord à l'impression générale que j'en ai gardée ; c'est elle qui jouera le rôle de (( schéma dynamique ». Aussitôt, diverses images élémentaires, correspondant par exemple à certaines lettres de l'alphabet, se présentent à mon esprit. Ces lettres cherchent soit à se composer ensemble, soit à se substituer les unes aux autres, de toute manière à s'oi'ganiser selon les indications du schéma. Mais souvent, au cours de ce travail, se révèle l'impossibilité d'aboutir à une forme d'organisation viable. De là une modiQcation graduelle du schéma, exigée par les images mêmes qu'il a suscitées et qui peuvent très bien, néanmoins, avoir à se transformer ou même à disparaître à leur tour. Mais, soit que les images s'arrangent simplement entre elles, soit que schéma et images aient à se faire des concessions réciproques, toujours l'effort de rappel implique un écart, suivi d'un rapprochement graduel, entre le schéma et les images. Plus ce rapprochement exige d'allées et venues, d'oscillations, de luttes et de négociations, plus s'accentue le sentiment de l'eiTort.
Nulle part ce jeu n'est aussi visible que dans l'effort d'invention. Ici nous avons le sentiment net d'une forme d'organisation, variable sans doute, mais antérieure aux éléments qui doivent s'organiser, puis d'une concurrence entre les éléments eux-mêmes, enfin, si l'invention aboutit, d'un équilibre qui est une adaptation réciproque de la forme et de la matière. Le schéma varie de période
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à période ; mais dans chacune des périodes il reste relativement fixe, et c'est aux images de s'y ajuster. Tout se passe comme si l'on tendait une rondelle de caoutchouc dans divers sens en même temps pour l'amener à prendre la forme géométrique de tel ou tel polygone. En général, le caoutchouc se rétrécit sur certains points à mesure qu'on l'allonge sur d'autres. 11 faut s'y reprendre, fixer chaque fois le résultat obtenu : encore peut-on avoir, pendant cette opération, à modifier la forme assignée au polygone d'abord. Ainsi pour l'effort d'invention, soit qu'il tienne en quelques secondes, soit qu'il exige desannées.
Maintenant, ce va-et-vient entre le schéma et lesimages, ce jeu des images se composant ou luttant entre elles pour entrer dans le schéma, enfin ce mouvement sui generis de représentations fait-il partie intégrante du sentiment que nous avons de l'effort ? S'il est présent partout où nous éprouvons le sentiment de l'effort intellectuel, s'il est absent lorsque ce sentiment fait défaut, peut-on admettre qu'il ne soit pour rien dans le sentiment luim^ême.^ Mais, d'autre part, comment un jeu de représentations, un mouvement d'idées, pourrait-il entrer dans la composition d'un sentiment .►^ La psychologie contemporaine incline à résoudre en sensations périphériques tout ce qu'il y a d'affectif dans l'affection. Et, même si l'on ne va pas aussi loin, il semble bien que l'affection soit irréductible à la représentation. Entre la nuance affective qui colore tout effort intellectuel et le jeu très particulier n de représentations que l'analyse y découvre, quel est alors exactement le rapport ?
Nous ne ferons aucune difficulté pour reconnaître que^ b
B LE SENTIMENT d'eFPORT IqB
dans rattention, dans la réflexion, dans l'eflbrt intellectuel en général, l'aflection éprouvée peut se résoudre en sensations périphériques. Mais il ne suivrait pas de là que le (( jeu de représentations » signalé par nous comme caractéristique de l'efiort intellectuel ne se fît pas sentir luimême dans celte affeclion. Il suffirait d'admettre que le jeu de sensations répond au jeu de représentations et lui fait écho, pour ainsi dire, dans un autre ton. Cela est d'autant plus aisé à comprendre qu'il ne s'agit pas ici, en réalité, d'une représentation, mais d'un mouvement de représentations, d'une lutte ou d'une interférence de représentations entre elles. On conçoit que ces oscillations mentales aient leurs liarmoniques sensorielles. On conçoit que cette indécision de l'intelligence se continue en une inquiétude du corps. Les sensations caractéristiques de l'eflbrt intellectuel exprimeraient cette suspension et cette inquiétude mêmes. D'une manière générale, ne pourrait-on pas dire que les sensations périphériques que l'analyse découvre dans une émotion sont toujours plus ou moins symboliques des représentations auxquelles cette émotion se rattache et dont elle dérive ? Nous avons une tendance à jouer extérieurement nos pensées, et la conscience que nous avons de ce jeu s'accomplissant fait retour, par une espèce de ricochet, à la pensée elle-même. De là l'émotion, qui a d'ordinaire pour centre une représentation, mais 011 sont surtout visibles les sensations en esquelles cette représentation se prolonge. Sensations et eprésentation sont d'ailleurs ici en continuité si parfaite u'on ne saurait dire oii l'une finit, où les autres comlencent. Et c'est pourquoi la conscience, se plaçant au e/ lilieu et faisant une moyenne, érige le sentiment en état
jqG l'effort intellectuel
sui generls, intermédiaire entre la sensation et la représentation. Mais nous nous bornons à indiquer cette vue sans nous y arrêter. Le problème que nous posons ici ne peut être résolu d'une manière satisfaisante dans l'état actuel de la science psychologique.
Il nous reste, pour conclure, à montrer que cette conception de l'effort mental rend compte des principaux effets du travail intellectuel, et qu'elle est en même temps celle qui se rapproche le plus de la constatation pure et simple des faits, celle qui ressemble le moins à une t/iéorie.
On s'accorde à reconnaître que l'effort donne à la représentation une clarté et une distinction supérieures. Or, une représentation est d'autant plus claire qu'on y relève un plus grand nombre de détails, et elle est d'autant plus distincte qu'on l'isole et qu'on la différencie mieux de toutes les autres. Mais si l'effort mental consiste en une série d'actions et de réactions entre un schéma et des images, on comprend que ce mouvement intérieur aboutisse d une part à mieux isoler la représentation, et d'autre part à l'étoffer davantage. La représentation s'isole de toutes les autres, parce que le schéma organisateur rejette les images qui ne sont pas capables de le développer, et confère ainsi une individualité véritable au contenu actuel de la conscience. Et, d'autre part, elle se remplit d'un nombre' croissant de détails, parce que le développement du schéma se fait par l'absorption de tous les souvenirs et de toutes les images que ce schéma peut s'assimiler. Ainsi, dans l'effort intellectuel relativement simple qu'est^ l'attention donnée à une perception, il semble bien, comme
RÉSULTATS DE i/eI-FORT iQ^
nous le disions, que la perception brute commence par suggérer une hypothèse destinée à l'interpréter, et que ce schéma attire alors à lui des souvenirs multiples qu'il essaie de faire coïncider avec telles ou telles parties de la perception elle-même. La perception s'enrichira de tous les détails évoqués par la mémoire des images, tandis qu'elle se distinguera des autres perceptions par l'étiquette simple que le schéma aura commencé, en quelque sorte., par coller sur elle.
On a dit que l'attention était un état de monoïdéisme*. ' Et l'on a^fait remarquer, d'autre part, que la richesse d'un état mental est en proportion de l'effort dont il témoigne. ' Ces deux vues sont aisément conciliahles entre elles. Dans tout efïort intellectuel il y a une multiplicité visible ou latente d'images qui se poussent et se pressent pour entrer dans un schéma. Mais, le schéma étant relativement un et invariable, les images multiples qui aspirent à le remplir sont ou analogues entre elles, ou coordonnées les unes aux autres. Il n'y a donc effort mental que là où il y a des éléments intellectuels en voie d'organisation. En ce sens, tout effort mental est bien une tendance au monoï- ' déisme. Mais l'unité vers laquelle l'esprit marche alors n'est pas une unité abstraite, sèche et vide. C'est l'unité d'une (( idée directrice » commune à un grand nombre d'éléments organisés. C'est l'unité même de la vie.
D'un malentendu sur la nature de cette unité son! sorties les principales difficultés que soulève la question de l'effort intellectuel. Il n'est pas douteux que cet effoit (( concentre » l'esprit et le fasse porter sur une reprc-