‹ L'enfance coupable. --Chapitre 10 sur 24 · M. Paul Drillon · texte numérisé non relu

M. Paul Drillon

LES PREMIÈRES DEVIATIONS. 71

SOUS les noms do ses détenus une incroyable variété de professions successivement ébauchées et abandonnées. En voici un qui n"a que quatorze ans : il a été garçon boucher, puis passementier. C'est le fils d'un gardien de la paix et il a son certificat d'études : évidemment sa famille ne savait quoi choisir pour lui et comment l'orienter. En voici un autre qui a été garçon boucher, puis cartonnier, sans compter plusieurs essais plus courts et dont il a peine à se souvenir lui-même. Son voisin, fils de maçon, a été garçon épicier, puis fondeur de caractères ; puis il a travaillé avec son père et il n'a pas pu s'entendre avec lui. Un quatrième a été employé d'architecte et garçon boucher. Ouvrons encore une cellule : celui qui l'habite, âgé de quinze ans, a essayé déjà de sept métiers, dont celui de fleuriste et celui de boulanger. J'en trouve un qui, âgé de seize ans, a fait vingt places en dixhuit mois, et ainsi de suite. Plus ou moins, tous ceux qui arrivent à la Petite-Roquette en sont là.

On comprend d'ailleurs sans peine que cette variété de déclassement soit à la fois cause et effet du délit. Elle en est cause ; car ces changements multipliés ne sont pas. sans des intervalles, quelquefois longs, d'oisiveté, que remplissent seulement les mauvaises compagnies et les camaraderies d'aventure. Souvent aussi elle est un effet de légèretés, d'indélicatesses et enfin de délits qui, s'ils n'ont pas été dénoncés, ont motivé cependant un renvoi. Il faut chercher de nouveau, chercher dans un autre groupe d'occupations, (le peur que le nouveau patron ne soit averti par son confrère. Ces dangers sont plus menaçants encore quand l'enfant mécontente à la fois ses parents et ses patrons.

C'est ici une des conséquences de la suppression

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(l'un apprentissage mélhodique et de l'espèce d'engagement que les ouvriers d'une môme industrie prennent les uns à l'égard des autres de ne pas multiplier les apprentis dans leurs usines, donc, en général, de ne pas y faire entrer leurs propres fils '. L'enfant choisit sa profession au hasard. Il y a bien des chances pour qu'il s'en dégoûte lui-même ou pour qu'il se fasse congédier, soit parce qu'il n'aura pas eu le loisir de s'habituer assez vite, soit parce que nul contrat ne le garantit contre le .chômage. Mais prenons-le dans sa période de travail à peu près régulier. Possesseur de sa paie hebdomadaire ou mensuelle, que faudra-t-il pour qu'il en fasse mauvais usage ? Le conseil, l'exemple, l'entraînement de quelque camarade, et les conséquences ne tarderont pas à s'en dérouler.

Pendant que le salaire — qu'on peut tenir pour prématuré — tentait l'enfant, il tentait aussi les parents. Ceux-ci faisaient entrer cette paie dans leurs calculs : ils l'attendaient avec une impatience justifiée ou non par la nécessité. Un samedi, le petit ouvrier n'estpas rentré à Iheure habituelle. Il travaille dans un autre quartier (car on a pris ce qu'on a trouvé), le chemin est long et les rencontres de toute nature sont fréquentes. 11 a donc été faire une partie de campagne, ou il a été au théâtre, à une fête foraine, à une foire, ou simplement il a été devant lui, de boulevard en boulevard, et il a découché. Dégrisé, il n'a pas voulu rentrer chez lui, sachant que des coups l'y attendaient, ou bien il est rentré tout honteux, et la scène violente qu'il a subie lui a fait regretter de n'avoir pas continué son escapade

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