‹ L'enfance coupable. --Chapitre 11 sur 24 · Voyez la France criminelle, cli. vi · texte numérisé non relu

Voyez la France criminelle, cli. vi

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avec cet argent qu'en somme, on n'a pas manqué de le lui dire, il avait bel et bien gagné lui-même ! Ce sera pire encore quand on saura que le patron a déjà remplacé le fugitif. Ni le père ni la mère n'ont le temps de chercher une autre place. L'enfant s'en charge, dit-il, et cette recherche devient un prétexte ou une occasion à des promenades plus qu'inutiles. Les disputes recommencent donc. On lui dit qu'on ne peut pas le nourrir à ne rien faire. Alors il part de nouveau, et cette fois avec de l'argent dérobé. Quand cet argent sera dépensé, il demandera des ressources à ces petits métiers intermittents, ambulants et toujours suspects dans lesquels se font les pires connaissances. Mais il n'y a pas là de quoi le préserver longtemps d'une inculpation sérieuse de vagabondage. Une fois entre les mains de la police, son passé se reconstitue et ses parents sont convoqués. Quelquesuns désintéressent les personnes volées, obtiennent ainsi qu'elles ne portent pas plainte, mais demandent que le coupable soit enfermé pour un mois, ou pour six mois, selon son âge, dans une maison de détention'. Quelques autres, devant un délit trop caractérisé, se résignent à le laisser juger et condamner. Dans un cas comme dans l'autre, la voie du délit est ouverte à l'adolescent, et il y a fait les pas décisifs que nous suivrons dans quelques instants.

Après les enfants qui vivent encore avec leurs parents, quitte à les braver, viennent ceux qui dès l'âge de treize, quatorze, quinze ans, ne i les voient plus que de loin en loin. On peut les subdiviser en deux catégories principales.

Ceux de la première cherchent leurs parents et

1. Il sera ex|)li(|ué plus loin ce que c'est exacU'incul que la détention par voie de correction paternelle.

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ils ont de la peine à les trouver. Souvent d'abord ils n'en ont point de véritables, ou ils en ont qui se sont séparés, qui ont divorcé. Ou bien encore ils n'en ont plus qu'un : et ce survivant, qui est remarié ou vit en concubinage, ne veut pas d'eux. D'autres fois la mère (ils n'ont plus ou n'ont jamais eu qu'elle) s'est placée comme domestique, infirmière, employée, et a casé son fils ailleurs. Mais quand celui-ci se trouve — une fois de plus — sur le pavé, il ne peut pas la retrouver parce qu'elle-même a changé de situation ou de domicile, sans prendre la peine de le prévenir. Le voilà donc en passe d'être arrêté comme vagabond : si un patronage bien organisé ne le recueille pas à temps, le reste suivra.

Les adolescents de l'autre catégorie se sont séparés de leurs parents à l'amiable, par une sorte de consentement mutuel, et ils vivent en garni. J'en ai rencontré qui étaient à ce régime dès l'âge de treize ans : leur mère demeurait à Montrouge ou à Vaugirard : eux logeaient près de Saint-Eustache (rue Saint-Sauveur ou autres), soit pour aider les marchands de journaux de la rue Montmartre, soit pour travailler aux Halles : car cet enfant à l'imagination malsaine et aux mœurs déjà si corrompues aime les métiers du soir ou de la nuit. Je laisse à penser quelle éducation avaient dû lui donner un père ou une mère aussi indifférents, puis quel milieu lui offre cette hospitalité d'aventure, partagée avec des prostituées et des souteneurs, des receleurs et des chefs de bande.

Tout ce qu'on vient de lire s'applique de préférence aux garçons. Il y a cependant, dans les grandes villes surtout, des filles qui participent à ces pratiques, qui hésitent sans cesse entre une occupation et une autre, rêvent continuellement à celles

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qu'elles n'ont pas. Mais alors elles sont presque toujours bien près d'un genre de déviation qui leur est propre : nous l'avons déjà nommé, c'est la prostitution.

Chez les adultes, elle n'est aux yeux du Code pénal français ni un crime, ni un délit. INIais aux yeux du criminaliste comme à celui du moraliste, c'est un mode d'existence qui tantôt suit, tantôt précède, et, en tout cas, favorise les délits, les appelle, les groupe, en multiplie le nombre et rend plus intense la perversité de ceux qui les commettent. Quand de plus la prostituée est une fille mineure, le criminaliste se demande sérieusement si l'on ne devrait point voir là un vrai délit, il n'est pas seulement question de l'acte, à coup sûr incriminable, de celui qui provoque le mal ou qui en jouit. Il est également question de l'acte de celle qui y consent; car elle tue, pour ainsi dire, dans son germe, la jeune fille honnête et, si le mot n'est pas trop grossier, la femme productive attendue par la société : elle fait de sa propre personne un agent de démoralisation et de maladie^.

Or, ce lléau sévit plus qu'on ne le croit dans les villes. A Paris, M. Georges Berry, dans un rapport bien connu, a compté que de 1880 à 1896, on n'avait arrêté pour faits de mendicité que 6.877 mineures, mais que pour faits de prostitution on en avait arrêté 22.114. Pour cette dernière catégorie, la moyenne des dernières années étant d'environ 1.500.

Par toutes ces voies convergentes, nous arrivons au vagabondage : vagabondage et mendicité, vagabondage et prostitution, c'est tout un dans la plupart des cas. Nous avons là devant nous comme un

•1. Ce sont surtout les i)roslilU('Cs mineures qui contraclent cl t]ui propagent les pires formes du mal des « avariés ».

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caput mortuum où viennent aboutir, au moins pour un temps, toutes sortes do hontes fatiguées de courir les grosses aventures, on serait tenté de dire se reposant des efforts que réclament encore les entreprises violentes ou tortueuses. Pour l'enfance et l'adolescence qui nous occupent, le vagabondage est plutôt une école, une vilaine école où s'apprend tout ce que la société redoute de ses membres affaiblis ou gangrenés. C'est un désordre qu'il est impossible de ne pas surveiller avec vigilance et de ne pas réprimer avec fermeté.

Ici, à la vérité, on discute et, si le mot est permis, on épilogue. Le vagabondage des enfants , disent avec raison les hommes compétents, ne peut être assimilé au vagabondage de l'adulte. L'enfant, rien de plus certain, n'a pas de domicile à lui, et ce n'est pas à lui qu'incombe le soin de chercher des moyens d'existence réguliers. Aussi devant ceux qui au vagabondage des enfants appliquent simplement le droit commun \ s'opposent, en allant à une autre extrémité^ ceux qui disent : il n'y a pas de vagabondage de l'enfance, ou, en tout cas, le vagabondage de l'enfant n'est pas un délit.

1. Avec ce système, on arrive à des conséquences insoutenables. Par arrêt du 30 juin 1892, la Cour de cassation a décidé que la seule peine applicable aux mineurs de seize ans, en cas;de vagabondage, était l'interdiction de séjour. On a très bien dit, dans les milieux judiciaires eux-mêmes : « Une peine qui éloigne un enfant de sa famille, de son domicile légal et naturel, suffit à elle seule pour en faire un vagabond; elle ne guérit pas le mal, elle le développe. » — « C'est, dit encore iM. Passez, secrétaire général adjoint du comité de défense des enfants, organiser le vagabondage ofQciel et obligatoire des mineurs de seize ans. »

Je signalerai ici deux thèses de doctorat très instructives, l'une de la faculté de droit de Paris : Le vagaboyidage des mineurs, par M. Jean Hélie, 1899 (couronne par l'Académie française) ; l'autre de la faculté de droit de Toulouse, Les enfants vagabonds, par M. Jean Rozcz, 1900.

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La solution de la difficulté ne paraît pas très difficile à trouver pour qui ne consulte que le bon sens. Le vagabondage de Tenfant n'est pas de la même nature que le vagabondage de l'adulte, d'accord! Il n'en est pas moins un vagabondage, il peut être considéré comme un délit. Le tout est de le définir. C'est à quoi se sont appliqués, au Comité de défense des enfants traduits en justice de Paris, des magistrats des plus distingués. Ils ont proposé la rédaction suivante :

« Sont considérés comme en état de vagabondage les enfants âgés de moins de seize ans, ayant quitté leurs parents, tuteurs, patrons ou surveillants, soit pour se livrer à la mendicité, à l'inconduite ou à la prostitution, soit pour vivre de la prostitution d'autrui. «

En attendant que ce texte ou un texte équivalent passe dans nos lois, le vagabondage de l'enfant reste un sujet d'études intéressantes pour qui veut suivre la préparation de la carrière criminelle et les premiers pas qu'y font les mineurs.

Puisque, dans ce chapitre, nous n'avons entendu traiter que des premières déviations, signalons d'abord les formes relativement bénignes et pardonnables du vagabondage des enfants. Ch. Lucas a parlé des vagabonds accidentels, et M. Henri Rollet des vagabonds par indigence. Il y a là plutôt des menaces de vagabondage qu'un vagabondage réel. On ne saurait, ce me semble, appliquer sans injustice une dénomination si sévère à des enfants qui se trouvent hors de chez eux ou parce qu'ils manquent de nourriture ou parce qu'ils se sont égarés ou parce que des parents indignes les ont chassés, ou même enfin parce que, croyant pouvoir arriver à Paris en deux jours

pour y voir la tour Eiffel ou la revue du 14 Juillet, ils se sont encore trouvés, une semaine après, sur la grande route. Dans ces différents cas, on voit bien ])oindre un certain danger : ce n'est encore qu'un danger.

Au-dessus des accidentels, Cli. Lucas désignait les habituels et les endurcis, et il en faisait deux groupes. C'est pousser l'analyse un peu loin et chercher des nuances bien légères. Contentons-nous de dire qu'il y a en effet des enfants qui vagabondent systématiquement et sciemment.

Parmi eux y en a-t-il de plus indolents, incapables de se fixer nulle part, fuyant les lieux où on les force à travailler, et de plus audacieux qui veulent à tout prix jouir d'une liberté prématurée, voir du pays, se donner du mouvement, s'organiser eux-mêmes des moyens d'existence quelconques? Oui, ces variétés-là et d'autres encore se rencontrent ' ,

Mais ce qui importe le plus pour juger le vagabondage des mineurs, c'est de voir si ces habitudes sont précédées, accompagnées ou suivies de quelque autre infraction. S'il n'y a rien d'autre, l'enfant mérite l'indulgence, et ce sont ses parents surtout qu'il convient de surveiller pour qu'il n'aille pas plus loin. Par malheur, il est rare que d'autres faits moins bénins n'attirent pas Fattention de qui de droit. Je citerai un cas entre mille.

Un jour (le 25 juillet 1898), un charretier s'aperçoit

1. Ce besoin est quelquefois bien impérieux, et ce n'est pas toujours le seul plaisir des yeux qui l'alimente. Au patronage de M.Henri Kollet, on m'a souvent parlé d'un jeune aveugle à qui on faisait prendre le chemin de fer de ceinture pour aller travailler dans une fabrique de brosses. H avait tant de plaisir à se faire voiturer que pendant quelque temps il laissait tous les matins passer la station et continuait à faire le tour...

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que sa voiture, chargée de paille, prend feu. Descendant précipitamment de son siège, il voit deux gamins qui fuient à toutes jambes. On les arrête, et l'un d'eux, âgé de treize ans, avoue en pleurant que c'est lui qui a mis le feu... sans le vouloir, dit-il, par imprudence ; il fumait une cigarette, et comme il était accroché à la voiture, sa cigarette avait mis le feu. — Un enfant de treize ans qui court après les voitures et qui fume, n'est déjà pas un sujet particulièrement recommandable ; mais enfin rien ne prouve qu'il ait de bien mauvaises habitudes, encore moins qu'il ait voulu causer un désastre. Cependant on fait une enquête, et l'on découvre que le gamin avait quitté le domicile paternel depuis quinze jours. En compagnie d'un camarade de quatorze ans, il rôdait dans les fortifications.

Lorsqu'un mineur en est là, ce n'est plus d'une première déviation qu'il s'agit. Le vagabondage couvre, fomente et développe des délits caractérisés. A ce tournant de son existence, l'enfant en a fini avec la première ébauche du désordre et avec les préparatifs de la vie coupable ; il est entré dans cette vie même, et nous avons dès lors à l'y suivre.

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