Cette expression revient à chaque instant
la cervelle. Ce doit être là le motif de son suicide. » Voilà qui éclaire déjà les choses : un enfant trop libre et trop gâté chez son père craint de s'en aller chez une mère dont on lui a certainement beaucoup médit. Mais, de plus, cette liberté à laquelle il tient tant, comment en use-t-il;* C'est ici le dernier renseignement : « Depuis quelque temps, lit-on dans l'enquête, le jeune René buvait plus que de raison. » (La profession même du père lui en donnait la facilité.) Nous voyons que l'assertion est loin d'être inexacte ; car le dernier écrit laissé par le malheureux porte simplement ces mots, d'un laconisme effrayant : « Je me tue, ce n'est pas sous l'influence de l'alcool, je me suis soûlé exprès. R. » Tel est cet échantillon d'enfant de treize ans et demi, comme on en trouve à Paris — pas tous les jours heureusement — mais encore plus qu'il ne le faudrait.
Nous montons peu à peu, et nous sommes même arrivés à un âge où les petits Parisiens sortent trop aisément de la famille, soit qu'ils s'échappent pour être plus libres de mal faire, soit qu'on les ait chassés ou exilés par quelque moyen détourné, soit enfin que la séparation se soit accomplie par une sorte d'accord tacite né dune indifférence mutuelle aussi fâcheuse pour les uns que pour les autres. Dans de pareilles conditions, est-il surprenant qu'on voie germer et grandir l'idée du suicide ?
Louis Z., âgé de quatorze ans, s'est pendu dans sa cellule de la Petite-Roquette, où sa mère lavait fait enfermer, par droit de correction paternelle. J'ai dit quelque part qu'il existait là, de par le Code, une bastille démocratique, où plus d'un révolutionnaire et d'un socialiste oljtiennent trop facilement pour leur enfant une lettre de cachet. Je ne m'en dédis
Ô2 l'enfance COUPAnLE.
pas ^ et je ne suis point trop surpris quand j'ouvre le dossier de Tenfant dont je parle. Il venait d'arriver (dépose le gardien), son attitude n'avait rien d'anormal et ne manifestait aucune exaltation. On trouva sur lui une lettre où il apprenait à sa mère qu'il se pendait « parce qu'il ne voulait pas être emprisonné jusqu'à vingt et un ans ». Ceci est sommaire; sommaire aussi est la déposition de la mère, qui accuse son enfant d'avoir « un caractère difficile et des instincts dépravés ». Mais je détache l'épingle qui lie les feuilles du dossier, et je trouve une lettre adressée au Procureur de la République; voici ce qu'elle contient : « Je suis un ami du père de cet enfant, et je sais de bonne source que si cet enfant a été placé à la Petite-Roquette, c'est qu'il pouvait gêner sa mère. J'ai entendu parler de cette mère dénaturée comme d'une femme de mauvaise vie (sviivent des détails très circonstanciés). Pour moi cette femme a du user de tous les moyens possibles pour pouvoir se débarrasser de ses enfants, car dernièrement elle a fait aussi interner sa fille. » Et la lettre se terminait par des indications précises de personnes honorables près desquelles on pouvait obtenir la vérification de ces assertions.
Plus fréquents, je m'empresse de le dire, sont les cas de ces adolescents qui, n'ayant plus de vrai foyer, sont poussés à errer à l'aventure. Tel était Alphonse E., âgé de quinze ans et trois mois. Le registre du Parquet met à côté de son nom la mention indulgente : « souffrances physiques » ; mais le dossier m'apprend que son père et sa mère étaient morts, l'un alcoolique, l'autre phtisique. Lui demeurait chez son beau-frère
i. J'y reviendrai plus tard.
et sa sœnr qui le trouvaient « borné et paresseux ». Une fois déjà, il avait tenté de se suicider, et, une autre fois, il en avait fait la menace. Un jour il rentra, ayant bu cinq absinthes et un cognac. On attendit qu'il fût un peu dégrisé, et on lui lit de la morale, lui représentant qu'il avait à se tirer d'affaire luimême par son travail, mais que, du reste, on lui promettait de l'aider. Il répondit qu'on voulait l'éloigner, qu'il le voyait bien, qu'il était préférable d'en finir. Puis, passant dans une chambre voisine, il détachait un pistolet d'une panoplie, et en une seconde, en effet, tout était fini.
De quinze à seize ans, les départs de la maison familiale ne peuvent être que fréquents. Lucien V. avait échoué — à quinze ans et demi — au concours de l'école de Châlons. Très affecté de son insuccès, il était venu à Paris sous un faux nom, laissant croire à ses parents qu'il était parti pour l'Amérique. Il travailla dans les métaux pendant deux ans, vivant à l'hôtel, et sans se faire remarquer d'ailleurs par aucun excès. A dix-sept ans et demi, il se trouve un jour sans place et il quitte volontairement la vie. De pareils cas ne sont pas très rares : mais souvent on les trouve accompagnés de dettes de jeu, de paris aux courses, d'habitudes de café, de dépenses plus fortes que les gains, de quelques maladies ou infirmités légères que l'isolé ne sait point soigner, enfin de fantaisies dangereuses comme celle d'avoir toujours chez soi un revolver et d'aimer à s'en servir par ostentation ou amour du bruit. Un soir d'ennui, on s'en sert contre soi-même, peut-être sans l'avoir longtemps prémédité.
Moins rares encore sont les adolescents qui ont disparu avec de l'argent dérobé, soit à leurs parents,
94 LEXFAN'CE COLJ'AnLE.
soit à leurs patrons. Ils emportent loin de l^aris 200 ou 400 francs, cherchent à oublier leurs remords dans le plaisir ou dans l'ivresse, puis, quand l'épuisement du porte-monnaie ne permet plus ni l'un ni l'autre, dans le suicide.
J'arrive aux morts volontaires qui, sans être rares chez les jeunes gens de dix-sept à dix-neuf ans, le sont beaucoup moins encore chez les jeunes filles de quinze à vingt : ce sont les suicides par amour. Quelques-uns méritent la pitié, mais on réunit parfois sous cette commune dénomination bien des motifs qui relèvent tout simplement de l'inconduite et des instincts les plus grossiers.
Très souvent la liaison a commencé de bien bonne heure, et c'est à dix-huit ans qu'elle s'inflige le sinistre dénouement. Que les âmes sensibles ne s'attendent point à rencontrer ici beaucoup de romans et beaucoup d'infortunes imméritées. Voici un typographe âgé de dix-huit ans, Louis X., qui demeure à Paris chez un logeur. Les témoignages recueillis portent qu'on ne lui connaissait pas de liaison. Il paraît cependant qu'il avait déjà voulu se tuer deux ans auparavant pour une jeune fdle « qu'il aimait sans espoir ». Dans les lettres qu'il laisse à ses camarades, il parle en effet d'une fille. Est-ce la même? En tout cas, son langage d'argot n'a rien de particulièrement élégiaque : « Mon cher Pierre, tu vas te fêler, je me tue pour une Les Bombe ! Adieu. »
J'en trouve un autre qui se tire aussi un coup de revolver à dix-huit ans. Etait-il au début d'un roman? Non. Il était à la fin d'une aventure pleine de désordres de toute espèce. Trois ans plus tôt, à quinze ans, il avait déjà tenté de se suicider avec du laudanum. Puis, il s'était enfui de la maison de son père
avec une somme dérobée de 250 francs. Il avait suivi à Tétranger une jeune fille qu'il y avait laissée seule, dans une situation critique. Revenu à Paris, il avait ajouté au gain dun travail quelconque une petite pension que lui servait bénévolement son père vivant en province. En retour, celui-ci s'efforçait de lui faire rompre une liaison que le moment était plutôt venu de régulariser et de consacrer. Sur ces entrefaites, l'agitation physique et morale du jeune homme le fait remercier par son patron. Il fait savoir alors à son père qu'il désire être enterré avec la photographie et la mèche de cheveux qu'on trouvera sur lui, et il écrit au commissaire de police : « Deux jours j'ai retardé ma résolution ; j'ai essayé de surmonter ma douleur; mais non, je souffre trop pour en finir. » Et il en finit.
Michel M., âgé de dix-huit ans, est jaloux du mariage de sa cousine. Pour se donner du courage, il s'adonne à l'absinthe, et le jour même de la noce, il tire deux coups de revolver, tous deux mortels, un sur la jeune mariée, l'autre sur lui.
Antoine L., fils de père inconnu, se tue aussi à dix-huit ans, mais heureusement tout seul. « Mon fils, dit la mère, a travaillé hier jusqu'à midi. Il était préoccupé. Je lui avais fait des remontrances au sujet d'une liaison qu'il avait contractée. Il avait fait des reproches, l'autre jour, à cette fille qui ne lui était pas fidèle. » — La concierge dépose de son côté : « C'était un bon garçon, mais qui avait des contrariétés au sujet d'une fille qu'il fréquentait. Je ne suis pas étonnée qu'il se soit suicidé. Vers neuf heures, il est venu pris de boisson; il avait pris quatre absinthes pures, etc. » A peu de temps de là, un autre garçon de dix-huit ans, logeant en garni, se tue d'un
coup de revolver parce qu'il aimait une jeune fille et que celle-ci « lui était indifférente w ; ainsi s'exprime le commissaire de police.
J'écarte divers cas plus voisins du vice pur et simple, et parmi ceux qui se donnent encore quelque autre apparence, je me borne ù signaler un artiste de dix-neuf ans, B., chanteur d'opérette, qui, quoique vivant dans un monde n'ayant pas la réputation d'être difficile, trouve le moyen de se tuer pour « M"*^ Mistinguettc » ; c'est lui-même qui nous l'apprend.
Je me suis senti un peu plus de pitié pour quelques suicides doubles. Est-ce le hasard qui l'a voulu? Ceux dont j'ai eu sous les yeux le récit n'avaient rien de l'énigmatique histoire d'un Chambige. Ils s'accomplissaient chez des logeurs, soit que le couple demeurât habituellement dans le garni, soit qu'il y fût venu expressément en vue de la dernière résolution. Peu de détails et peu de mise en scène. Pierre, âgé de vingt ans, allait partir pour le régiment. Lui et Eugénie, âgée de quinze ans, auraient voulu se marier. Ils ne le peuvent pas, ils s'asphyxient l'un à côté de l'autre. On en sait moins encore pour Marie, âgée de dix-huit ans, et François, âgé de dix-sept. Le père de l'une et la mère de l'autre comparaissent. Le premier dit : « J'ai appris dernièrement qu'elle fréquentait un jeune homme, le jeune François, et qu'elle avait dit qu'elle se suiciderait. Ils sont partis ensemble, abandonnant leurs domiciles respectifs. » La seconde dépose : « Il est né de père non dénommé et de moi-môme. Il y a une quinzaine de jours, mon enfant me dit qu'il aimait Marie V, et qu'il se suiciderait avec elle. Je n'avais pas fait attention à ce propos. «
Je reviendrai tout à l'heure sur l'état d'esprit que font connaître de pareils aveux. Mais je voudrais parler d'abord d'un ensemble de désespén'es, qui prennent seules la résolution fatale ; elles se subdivisent en variétés plus nombreuses qui sont : celles qu'on peut encore appeler des enfants, enfants mal élevées et dévoyées — les domestiques — les jeunes ouvrières.
J'ai signalé un certain nombre de petits garçons ayant pris tout d'un coup la vie en haine à la suite de reproches ou dans l'attente anxieuse de reproches. Ce cas- m'a paru moins fréquent chez les petites iilles. J'en trouve cependant quelques-uns, mais avec une complication plus apparente encore d'influences diverses. Laure, âgée de quinze ans, a disparu de chez ses parents et est allée se jeter dans la Seine. Son père, qui vient la réclamer, fait inscrire sur le procès-verbal ces simples mots : « Suite de reproches. » Pour elle, nous n'en saurons jamais plus long. D'Alphonsine, qui a fait la même chose à quinze ans et demi, les dossiers nous en diront un peu plus. Son père s'était remarié. A l'en croire, sa seconde femme aimait et soignait très bien l'enfant, qu'elle avait prise à l'âge de quatre ans et demi. Force était bien cependant de la gronder pour certaines habitudes de nonchalance, de gourmandise et pour des fréquentations suspectes. Mais il y a manière de faire des reproches, et l'une des trois cartes-lettres mises par Alphonsine dans une boîte voisine du l)ord de l'eau nous apprend de quelle nature dangereuse étaient ceux qu'elle recevait. « Vous m'excuserez de ce que je vous ai fait; mais je ne vous en ferai plus. Maman (la belle-mère) m'a assez répété que si ses pai-ents lui en avaient dit le quart de ce qu'elle me disait, il y a
98 l'kxkance coupAiîLi:.
longtemps qu'elle se serait fichue à Teau. lié bien ! ce soir, j'accomplis. J'ai (Hé toute une journée à chercher, mais c'est fini. Au revoir pour toujours. » Et la malheureuse avait dû savourer en quelque sorte cette sinistre vengeance (à moins que ce ne soit l'instinct de la vie qui Tait retenue quelques heures). Elle a pris le temps de laisser l'idée obsédante grandir encore et elle a jeté enfin dans la boîte une troisième carte-lettre contenant au crayon ces mots décisifs et rien de plus : « Je meurs, Alphonsine. »
A quelques jours d'intervalle, le même mois de la même année, une nommée Rosalie, âgée de seize ans, se suicidait aussi à la suite de reproches; elle les avait reçus, non de sa belle-mère, mais de son beau-père, pour être allée sans permission, avec d'autres enfants, à une fête foraine.
De ces enfants-là aux petites ouvrières, employées, modistes qui battent le soir le pavé de Paris pour rentrer plus ou moins tardivement au domicile paternel, il n'y a qu'un pas. Mais, que trouve-t-on ici? Ce ne sont pas des gâteaux achetés en cachette ou des besognes domestiques négligées : ce sont des amours précoces, des amours défendus, et pour la plupart, cependant, bien mal surveillés.
Marie M. s'asphyxie à dix-huit ans. Elle avait quitté sa mère, blanchisseuse à Issy, à cause de sa mésintelligence avec son beau-père. Sa mère, qui fait cette déclaration, ajoute tranquillement : « Depuis cette époque je n'avais plus entendu parler d'elle et j'ignorais ce qu'elle était devenue. Elle avait toujours eu une bonne conduite tant qu'elle était restée avec moi. Je n'avais jamais entendu parler ni du sieur G., ni du sieur L. » Ce sieur L. était celui qui partageait, à la fin, mais d'une manière intermittente, le
garni de ÎNlarie M, et qui avait refusé, en dernier lieu, de payer la quinzaine. La lettre de la dernière heure était cependant adressée au sieur C. auquel il était dit sans plus de style : « Tu sais bien que je t'ai beaucoup aimé et même de trop. »
Léonie n'a que seize ans, et il y a déjà quelque temps qu'elle tourmente son père pour épouser un jeune homme qui la courtise. Le père, après avoir, dit-il, résisté longtemps, avait fini par céder, et le mariage devait être célébré au bout de l'année. Fautil croire que la lutte avait ébranlé une organisation frêle encore? Un jour, Léonie quitte son atelier en disant d'un air très décidé qu'elle va se jeter à l'eau. Suivant une habitude décidément trop répandue, on la laisse aller, et c'est par hasard que le père apprend — trop tard — le projet déjà mis à exécution.
Louise, âgée de dix-sept ans et demi, a mis plus de temps à se décider. Celle-ci vivait en famille : suivant des témoignages nombreux, elle était bien traitée chez elle; ses parents, ses sœurs et elle-même gagnaient de bons salaires ; elle paraissait donc heureuse; « rien ne lui manquait », que ce qui manque à tant de 'ménages parisiens... la religion, (;t, avec elle, un souci plus délicat de la moralité. Le père prétend qu'on ne lui connaissait pas d'amoureux. Mais un autre membre de la i'amille dit : « Je crois quelle aimait quelqu'un à son atelier; j'ignore si son amour était partagé. » Et le même témoin ajoute : « Depuis quelque temps, elle manifestait l'intention de se tuer. Quand elle lisait des faits divers, elle disait : Ceuxlà sont bien heureux. » Une sœur aînée (âgée de dixneuf ans), commence par ce mot banal : « J'ignore absolument à quoi attribuer ce suicide : ma sœur était heureuse à la maison. » Mais, tout aussitôt, elle pour-
100 l'enfaxcf coupable.
suit : « Pourtant, elle enviait le sort des gens riches, disant qu elle mourrait plutôt .que de travailler toujours. » C'rtait encore là. évidemment, un résultat de ses lectures peu choisies.
Comment ne pas croire que ce sont également les faits divers qui ont semé l'idée du suicide chez de pauvres brodeuses fatiguées par la posture obligée de leur travail, chez des ouvrières anémiées par la vie sédentaire et par l'air confiné des ateliers? Si elles n'en ont pas beaucoup lu, elles ont entendu les récits et les impressions de celles qui les lisaient. Comment s'étonner' aussi de voir dérailler telle ou telle fille comme Louise D., âgée de dix-sept ans et demi, qui, ayant ses parents en province, habite à Paris chez un oncle et une tante ? Elle a fait la connaissance du sieur I., avec lequel elle se propose de se marier. Elle quitte même son oncle et sa tante pour se mettre « en ménage », sans plus de cérémonie. Mais, au dernier moment, le remords ou le dégoût la prend et la surprend dans une impasse. Elle ne peut plus ni quitter celui qui l'a détournée,^ ni, à ce qu'il paraît, l'épouser. Venue chez son oncle et sa tante sous prétexte d'y prendre ses affaires, elle est à peine entrée dans leur logement qu'elle se tire un coup de revolver, non sans laisser une lettre où elle déclare qu'elle ne veut pas survivre à sa honte.
La honte! c'est ce qui prédomine chez les jeunes bonnes de dix-sept à vingt ans dont l'histoire a été sous mes yeux : tantôt une honte qui paraît plutôt celle d'esprits bornés, peu instruits, timorés, craignant de se voir reprocher des vols qu'elles n'ont point commis, disent-elles, de se voir accuser de liaisons dont elles s'affirment innocentes ^ ; tantôt une
i. Et il arrive que le commissaire de police, après son enquête,
honte plus discrète encore et qui se couvre de ces mots : « Ce qui me pousse à cela, Dieu seul le sait! » Tantôt, enfin, c'est la honte que l'on devine, à la suite de la promiscuité des soirées près des longs corridors des mansardes, à Tétage commun des domestiques de toute la maison. Plusieurs de ces dernières victimes étaient mues par l'amour du plaisir, par la vanité; certaines étaient simplement des êtres sans défense; d'autres, plus sensibles et plus amoureuses, avaient été, dans tous les sens du mot, trompées, et j'avoue que j'en ai rencontré une ou deux dont les plaintes dernières, sur ces papiers mouillés ou jaunis, sur ces feuilles détachées d'un agenda, d'une facture du Printemps, méritaient une commisération profonde.
Plus tristes et plus dignes de pitié encore sont les > aveux des pauvres jeunes femmes qu'on a mariées à dix-sept ou dix-huit ans. Pour résister à l'abandon de leur mari, de leur vrai mari, elles étaient trop promptes à l'illusion, trop faciles à émouvoir, trop peu armées contre le désenchantement; en un mot, elles avaient été trop vite livrées par des pères et mères imprudents ou égoïstes. Écoutez la plainte de l'une d'elles, la femme B., âgée de dix-neuf ans, mariée à un « caricaturiste » qui a disparu : « Chers parents, pardonnez-moi du malheur que je vous fais. J'ai agi dans un moment de colère. Je suis dégoûtée de la
croit à cette innocence. — C'est le cas de Marguerite L., enfant de l'as, sistance publique — parents inconnus — (|ui avant de s'asphyxier laissa cet écrit : « Monsieur le commissaire, après tout le mal <|u'on dit de moi dans cette maison, je ne peux plus vivre. » Le rapport annexé dit que les autres domcsti(|ues la plais;intaient et l'accusaient d'avoirdes relations avec des jeunes sens. Elle était jolie lille, mais tout le monde s'accordait à louer sa conduite... Sa maîtresse était Ires contente d'elle. « lille a dû craindre d'être renvoyée par ses maîtres auxquels elle était très attachée cl a cédé à un mouvement de désespoir. »
vie. René est parti; je sais qu'il ne reviendra jamais ; j'aime mieux en Jinir tout de suite. J'aimais beaucoup René, il a très mal agi en me faisant de la peine. Adieu, cliers parents, votre fille dévouée. »
Il est temps do suspendre cette procession lamentable. Arrêtons-nous et réfléchissons.
Nous avons vu combien, pour la plupart de ces tristes sujets, la famille avait manqué à sa tâche, et comment elle n'avait pas été remplacée là où elle pouvait être excusable de ne pas remplir elle-même cette tâche complètement et jusqu'au bout.
Il y a une circonstance qui me frappe plus encore et que j'ai déjà fait remarquer, du reste, en passant. Des enfants dans leur famille, des ouvriers dans leur atelier, annoncent leur suicide prochain, imminent, presque immédiat; chacun pense à soi, et personne ne songe à ce qu'il faudrait faire pour enrayer la suggestion. Il est arrivé que les parents fussent les derniers avertis. Et quand ils l'étaient par leurs enfants eux-mêmes, qu'ont-ils essayé?
Si nous entrons dans l'âme même de l'enfant, du jeune homme ou de la jeune fille abandonnés ainsi à mille hasards, qu'y trouvons-nous? A coup sûr, ce n'est pas l'indignation, comme elle apparaît, réelle ou feinte, dans les derniers écrits de certains suicidés adultes accusant « la canaillerie ' » de la société. La colère suppose la lutte, et la lutte, c'est encore la vie qui se sent, qui, par conséquent, s'exerce et n'abdique pas. L'effort, même quand il est pénible, même quand il est momentanément infructueux, entretient
1. Je trouvais cette sortie dans un procès-verbal de suicide d'adulte que remployé du Pan|uet m'avait mis par erreur près de dossiers d'enfants.
Tamour de la vie. Il y a bien longtemps que j'ai lu le récit du fait suivant, et quoique j'en aie perdu l'origine, j'ai conservé la conviction qu'il était authentique. Un individu allait se jeter du haut d'un pont, quand des agresseurs — probablement des voleurs — ■ tombent sur lui : instinctivement, il leur résiste, joue si vigoureusement des poings qu'il les met en fuite... et, ragaillardi sans doute par le sentiment renouvelé de ce qui lui restait de vigueur, il rentre chez lui tranquillement, sans plus penser au suicide. Par contre, ne soyons pas surpris si ce qui prédomine chez nos sujets, ce soit tout ce qui contribue à affadir la vie et à énerver la volonté : imagination mal bridée, mais se laissant surtout aller au rêve de satisfactions obtenues sans peine et sans reproches, amours languissantes, suites d'ivresse, bref, tout ce qui doit infailliblement amener, au premier obstacle, le dégoût, l'ennui, le découragement.
Par beaucoup d'extraits que j'ai déjà donnés de leurs derniers écrits, on a pu voir qu'en général les sentiments qu'ils nourrissaient, quant à eux, à l'égard de leurs familles, étaient tièdes. A part un petit nombre plus émotifs que les autres, ils font des adieux assez secs. Ils laissent des recommandations, mais superficielles : ils veulent qu'on dise adieu à tel camarade, à telle amie, ils donnent des adresses pour qu'on écrive ou qu'on télégraphie, veulent qu'on réclame ou qu'on rende tel ou tel objet; mais tout cela sans rien de cordial, sans rien qui témoigne d'une souffrance causée par la rupture do liens vraiment chers et vraiment aimés. Par un reste d'iiabihidi', de soumission et de politesse extérieure, quelques j)auvres domestiques écrivent : « Je demande bien pardon à Madame de l'embarras que je vais lui causer... Je suis
fâchée du tracas que je vais donner ù Monsieur et à Madame... » Une d'entre elles a un mot un peu plus affectueux pour l'enfant de la maison, qu'elle avait sans doute plaisir à embrasser. Rien de plus. S'ils n'écrivaient pas, s'ils mouraient sans parler, on pourrait croire qu'ils ont renfermé dans leur cœur toute leur amertume et tout l'élan brisé de leurs affections. Mais ceux qui sont si prolixes, pourquoi sont-ils en même temps d'une telle banalité?
Je n'excepte pas les suicides dits par amour. A part la plainte touchante, en sa simplicité, de la jeune femme mariée dont j'ai parlé tout à l'heure, les testaments de ces victimes révèlent moins de douleur et moins de désespoir même que d'ennui. Une amoureuse — je dis une, car c'est la seule que j'aie trouvée si tendre — déçue de voir que son amant, pour lequel elle est venue à Paris, « ne se décide en rien », lui adresse une lettre toute remplie de protestations, de regrets et de mots caressants. Je ne sais ce qui y dominait, la sensualité ou l'amitié. Mais, somme toute, à sa dernière heure, si elle paraît attachée à quelqu'un, c'est à une compagne de misère qui est venue partager sa chambre, son découragement et son réchaud. Elle veut aussi partager sa tombe, et c'est la seule chose qu'elle réclame de celui à qui elle dit adieu \ « Je n'ai plus de goût pour rien, je ne travaille plus », écrit l'artiste de dix-neuf ans. Cette parole pourrait être celle de la plupart des autres. Et pourtant ce n'est pas encore là le mot le plus exact. Il va nous être donné par une fille de dix-huit ans,
1. Plus d'une fois, j'ai vu la suicidée charger de ses funérailles l'ami pour lequel elle mourait. Mais l'ami refusait avec énergie cette dernière corvée, et le commissaire de police prenait soin de le constater.
qui sortait souvent de chez elle, buvait, avait des fréquentations à propos desquelles son semblant de famille la reprenait sans grand résultat. Voici Técrit qu'elle a laissé : « Mon père, lasse d'être embêtée chez nous, je veux en finir avec la vie. Tu embrasseras bien Marthe, les enfants, ainsi qu'Eug-ène. Je n'en veux pas à C, parce que c'est la femme qu'il a prise qui le pousse à faire ce qu'il fait. — Berthe. » Je m'excuse de reproduire ce langage; mais j'ai tenu aie donner tel que je l'ai trouvé, parce qu'il résume pour moi, de la façon la plus « typique », la grande majorité des impressions que m'ont données ces dossiers.
Après toutes ces révélations, éprouvera-t-on le désir de savoir ce qu'il y avait au fond de ces consciences, et si l'idée d'ime autre vie, si l'idée de Dieu les avait jamais tourmentées? Hélas ! dans ces liasses de trois années, je n'ai trouvé ce nom suprême qu'une seule fois et sans beaucoup de signification '. Une fois aussi, l'une de ces désespérées (elle était vieux jeu) recommande à son amant de dire pour elle « une prière », parce qu'elle l'a beaucoup aimé. Un garçon de dix-huit ans, bizarre, après s'être plaint de certaines accusations (ju'il dit fausses, mais dont il parle de manière à laisser des doutes sérieux, demande à être enterré civilement, et là où on le trouvera. C'est l'unique allusion aux choses religieuses que j'aie rencontrée ; car je ne pense pas qu'on veuille en voir une dans des phrases telles que celles-ci : « Au revoir, chers parents, nous nous retrouverons dans latombe. »
Ces dernières paroles, rapprochées de plusieurs autres, donnent seulement à croire que ces pauvres ignorants n'ont ni l'appréhension de la mort, ni Tap-
i. C'était dans la dernière lellro de cette jeune domesliiiue, écrivant : « Ce qui me i)orte ;\ me tuer, Uieu seul le sait. •
106 l'enfance COUPAlîI.E.
préhension d'une justice, divine. Ils veulent se débarrasser de Fcnnui, se débarrasser de lelTort \ Dans quelques minutes, efforts et ennuis seront terminés, c'est tout ce qu'ils voient. Peut-être certains gardentils encore Fillusion irrélléchie que, tout en cessant de souffrir, ils ne cesseront pourtant pas d'exister. « Pense à celle qui t'a aimée, » écrit Marie (dix-huit ans), et elle ajoute : « Moi, de mon côté, je penserai toujours à toi, je t'aimerai toujours. »
Il en est, enfin, qui meurent avec une pose où linsouciance le dispute au ridicule. J'ai parlé dune certaine Louise, âgée de dix-sept ans. qui avait pris le dégoût du travail et l'idée du suicide en lisant trop de faits divers. Son aînée dépose devant le commissaire de police. Ecoutez ce nouveau récit d'une sœur : « Ma sœur est rentrée hier soir vers huit heures. Elle n'avait pas été à l'atelier et elle avait mis ses plus beaux habits : elle était très gaie. Comme elle avait mangé du jambon à dîner, elle dit devant nous : « Tiens! j'ai, pour mon dernier jour, mangé ce que j'aime. » Nous croyions que c'était une plaisanterie, bien que plusieurs fois déjà elle eût manifesté l'intention de se suicider... », etc.
Comme digne pendant de ce tableau, je ne vois que l'histoire du jeune B., dit B., âgé de dix-neuf ans. Dans un accès, savamment calculé, de cabotinage, il laisse six lettres : au commissaire de police, à sa famille, àdes camarades et à la demoiselle Mistinguette, déjà nommée. Les lettres sont sur du papier à grand format avec en-tête ingénieusement disposé sur sept
^. « Chers parents, mon frère me remplacera; ne me pleurez pas. Dans quelques instants, je serai débarrassée de la vie de ce monde méchant. » (Lettre d'une jeune domestique originaire de Normandie.)
OU huit lignes : « B. — Comic' grivois' excentr'iq, — genre Polin, — jouant l'opérette — et la — pantomime. — Paris, France, étranger, — actuellement à... » Tous les vieux clichés sont là : « Qu'on n'accuse personne de ma mort, je me la donne volontairement : j'aime ardemment une jeune femme, artiste comme moi. Je tairai son nom... J'ai allumé mon réchaud à quatre heures et demie juste. Je n'arrête pas ma pendule, comme je le marque dans une lettre à M. le commissaire. L'arrêter n'est pas nécessaire, puisque je marque l'heure... Adieu, ma Jeanne, adieu, chers parents, adieu. J'ai mêlé quelques gouttes de l'eau d'anum (sic) à mon rhum. » Ce « comic' grivois' excentr'iq » n'a-t-il pas été victime de son niais scénario? C'est bien possible !
De cet incohérent assemblage de folies, de tristesses, d'ignorances et de bêtises, est-il possible de dégager quelques lois aidant à l'étude générale du suicide? Je me bornerai, pour cette fois, à une ou deux indications.
On s'est étonné de voir que partout, dans les statistiques complètes des morts volontaires, les mois les plus chargés sont les mois du printemps, mars, avril et mai '. Dans son dernier ouvrage sur le suicide-, M. Durckeim éloigne toute hypothèse d'iniluence « cosmique ». II regarde, au contraire, comme certain
1. Voici généralement les proportions (arrondies légèrement) :
30 pour 100 de suicidés au printemps. 27,."i0 — —en clé.
iî2,:iO — — en hiver.
20 — — en aiilomne.
2. Paris, Alcan, 1898. — 1 gros vol. in-8", travail très consciencieux et plein de faits, contenant sur rinlhicnce de la famille, sur rinduence salutaire de la [lauvrcli- cl du travail, des idées très justes, fort Ijicn exprimées, mais gàh; par l'ohslinalion de l'auteur à vouloir que l'individu soit tout entier forme par la société et que les actes humains soient uniquement les produits des facteurs sociaux.
que la reprise générale des affaires, Taccentuation du mouvement social et de la vie plus en dehors doivent multiplier les prises que les natures moins bien trempées donnent aux causes de froissement, aux insuccès, aux échecs divers... Ce n'est point ici le lieu de discuter cette hypothèse appliquée aux suicides d'adultes. Pour les enfants, pour les adolescents, pour la plupart même des jeunes gens que j'ai étudiés, elle est bien peu vraisemblable; et il me semble que, pour faire partager mon doute, je n'ai qu'à invoquer l'impression laissée par l'analyse des procès-verbaux: parisiens.
Il est cependant certain que dans les relevés que j'ai faits, les mineurs de la Seine, eux aussi, se suicident plus en mars, avril et mai que dans le reste de l'année. Où en est la raison? Un second fait, moins constant peut-être, mais ayant, comme disent les statisticiens, une tendance évidente à revenir, c'est que les suicides par amour sont plus nombreux à la belle saison ; un troisième fait, c'est que ces suicideslà grossissent beaucoup le nombre des morts volontaires, surtout chez les jeunes. Ces rapprochements me paraissent assez significatifs.
Nous révèlent-ils une influence « cosmique » ou physique? Ils nous rappellent l'existence d'un péril,, de nature physiologique, bien connu et contre lequel ]jon nombre d'adolescents sont mal armés. Voilà le vrai.
J'ajouterai ceci : Est-ce seulement à l'amour et au plaisir positif des sens que le printemps entraîne certains tempéraments? M. Durckeim croit que cette saison est celle où les complications de la vie sociale et du travail industriel entraînent beaucoup de luttes, beaucoup de chocs, beaucoup d'accidents imprévus»
Je crois que c'est aussi et surtout la saison où les paresseux et les rêveurs cherchent à peu travailler, à flâner, à faire l'école buissonnière, à vagabonder, à se mettre enfin, comme on aime à dire aujourd'hui, en marge de la société. En tout cas il y a là de quoi perdre un adolescent de 16 à 18 ans beaucoup plus que la loi de l'offre et delà demande et que les variations du cours de la Bourse.
Le même sociologue que je viens de citer complète son hypothèse par une savante théorie des « courants suicidogènes ». Ces courants, suivant lui, viennent de la société, et s'ils « s'individualisent » pour armer une main dans telle circonstance déterminée, c'est de la société, c'est du dehors qu'ils ont pénétré dans l'individu. Il y aurait là une très grosse question à examiner. Mais une ou deux observations bien simples suffiront à compléter ce court travail. A coup sûr il y a dans la société des manifestations d'irréligion, d'indifférence, de libertinage, d'amour effréné du plaisir, et l'on peut appeler cela des courants. Mais n'oublions pas que tout se forme d'abord et que tout se développe, enfin que tout aboutit dans des consciences individuelles.
Faut-il en effet recourir à des « courants criminogènes » créés on ne sait où pour expliquer la combinaison qui, se formant dans un jeune homme entre l'amour du plaisir et l'amour de la paresse, le pousse à voler? S'il a subi un entraînement collectif, c'est qu'il s'était trouvé plusieurs paresseux et plusieurs jouisseurs réunis par des sympathies réciproques. Eli bien, de même, chacun de nous a successivement le goût de l'effort et de la vie et — plus ou moins — le dégoût de l'effort et le dégoût des devoirs de la vie. 11 n'estpas besoin de courants suicidogènes poussant pri-l'eni-'ance coui'able. 7
cisémentà la mort, pour que la paresse et la rêverie, alimentées par des lectures romanesque, pour que l'amour prématuré, pour que l'abus de la boisson et les lendemains de fête, pour que les regrets et les remords, pour que l'ennui, accentuent le dégoût de l'existence chez des jeunes gens que ni leur mode d'instruction, ni leur éducation, ni leurs relations, ni leurs habitudes, ni leurs lectures n'ont été à même de consoler, de fortifier et de préserver.
C'est à la famille, ai-je dit, à les préserver. Si elle ne le fait pas, c'est qu'elle-même a cédé à des penchants dissolvants. On me permettra de tenir cette vérité pour absolument démontrée.
Je termine donc et je conclus en résumant ce que nous avons dit des jeunes suicidés eux-mêmes, de leurs dispositions, de leurs sentiments, du droit qu'ils ont pu avoir à notre commisération. Certes, ayons pitié d'eux. Faisons à leur égard comme l'Eglise, qui laisse si souvent fléchir la lettre de sa règle pour leur donner maternellement une dernière prière. Mais ayons plus pitié encore de ceux qui peuvent être tentés de les imiter. Ne craignons pas de recommander un retour à une discipline moins intermittente et plus sévère, et n'oublions pas les responsabilités qui incombentà un si grand nombre d'entre nous, parents, maîtres ou patrons. Mais enfin ne laissons point s'accréditer la légende qui ferait de la plupart des suicidés, même jeunes, des êtres plus délicats, plus affligés, plus intéressants que les autres, dont la dépouille mériterait d'être placée, avec des larmes d'attendrissement et avec des fleurs, dans des tombes privilégiées, comme celle d'Héloïse et d'Abélard. Ce serait désastreux, et, de plus, ce serait inexact.