CHAPITRE VI
Absence d'éducation, légèreté, esprit défausse sentimentalité mêlé à une sensualité vicieuse, affections naturelles aigries par la jalousie ou par le sentiment irritant d'une situation irrégulière, impossibilité de respecter les parents comme ils devraient être respectés, lutte mal éclairée contre un milieu familial déséquilibré ou accoutumance plus fâcheuse encore à tous les exemples qui s'y donnent, liberté prématurée et excessive, abandon ou manque de surveillance livrant à toutes les suggestions et à tous les hasards des natures faibles, à la fois ignorantes du bien et trop savantes dans toutes les roueries destinées à remplacer le travail et le bon ordre, souvenirs de conversations, do lectures et d'images qui pour être bêtes n'en sont pas moins corruptrices, entin, venant couronner le tout, alcoolisme naissant, voilà donc ce que nous avons trouvé de prédominant dans les cas de suicides. Il est bien évident qu'il y a là autant de causes qui, si le désespéré eût tenu davantage à l'existence, l'auraient tout aussi bien conduit au délit, puis au crime. Aussi est-ce là ce que nous rencontrerons encore dans les chutes successives de ceux que nous allons passer en revue, êtres à coup sûr aussi dévoyés, moins tristes
112 l'enfanck coupable.
apparemment, plus désireux de s'amuser longtemps et quand même, plus aptes à lutter contre la société et contre ses lois, sans avoir le courage de s'adapter à ses exigences les plus légitimes, bref, ayant choisi la vie..., mais malheureusement pas la bonne.
L'étude de l'enfance coupable n'est pas obligée de se renfermer strictement dans l'examen des adolescents que la police et la justice ont marqués par les procédés répressifs de droit commun. Il en est beaucoup auxquels s'applique un mode de répression plus indulgent qui, dans l'esprit de la loi, ne doit laisser aucune trace... si ce n'est celle de l'amélioration qu'on espère et qu'on s'efforce plus ou moins bien de préparer. Nous'ne le savons que trop cependant, beaucoup de ces enfants iront grossir un peu plus tard les rangs de ceux que la société combat comme des malfaiteurs avérés. Ils forment donc pour nous une transition de plus à expliquer.
Ce sont d'abord les enfants dits de la correction paternelle, c'est-à-dire enfermés pour un mois ou pour six mois, selon leur âge, sur la demande de celui (père, mère veuve, grand-père, tuteur) qui exerce à leur endroit l'autorité légale du père de famille. Quand nous regarderons de près aux divers moyens de relever l'enfance coupable, nous nous demanderons ce que vaut celui-ci et s'il est utile de le conserver... tel qu'il est. En attendant, que sont les enfants auxquels il semble réservé?
Ce sont presque uniquement des enfants des grandes villes ou des grosses agglomérations. A lui seul, Paris en fournit plus de la moitié. Dans l'année où j'ai conduit à ce sujet une enquête spéciale, au nom de la Société des prisons, il en donnait 538, et la province
tout entière 502. On n'en trouvait aucun dans les ressorts d'Ag-en, de Grenoble, de Limoges, de Riom. Les ressorts d'Amiens, de Chambéry, de Pau en avaient chacun un. La plupart des 502 venaient des villes de Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux, Reims, et quelque peu de Nantes.
Je ne sais encore si ce mode de répression est destiné à disparaître. Tout au moins est-il probable qu'il se transformera selon les vœux plusieurs fois émis, et que le nombre des parents qui le réclament diminuera au fur et à mesurs qu'on réclamera d'eux plus de garanties. Au moment où il avait atteint son maximum, il mettait assez bien en évidence les caractères de deux groupes de familles.
Le premier présentait des parents assez honnêtes, mais hors détat de surveiller leurs enfants, des ouvriers trop occupés loin de chez eux, des employés passant, eux aussi, leurs journées hors de leur domicile, des sergents de ville, des douaniers, des gardiens de musée, des veufs ou des veuves. De ce groupe relevaient des enfants qui, trop abandonnés à eux-mêmes, avaient déjà fait les pires connaissances, avaient porté tort à leurs patrons, s'étaient enfuis... Les parents avaient déjà plus d'une fois réparé le tort et pardonné. Ils ne voulaient pas dénoncer eux-mêmes le délit et le faire punir d'une peine de droit commun qui aurait laissé un casier judiciaire avec ses terribles conséquences. En désespoir de cause, ils demandaient au président du tribunal rinternement par voie de correction paternelle, et la justice prêtait main-forte, mais uniquement pour assurer l'exécution de la volonté familiale.
Les faits allégués étaient le plus souvent, pour les garçons, le vagabondage etl'inconduite, des actes qua-
lifîés d' « indélicatesses » (car ces parcnts-là évitent encore d'accuser leurs propres enfants de vols ou d'autres attentats) : c'était enfin 80 fois sur 100, d'après nos relevés personnels, 1' « insubordination » — mot vague qui permet soit de simuler bien des griefs, soit d'en dissimuler beaucoup d'autres. Pour les filles, c'est, à très peu d'exceptions près, la faute que l'on devine — faute rendue presque inévitable par un commencement de liaison qu'on ne parvient pas à briser, faute encore plus souvent consommée et aggravée par la fuite, faute enfin centuplée par l'exercice de la prostitution. Dans ce dernier cas la procédure est environ 20 fois sur 100 la suivante. Des parents vont se plaindre au commissaire de police que leur fille mineure se livre à la débauche et ils demandent ce qu'ils doivent faire. On leur présente une lettre toute préparée; c'est une demande d'internement qu'ils signent, et la fille est envoyée tout de suite à Nanterre.
Le second groupe de parents est composé de pères ou de mères ou de beaux-pères et de belles-mères qui trouvent dans la Petite-Roquette et dans Nanterre ce que j'ai appelé une bastille démocratique. C'est une mère qui se conduit mal, c'est un père qui s'enivre, c'est l'un ou l'autre qui se remarie et veut satisfaire aux mauvais sentiments du nouveau conjoint, c'est une mère qui déteste un de ses enfants autant qu'elle en gâte un autre ^ , c'est un père et une mère réunis qui trouvent que tel enfant est de trop^ qu'il ne gagne pas assez, qu'il ne remet pas assez exactement ou complè-
i. J'ai déjà eu occasion de dire que — selon toute vraisemblance — les enfants traités avec tant d'inégalité, avaient des chances pour n'être pas du même père et qu'il pouvait bien y en avoir eu d'adultérins. J'ai trouvé depuis des religieuses très expérimentées qui m'exprimaient discrètement, sous forme de doute, la même opinion.
tement sa propre paie. Faut-il dire enfin que ces parents eussent montré plus d'indulgence pour les désordres de leur fille, s'ils en avaient retiré plus de bénéfices ? Les renseignements que l'on recueille des fonctionnaires les plus compétents justifient toutes ces assertions. En sortant de la maison de Nanterre et du quartier qu'on y afi'ecte aux filles de la correction paternelle, j'avais inscrit sur mon carnet la note suivante : Sur 100 familles envoyant ici leurs enfants, il y en a 10 qui sont honnêtes, et encore ' ! De province un directeur m'écrivait : L'ordonnance est rendue trop facilement, sans enquête, et on admet des requêtes scandaleuses ; « les agents qui m'amènent les enfants disent bien souvent : Ce sont les parents qui devraient être ici ! »
En Belgique, on remarquait que certains parents, pour se plaindre de leurs enfants et les faire enfermer, attendaient souvent la saison rigoureuse. Ils avaient alors des charges qui leur pesaient davantage et qu'ils cherchaient à alléger.
En Italie, la détention étant plus longue et l'éducation professionnelle étant plus soignée, on a vu se déployer dans les familles une émulation, une concurrence d'un nouveau genre : elles chargeaient leurs enfants à qui mieux mieux pour les faire accepter des établissements publics — elles négociaient ensuite pour obtenir l'internement gratuit — et en troisième lieu elles venaient confier au directeur que leur enfant était digne de toute estime et ne méritait que la bienveillance toute particulière de ses chefs. Je ne sais si cet abus ne dure
i. Le direclcur s'est (Icfcndu, en une séance de la Socivtc i/énérale des prisous, il'avoir ainsi maltrailé les familles dont les enfants lui sont confies. La société et moi-même avons parl'aitementcompris ses scrupules et lui avons donné acte de sa protestation. 11 ne me semble pas cependant qu'elle doive prévaloir contre la vérité.
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pas encore, malgré les promesses faites à la tribune par les ministres de llntérieur.
Tels sont les deux principaux types de familles qui usent de la correction paternelle. Les variétés douteuses qui établissent de l'un à l'autre dinsensibles transitions sont négligeables. Ce qu'il y a maintenant de plus triste, c'est que les enfants appartenant à ces deux groupes tendent à se ressembler. Ceux du premier sont évidemment les pires ; car ils ont quelquefois à leur compte secret de véritables crimes ou des égarements qui ne sont pas moins... qui sont encore peut-être plus avilissants. Ceux du second groupe sont sans doute des victimes que l'injustice qui leur est faite amène parfois au suicide '• . Mais il est évident que, dans la lutte qu'ils ont à soutenir, ils n'étaient pas toujours et ne sont pas toujours restés sans péché. Ils donnent au moins quelques prétextes, légers d'abord, bientôt plus graves. Sortis de chez eux, ou parce qu'ils étaient trop maltraités ou parce qu'on les poussait dans la rue par les épaules pour pouvoir ensuite démontrer à la police qu'ils avaient vagabondé et découché, force est bien quils vagabondent et qu'ils découchent en effet. C'est alors qu'ils font les plus mauvaises rencontres; la douleur du début devient de la haine ; ils trouvent ensuite àleur abandon des dédommagements singuliers avec lesquels ils se familiarisent. Ils ne tarderont pas à être mûrs pour les bandes qui les attendent et pour la prison où on achève trop souvent de les démoraliser pour la vie.
S'étonnera-t-on maintenant que partout, en France comme à l'étranger, à Paris comme en province, pour les fdles comme pour les garçons, les chefs d'établis-
i. Voyez p]us haut, page 9^2, un fait de cet ordre.
sèment pénitentiaire soient unanimes à dire : Parmi les enfants qu'on nous donne à garder, ceux de la correction paternelle sont de tous les plus difficiles, les plus révoltés, les plus faux, les plus rebelles à l'amendement. — (c Ah! me disait un jour l'admirable aumônier de la Petite-Roquette ^ que j'aime bien mieux mes petits criminels ! » On se rappelle les scandales de la Pouilleuse, maison fondée par l'Etat et où la corruption des détenues faillit vm instant se trouver recouverte parles... erreurs de leurs gardiennes-. Or, il était admis et répété par l'administration que c'étaient les fdles de la correction paternelle qui avaient le plus contribué à semer le désordre et, comme on m'a dit, à tout gâter.
Parmi les documents que j'ai conservés (et parmi ceux dont je puis faire usage ici], voici deux lettres qui éclairent assez bien notre classification. L'une est caractéristique de cet esprit d'inconscience paresseuse par laquelle le gamin de Paris se laisse glisser dans de mauvais chemins, tout en s'imaginant conserver encore des sentiments affectueux. 11 en a en effet, au moins dans les débuts, mais étrangement mélangés et se prêtant à bien des formes suspectes. L'autre est caractéristique de cette répugnance et de cette révolte à laquelle un adolescent est violemment poussé par les exemples scabreux du foyer. On me saura gré, je pense, de les reproduire ici — d'autant plus que, je puis l'aflirmer en pleine connaissance de cause, les équivalents ont existé et circulé à un nombre considérable d'exemplaires ^.
i. M. l'abbù Milliard.