‹ L'enfance coupable. --Chapitre 16 sur 24 · Quartier de la GouUc-d'Or · texte numérisé non relu

Quartier de la GouUc-d'Or

me débattre, les agents sont venus et on m'a arrêté. » On voit dans ce second fragment ce mélange d'informations curieuses et d'une sorte d'étude du code pénal avec quelques illusions et quelques erreurs. Ce qui effraye le plus un vagabond, c'est une longue privation de la liberté : autrement quinze jours ou un mois de prison ne sont pas du tout pour l'épouvanter. La seconde lettre est d'un autre ton : Elle est d'ailleurs d'un garçon plus intelligent, qui a beaucoup mieux profité de l'école pour son orthographe et pour son style. Elle est adressée à sa marraine ^ (laquelle était en même temps sa tante).

« Chère marraine, je t'écris ces quelques lignes pour te souhaiter le bonjour ainsi qu'à toute la famille ; je serais un ingrat, toi qui as été toujours très bonne pour moi, si je ne t'aimais pas. Si je suis enfermé aujourd'hui, c'est par ma bêtise, je le sais; mais pense bien que si maman m'avait aimé comme elle a aimé Blanche et Maurice je ne serais pas où je suis aujourd'hui et je n'aurais pas pris les déterminations que j'ai prises. Quant à moi, il ne faut plus me parler de retourner chez nous, j'en ai trop vu, je suis mieux où je suis que chez eux. Ecoute, je te le dis à toi; ne me crois pas ignorant, je sais tout. Si je n'ai rien dit jusqu'à présent, c'est que je n'en étais pas convaincu. En tout cas je garde pour moi ce que je sais. J'ai fait une demande pour m'engager comme mousse, je ne sais pas si je serai accepté, oui ou non; je m'en tirerai toujours; parce que pour aller traîner avec toute cette fripouille, jamais; à ce compte je ne clier-

1. Dont je reçus la visite : c'était une femme de condition moyenne, mais très convenable : elle connaissait les misères de la famille de son filleul, elle les avouait avec une honte de très bon aloi, elle déplorait les circonstances (jui avalent mis l'enfant au courant des turpitudes dont il parle avec un accent si effroyablement triste.

cherais que mon malheur. Je ne vois plus grand'chose à te dire. Embrasse bien mes deux sœurs, Anna et Maurice, ainsi que papa, ainsi que toute la famille. Je dois sortir au commencement de février 1897. « Ton fdleul qui t'embrasse bien fort^ »

Est-ce monter, est-ce descendre que de passer de ces jeunes détenus à ceux sur qui la police et la justice mettent la main et qui auront désormais leur casier judiciaire chargé de délits de droit commun?

1. Voici une autre lettre (d'un autre détenu); c'est à moi qu'elle est adressée, et elle me rend compte plus grossièrement d'un fait analogue :

« Mon père n'a pas de conduite, ma mère en a très peu, mon père boit, ma mère aussi. Presque tous les jours il y avait des vies et des batteries chez nous. Je me suis petit à petit dégoûté de chez nous, .le rapportais ni., paie le samedi. Le dimanche je n'avais pas à manger. Une fois, c'est-à-dire un samedi, j'ai fui avec ma paie, je me nourrissais et je m'habillais avec 1 l'r. .'iO |)ar jour. Ma mère me pria un jour de rentrer chez nous. J'y ai reste, une semaine ou deux. Dans ce temps-là on ne faisait que de me quereller. J'ai re|)arli de chez nous. L'on me querellait, voici pourquoi. Il y a chez nous un nommé A... qui est... j'en suis sur. J'étais trop grand et j'ai vu trop clair. Voici pourquoi je suis ici. Ce monsieur-là couche et mange chez nous. Et moi on ne me donnait pas à manger et on me faisait coucher dehors. J'ai fait un peu tous les métiers, mais j'ai tout le temps travaillé, j'ai él(î tôlier, j'ai travaillé dans le papier peint et dans les abat-jour, je voudrais apprendre un métier, je suis à peu près instruit. Dans les derniers temps j'étais forcé de me battre avec mon père pour cet A... dont je vous parle, qui est comme maître chez nous. Je vais vous dire pourquoi. Il lui paie à boire à volonté, j'ai plusieurs fois averti mon père, mon père le croit sur le moment et après il me battait en disant que ce n'était pas vrai. C'est itarcc que ce monsieur lui paie à boire... Je n'ai plus rien à vous dire, je vous salue... j'espère que vous allez me faire sortir d'ici. Je vous serais très reconnaissant d'avoir une bonne place et que je ne sois plus en prison^ que je travaille et que j'aille les dimanches i)our aller voir ma sœur et aller me promener avec elle. Je vous salue. »

Cet enfant n'avait j>as fait sa première comnmnion, n'avait mémo pas été baptisé. Sa sœur aiuée l'avait été; et cette jeune Mlle, de tout point charmante, — c'est le mot de ses patrons, — donnait les plus sérieuses satisfactions à une famille de petits c()mmer(,'anls (|tii l'avaient comme adoptée. Un jour elle écrivait à son Irére auquel elle portail un vif intérêt : • Il ne faut pas compter (pie lu as des parents, pas plus que moi. »

En tout cas, faisons-en le dénombrement sommaire et voyons comment ils se groupent dans notre pays.

Prenons d'abord les mineurs de moins de seize ans. Le délit qu'ils commettent le plus, je l'ai déjà fait pressentir et expliqué, c'est le vol. De 1891 à 1900, le nombre de ces jeunes coupables a oscillé chaque année entre 3.000 et 4.000. Pour chacun des autres délits, c'est à peine si on dépasse 300. La prédominance du vol est donc énorme ^.

Viennent ensuite le vagabondage et la mendicité, non plus sans doute cette mendicité commandée par les parents et dont ces derniers sont seuls responsables aux yeux même de la justice, ni ce vagabondage qui, quoique précurseur du délit, n'est pas encore considéré comme tel; mais le vagabondage et la mendicité où l'on a cru trouver les caractères de l'infraction personnelle prévue par le Code pénal. Souvent enfin, comme l'avait observé M. d'Haussonville, on met l'étiquette plus indulgente de vagabond sur un enfant ou recommandé ou dont il paraît inutile de compromettre plus gravement l'avenir. On peut, je crois, leur assimiler les délits dédiasse, presque aussi nombreux d'après les statistiques, mais qui, à cet âge, ne sont guère que des formes de l'école buissonnière et de la maraude.

En troisième et en quatrième lieu, se présentent les violences, soit contre les personnes (coups et blessures...), soit c outre les propriétés ^ (destruction de récoltes, incendies...), enfin les délits contre les

1. D'autant plus qu'on peut, à un point de vue moins étroitement juridique, y annexer les abus de confiance (il y en avait 71 en 1901).

2. Les deux modes de violence se balancent; c'est tantôt l'un, tantôt l'autre qui l'emporte.

mœurs, tels qu'outrages publics à la pudeur... Les autres infractions paraissent exceptionnelles et négligeables.

De seize à vingt et un ans, on peut s'attendre à quelques changements. On en trouve, en effet, mais dans une mesure assez restreinte. Ici encore les vols l'emportent de beaucoup. Ils montent à 9 ou 10.000, et l'on pourrait y ajouter les fraudes au préjudice des restaurateurs (plusieurs centaines), les tromperies sur la valeur de la marchandise.

D'autres délits tendent ici à monter beaucoup. Ce sont d'abord les violences contre les personnes, et on le comprend sans peine quand on pense à l'âge, à la croissance, au sentiment des forces qui se développent et qui ne se laissent pas aisément comprimer, aux passions naissantes, vite surexcitées par tant d'influences physiologiques et sociales.

Cependant le vagabondage et la mendicité persistent. Si on les réunit en un seul bloc, ils viennent tout de suite après les violences. Si on les laisse séparés l'un de l'autre, comme des délits différents, chacun d'eux laisse au-dessus de lui, pour le nombre même des actes poursuivis, les délits de chasse, les attentats contre les propriétés, grossis encore par les destructions et les incendies, les outrages aux fonctionnaires, que viennent aussi aggraver par leur voisinage les actes de rébellion. C'est dire que la violence prend de plus en plus le dessus ou s'allie de plus en plus au vol audacieux.

Viennent enfin les outrages publics à la pudeur (550 environ chaque année — 555 en 1891 — • 546 en 1900) : ils seraient peut-être beaucoup plus nombreux si ces adolescents ne trouvaient point pour leurs appétits qui devancent l'âge, toutes

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sortes de satisfactions légales et impunies ^ A travers quelles occasions et quelles tentatives, par quelles péripéties se dessine et s'accentue cette malheureuse évolution? Une faut s'attendre ici à rien de très nouveau; et tout l'effort du moraliste doit s'appliquer, selon nous, à bien établir que le vice est vieux comme le monde, mais que les remèdes dont il est possible d'user contre lui ne le sont pas moins. Sans doute, pour expliquer la prostitution des fdles mineures, on peut parler longuement des métiers trop faciles où les divers sujets ne font que passer, de la promiscuité des logements, des brasseries de femmes, des proxénètes, des recruteurs pour la traite des blanches, etc. Mais tout cela, sous une forme ou sous une autre, a existé de tout temps, en tout pays. Les cabaretiers et les cabaretières, les entremetteurs et les entremetteuses d'autrefois ne valaient pas mieux. Ce n'est pas une raison, certes, pour ne pas combattre cette tourbe malfaisante; mais c'en est une pour empêcher l'attention du public de se disperser, de s'éparpiller pour un temps sur un ou deux périls soi-disant nouveaux, quitte à se décourager promptement et à constater le trop peu de succès

1. On sera peut-être curieux de savoir si à Paris les proportions diffèrent de ce qu'elles sont dans l'ensemble du pays. M. Albanel (Communication citée) a fait l'analyse de S.663 affaires de mineurs renvoyés devant le tribunal de la Seine et a trouvé :

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