‹ L'enfance coupable. --Chapitre 17 sur 24 · Escroqueries 5<î · texte numérisé non relu

Escroqueries 5<î

Le désordre et le vice antisocial des filles qui représente leur part soit directe soit indirecte dans la criminalité totale, est réprimé (dans une mesure très insuffisante) par les moyens administratifs.

de ces tentatives superficielles dont la mode passe. Il sera donc toujours nécessaire de ramener cette attention sur la source corrompue où toujours s'alimente ce courant toujours habile à se frayer une route quand celle par où il passait se trouve, en partie tout au moins, fermée.

De ces routes diverses, il en est une qui devrait être surveillée plus que toute autre, c'est celle de l'éducation mutuelle pour le mal où s'entraînent des natures oisives en quête de nouveauté, d'émancipation et de plaisir. Quand ce sont des jeunes qui fréquentent des jeunes, l'avilissement ne risque pas d'être aussi profond, surtout dans les débuts; mais l'entraînement, bien que débutant par des faiblesses ou des forfanteries, peut mener loin,

La culpabilité d'un enfant, d'un adolescent, commence, en général, à se manifester par le fait même qu'il n'est pas là où il devrait être, c'est-à-dire avec ses parents, avec ses frères et sœurs, avec ses amis choisis par sa famille même, avec ses maîtres enfin ou avec des camarades travaillant, comme lui,' à la tâche obligatoire sous une commune surveillance. Ce péril, nous avons dû le remarquer, s'est bien accru depuis que tant de nécessités plus apparentes que réelles de la vie économique, tant de conditions, les unes inévitables, les autres factices et, en tout cas, amendables, dispersent les travailleurs de si bonne heure, les obligent à tant de déplacements, on peut presque dire, dans l'intérieur de la grande ville, à des voyages quotidiens qui sont des occasions perpétuelles de dissipation et d'égarement. Cette dispersion-là opère surtout à une époque de la vie où la confiance naïve du petit enfant en son père et sa mère n'existe plus et où l'esprit professionnel n'a pas encore la

cohésion désirable. Il n'est donc pas étonnant qu'elle commence par relâcher l'attention, par habituer aux vains spectacles, par faire varier à tout instant le cours des idées. Elle n'est toutefois qu'une préparation au mal. Le mal arrive quand, parmi ces dispersés, le hasard et l'entraînement forment des groupes où l'on ne s'entend que pour satisfaire le désir de tout ce qui est hors de la règle et de ce qui est défendu.

Ce sont d'abord des espiègleries, décorées de noms familiers, mais qui font passer bien des choses destinées à se gâter de plus en plus. On ne ment pas,, on « blague » ; on ne vole pas, on « chipe » ; on ne fait pas la fête, on « rigole » ; mais si on le fait en compagnie tant soit peu suspecte, on rencontre vite un camarade plus instruit et plus hardi qui entraîne les autres. On ne craint plus autant de faire à quatre, cinq ou six, ce qu'on n'eût pas osé faire tout seul. Ou bien encore, plus simplement, on n'ose pas ne pas faire comme les autres. Chacun dépose ainsi et cultive chez ses compagnons les germes d'un mal qui va y devenir plus accentué qu'en lui-même, et tous ceux de la bande, ou à peu près, en sont là. Il arrive même que les conversations, les railleries, les suggestions échangées à la sortie de l'atelier suffisent à corrompre un adolescent.

Au commencement de cette étude ^ , en parlant de l'hérédité, j'ai mis sous les yeux du lecteur un jeune ouvrier typographe qui avait donné jusqu'à douze ans de très bonnes espérances. Voici comment il dérailla.

Il était employé dans une grande imprimerie oii règne une promiscuité peu surveillée et fertile en

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désordres avilissants. On le plaça dans une autre qui paraissait plus paternelle, et où cependant le personnel, jeune ou vieux, abusait des avances d'un marchand de vins du voisinage donnant à boire à crédit. Parmi les gamins recourant à cette faculté s'en trouvait un de quinze ans, qui avait une maîtresse de treize ou quatorze. Ayant à faire une absence — pour un motif que j'ignore — il avait recommandé son amie au camarade connu de moi. Celui-ci en avait parlé au reste de l'atelier : tous alors, à qui mieux mieux, avaient plaisanté son innocence et s'étaient moqués de ce naïf qui ne profitait pas de la circonstance pour faire l'intérim... C'est à partir de ce moment, me dit sa mère, qu'il se métamorphosa si tristement et qu'il fallut l'envoyer en correction.

Il y a là — bien qu'en sens inverse — un phénomène tout semblable à celui qui, avec des associés mieux choisis, mieux préparés, mieux avertis, développe le courage et la vertu. L'imagination de chacun se représente volontiers en mieux ou en plus mal, en plus gros, dans tous les cas, ce qui ne se voit et ne se touche qu'imparfaitement dans le mutuel contact des associés. Ici, on n'est frappé que par l'assurance apparente et la forfanterie : on ne distingue pas les hésitations intérieures et les reproches vite étouffés dans le secret de la conscience. Là, on ne pénètre pas jusqu'aux velléités, heureusement surmontées, de faiblesse et d'abandon. Depuis le premier jusqu'au dernier, tous donnent d'eux-mêmes et prennent des autres une idée qui n'est exacte qu'en partie : c'est cependant cette idée, exclusive et par conséquent exagérée, qui mène tout. Ainsi se forme une image ou plutôt une sensation dominante qui s'impose à chaque compagnon et obtient de lui plus de mal ou plus de

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bien. Ce n'est pas là autre cliosc que ce que l'on a vu depuis cent ans dans les assemblées politiques où si souvent les votes vont au delà des convictions et au delà des engagements, où les majorités sont tour à tour si surprenantes d'entraînement et de faiblesse, d'esprit de révolte et de docilité, de générosité (même inconsidérée) et de lâcheté.

Supposons maintenant les groupes juvéniles composés, en tout ou en majeurepartie, d'apprentis renvoyés, d'ouvriers sans ouvrage, errant à l'aventure sous prétexte de chercher du travail et s'abstenant soigneusement de paraître aux ateliers où les envoie quelque patronage ; dans ces réunions comme dans les autres, il y a un esprit d'entraînement qui fait tout voir àtraversl'espritjouisseur et polisson ou gouailleur ou violent, qui forme désormais l'atmosphère de la bande. C'est alors que les propositions les plus insensées trouvent un écho, que les projets les plus monstrueux peuvent s'élaborer et les actes les plus répugnants trouver des complices.

Une thèse — que j'ai mentionnée — de la Faculté de Droit de Toulouse contient à ce sujet un mot assez instructif. « Dans une affaire de vol qualifié de recel, le président des assises interrogeait un jeune témoin de quinze ans, vendeur de journaux dans le théâtre du Capitole. Celui-ci, après avoir répondu à la question de profession qu'il était « journalier», fut interrogé sur le point de savoir si, la veille du vol, les camarades fréquentant les trottoirs du théâtre du Capitole avaient eu connaissance du coup qui se préparait : « Certainement, monsieur le Président, tout le Capitole le suçait! » Or, il y a plus d'un Capitole de ce genre dans les grandes villes, et dans chacun peut se vérifier l'exactitude des observations faites par le jeune

docteur toulousain dans sa grande cité du midi. '( Vendeurs de journaux ou do contremarques, cela peut sembler anodin et même légitime ; mais c'est aux affaires d'assises que se montrent les dessous de cette haute et basse pègre précoce. On y voit que ces jeunes vagabonds de quinze ans ont quitté depuis cinq ans, sept ans, leur famille, qui est à Bordeaux ou à Lille; on les voit dans toutes les affaires de vol qualifié ou de recel; c'est dans leur sénat que le coup est préparé; enfin les affaires de mœurs montrent que c'est dans un hangar abandonné, dans la banlieue, que tout ce monde couche pele-mèle, ou bien chez les logeurs ou cabaretiers louches qui vivent de la prostitution : ils sont classiques eneffeties jeunes souteneurs de seize, quinze ansetmême moins, dans les ouvrages descriminalistes et les mémoires des chefs delà Sûreté. »

Puisque dans tous ces délits, le vol, d'abord isolé, puis concerté, domine dans de telles proportions, il nous est difficile de ne pas y consacrer une attention spéciale.

L'enfant jeune est exposé à voler à létalage : c'est pour lui la première et la plus ordinaire forme du délit. Il ne tarde pas à la pratiquer en bande, à la sortie de l'école et dans les heures oisives des jours de congé. Quel est le mobile de ces vols? Supposons qu'une fois par hasard on surprenne un enfant s'appropriant un objet de pure nécessité et se l'appropriant précisément par nécessité, c'est là un cas que nous pouvons laisser de côté; car un tel enfant n'est pas un coupable, et s'il comparaissait aujourd'hui devant les juges, il serait bien vite acquitté; l'assistance ou la charité se chargeraient de lui. Mais 99 fois sur 100 et même davantage, le cas n'es tpas celui-là. L'enfant a volé une gourman-

dise, un objet de toilette, bref, une chose qui le tentait pour son agrément immédiat.

La seconde étape, c'est le vol d'objets destinés à être échangés ou vendus ; alors est pris ce qui tombe sous la main, et le voleur est à la merci des occasions.

Il lui reste encore un pas décisif à franchir ; il en arrivera bientôt à faire naître ces occasions et à se tenir prêt pour toutes les éventualités du métier. Que lui faudra-t-il donc pour pratiquer des formes de vol plus hardies, pour ouvrir des tiroirs, pour pénétrer dans les maisons, pour tout risquer enfin en vue de réussir et de se tirer d'affaire s'il se voit menacé d'être surpris? îl lui faudra simplement plus de force, plus d'expérience, plus de relations surtout avec des sujets non moins tarés. Le tout arrive aisément.

Il n'est pas rare d'en trouver — et ce sont là des délinquants auxquels nous devons nous arrêter quelque peu avant de passer à d'autres — qui, amis du plaisir, volent savamment pour satisfaire leurs appétits sans songer à des actes de violence contrôles personnes, en s'ingéniant même aies éviter K Pour ceux qui croient que l'instruction proprement dite et le souci de la cultiver n'ont jamais que de bonnes conséquences, je livre le petit fait suivant — je le transcris tel qu'il a été raconté, il y a quelques années, d'après les communications de la police.

« Elever son fils dans le but d'en faire un voleur et le dénoncer ensuite comme tel, c'est ce qu'on peut appeler le comble de la canaillerie. Telle est pourtant la conduite que vient de tenir un sieur V..., domicilié rue de la Chapelle, à Saint-Ouen. Cet individu était

I. En septembre 1903, on arrêta à Paris toute une Ijande dont les règlements étaient rédigés dans ce sens. 11 n'y a rien de plus fréquent.

jaloux de son fils dont il convoitait la maîtresse ; il se rendit, il y a deux jours, chez M. Garnot, commissaire de police, et déclara à ce fonctionnaire que son enfant faisait partie d'une bande de voleurs dont il nomma les membres.

« M. Garnot arrêta les coupables, mais on juge de son étonnement lorsque, au cours de l'interrogatoire qu'il leur fit subir, le jeune V... dénonça à son tour son père comme son principal complice. — Papa, dit-il, m'a fait donner une bonne instruction, afin que je puisse entrer dans des maisons de commerce et de banque pour les voler et lui remettre le montant de mes larcins. Ces déclarations ayant été reconnues exactes, M. Garnot a envoyé le père V... rejoindre la bande au Dépôt. »

Tout peut donc être exploité en vue du mal, tout, même la religion ou plutôt les apparences hypocrites et sacrilèges de la religion. L'histoire de ce jeune homme a en effet son pendant dans celle qu'ont divulguée MINI. Bonjean et Adolphe Guillot. Uni' mère avait été sollicitée par un « amateur » de lui livrer sa fille en costume de première communion. Elle accepta, elle fit suivre à l'enfant les catéchismes et elle amena la victime toute parée de ses blancs vêlements. Je ne sais si, irritée de sa résistance, elle n'alla pas jusqu^à requérir contre elle un mandat de détention par voie de correction maternelle.

Ces faits, le second surtout, qui est particulièrement horrible, sont exceptionnels. Ceux qui ne le sont pas sont ceux qu'on relève chez tant de jeunes ouvriers et employés. Dans une conférence à laquelle je me permets de renvoyer ^ j'ai analysé les cas de 23 adoles-

4. La Criminalité de la jeunesse, conférence faite au nom du Comité do défense et du inogrcs social. Paris, rue de Seine, oV.

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cents ou jeunes gens que j'avais interrogés lun après Tautre dans des cellules contiguës àla Petite-Roquette. Sur ces 23 prévenus, 16 étaient essentiellement des voleurs. Quand ils étaient arrêtés pour actes de violence, c'était toujours àla sortie d'un bal public ou d'un théâtre ou d'un cabaret, au cours d'une scène d'ivresse ou de plaisir, qui tantôt faisait suite à un vol et tantôt y préludait.

Sur CCS 23 prévenus aucun n'était illettré, 9 m'ont dit avoir leur certificat d'études.

Pas un ne gagnait moins de 2 fr. 50 par jour : un certain nombre (je crois bien la majorité) pouvaient aller et avaient été en effet jusqu'à 6 et 7 francs. C'étaient des ouvriers typographes, opticiens, mécaniciens, fleuristes, des employés de pharmacie. Plusieurs avaient déjà, dès dix-huit ans, quatre, six, huit, dix condamnations. Quelques-uns enfin en étaient arrivés à se faire souteneurs ; mais d'autres avaient eu assez d'industrie pour se garantir de tout chômage, en se procurant une industrie supplémentaire au jour où leur industrie habituelle et préférée leur manquait. Encore avouaient-ils que s'ils avaient su rester dans une bonne maison, ils y auraient été conservés quand même, comme sont conservés les travailleurs sur lesquels on compte et que l'on tient à avoir constamment sous la main. Ne formant plus le « noyau » d'un bon atelier, ils étaient mûrs pour se laisser encadrer par les vétérans du crime, pour former à leur tour le noyau d'une bande, franchissant ainsi le bien court espace qui sépare le crime proprement dit du délit.

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