Voj^ez Le Crime, chap, v
d'eux s'était suicidé. « QuantàDaudé, dit-il, il a voulu me rendre un service d'ami en mourant. Je l'en remercie infiniment; j'aurais fait la même chose à sa place. » Il y en avait un autre, nommé Robichon, qui venait d'avoir 21 ans et de purger sa septième condamnation. Kaps fit ce qu'il put pour le compromettre dans l'évocation de l'affaire de l'assassinat de Vinçard. Robichon en effet fut arrêté, interrogé sur cette affaire à propos de laquelle il fut relâché, rien n'ayant établi la véracité des insinuations de Kaps. Celui-ci cependant n'avait pas ménagé l'astuce.
« Vous pourriez, Monsieur le juge, lui faire dire la vérité par un détour que je n'en doute pas vous seriez assez intelligent pour trouver. Je n'insisterait pas plus car je n'oublierait pas que Robichon est un de mes meilleurs amis et ce n'est pas parce qu'il est dans le malheur que je voudrai l'accabler. Mais je vous promets que j'ai dit la vérité... Donnez à Robichon les mêmes moyens de défense qu'à moi, car je ne doute pas de votre équité. Tant qu'à moi je vous ferait la narration du crime telle qu'il c'est passez et soyez persuadé que je ne chercherais pas à atténuer ma faute au détriment de mon ami.
« Dans l'espoir que vous ferez droit à ma demande le plutôt qu'il vous sera possible, je suis. Monsieur le juge, votre très humble et très respectueux serviteur.
« Georges Kaps. »
« Si vous voulez être sûre que la fille Chemin se rendit à votre sommation, je vous prierait d'adressez la citation chez la mère de ma maîtresse 12, passage Julien-Lacroix '. »
i. Quelques jours plus lard, Kaps avouait dans l'inslruction que s'i
156 l'enfance colpable.
Quelle assurance dans îe choix des expressions techniques! Confrontation, sommation, citation, pas un mot qui soit écrit au hasard. Toujours le terme propre ! Et cela se soutient jusque dans les moindres billets.
« Mazas, 27 juin 1889.
« Monsieur,
« Je voudrait bien que vous ayez la bonté de me faire appelez dans votre cabinet avant de me faire extraire car j'aurais encore certaints renseignement à vous communiquer et je ne voudrait pas les confier à des inspecteurs car je vous avouerait en toute sincérité que je suis loin d'avoir de l'estime pour ces messieurs. »
Nantis d'une intelligence aussi ouverte, nos jeunes malfaiteurs n'avaient pas dû éprouver de bien grandes difficultés dans la recherche d'honnêtes moyens d'existence. Aucun d'eux n'avait été jeté malgré lui dans la rue : aucun n'avait connu la misère involontaire. Joseph J^epage, au sortir de l'école, avait ira vaille avec son père dans la fabrication des fouets. « Il pouvait promptement gagner de 3 à 4 francs par jour », c'est l'instruction qui nous l'apprend. Kaps était également bon ouvrier : à la Petite-Roquette il était devenu presque aussitôt contremaître. A l'expiration de la peine qui précéda immédiatement son dernier crime, il sortit de prison avec un pécule disponible de 133 francs. — On a vu plus haut le cas de Mécrant.
Il est vrai que tout cet argent se dépense en un
avait désigné un soi-disant complice, c'était afin d'avoir quelques occasions de plus de se promener. Mais, ajoulail-il, « vous m'avez roulé »
clin d'œil. Pour ceux qui ont déjà l'habitude de la prison, le pécule de sortie, quel qu'il soit, se mange en 24 ou 48 heures, tout comme l'argent qui vient des vols. La bande de Mécrant et Allorto avait eu beau fouiller la maison d'Auteuil ; une somme de dix mille francs lui avait échappé. Quand le jug-e d'instruction leur en parlait, il les trouvait pris d'un regret cynique et comique. « Qu'eussiez-vous fait de cette jolie somme? leur dit un jour le magistrat. — Ah! il y avait de quoi faire une jolie fête pendant une couple de jours? — Comment une couple de jours! Dix mille francs! » — Et l'un de ces vauriens, c'est, je crois, Mécrant, répondit alors en souriant et avec un ton protecteur : « Ah! monsieur le juge d'instruction, vous ne connaissez pas la Villette ! »
Il est donc bien clair qu'on peut dire de tous ces jeunes accusés ce que le D"' Garnier dit de Joseph Lepage. « Pour aucun de ceux qui l'ont connu, Joseph Lepage ne s'est jamais comporté en aliéné; on voyait en lui un mauvais sujet peu disposé à s'astreindre à un travail quelconque. Et pourtant, nous dit son père, il était intelligent, s'acquittait fort bien de sa besogne, quand cela lui convenait, mais il préférait aller s'amuser, boire et fumer avec d'autres vauriens. »
Ainsi, nous avons bien là le crime proprement dit, le crime pur et simple : et pour tous ces jeunes gens nous conclurons comme le médecin-expert a conclu pour Joseph Lepage.
« Des l'instant qu'il est établi que l'acte incriminé n'est le produit ni d'un délire, ni d'un vertige obnubilant la raison, ni dune impulsion, ni d'une obsession maladive, sur quels motifs d'ordre scientifique pourrait-on se baser pour prétendre que Joseph Lepage échappe à la responsabilité de sa conduite? Alors sui-
158 l'eXFAîVCE COUPAlîLE.
tout que celle-ci s'est inspirée, avec vuie })r6méditation plus ou moins longue, do mobiles qui n'appartiennent guère aux manifestations de la folie! Quant à l'absence de remords, ce n'est pas seulement chez le malheureux insensé qu'on la rencontre. Il est en quelque sorte superflu de remarquer que la criminalité nous en offre de fréquents exemples ; de même qu'elle s'allie souvent à cette forfanterie cynique portée si loin chez Joseph Lepage, et qu'elle se double aussi de cet étrange orgueil, de ce besoin de mise en scène qui lui fit désirer les retentissants débats de la cour d'assises. »
Je voudrais maintenant suivre, à travers les pièces mêmes que j'ai sous les yeux, la marche de l'idée criminelle chez ces tristes adolescents.
A bien peu de chose près, l'histoire en est la même pour tous. On nous dit de Joseph Lepage : « Dès qu'il a amassé un peu d'argent, il s'amuse, rôde, fréquente de petits vauriens... Il boit de l'absinthe. » La liberté prématurée, l'irrégularité dans le travail, la vie erratique sur le pavé de Paris, les mauvaises connaissances, tout cela se tient et tout cela vient en même temps.
Je voyais, un jour, au Dépôt, dans la cour des enfants, un petit parisien qui disait avoir quinze ans et qui paraissait en avoir treize ou quatorze. Il était mieux mis que la plupart des autres et avait une figure assez gentille. On l'avait arrêté pourvoi. L'inspecteur et moi lui adressâmes quelques questions. Il nous apprit que sa mère demeurait rue de Sèvres, avec un autre enfant au berceau, et que lui demeurait rue Saint-Sauveur, Comment avait-il déjà logement à part? L'explication qu'il prétendit nous donner n'avait pas l'ombre de
sens commun. Il se disait garçon boucher, mais ajoutait qu'il gagnait quelques sous matin et soir avec les journaux de la rue du Croissant et de la rue Montmartre. En réalité, il avait commencé la vie du camelot. — Tout autour de lui étaient des gamins qui avaient trouvé le moyen d'aller au théâtre. A minuit ils étaient descendus vers les Halles (un endroit qui a le privilège de les attirer) ; on les y avait ramassés pendant la nuit.
Il faut remarquer ce mode d'existence en bande. Le vrai malfaiteur — ou celui qui se dispose à l'être — ne s'en va donc pas à l'écart, il ne s'enfonce dans aucune rêverie solitaire. 11 cherche une certaine société, et là est la caractéristique par excellence qui distingue le délinquant du malade, Joseph Lepage a sans doute une imagination, qui, plus ou moins silencieusement, suit son idée malsaine. « Je rêvais, écritil, de faire comme Pranzini. » Mais Pranzini était précisément un homme fort répandu. Quant à son jeune admirateur, le premier vol qu'il commit, à l'âge de quinze ans, il l'accomplit en compagnie d'un garçon de dix-sept. Il s'agissait d'une paire de bottines enlevées à un étalage. Et ce n'était point pour préserver ses pieds du froid qu'il les avait prises. Ces bottines étaient des bottines de femme, et, d'après les aveux i'ails, elles devaient être aussitôt vendues.
Le dossier de Lepage nous le montre encore se familiarisant de bonne heure avec l'argot et apprenant ce qu'il appelle lui-même « les trucs du métier ». Ce garçon aimait un peu sa mère et l'écoutait dans une certaine mesure ». C'est même le seul bon sentiment qu'on ait ]iu lui attribuer. Mais enfin la pauvre femme était morte. Son fils commença à s'absenter du logis pour aller souvent chez son oncle, parti depuis pour
160 l'eni'axce coupable.
Buenos-Ayres. Il quitte bientôt le logis de son père « pourn'y plus revenir que quand il est très à sec )i. Dès lors il fréquente tout ce qu'il V a de pire et y cherche des modèles.
Kaps a fait de môme. « Je le connaissais depuis longtemps, dépose un gardien de la paix du XX® arrondissement. En 1887, il avait été condamné à un mois de prison pour m'avoir outragé. C'est un de ces individus comme il y en a beaucoup dans mon quartier; ils se soutiennent les uns les autres. Les commerçants en ont tellement peur qu'ils n'osent même pas donner des renseignements sur eux, ils se forment en groupes et il est très difficile d'en avoir raison. »
Quand ils veulent surtout s'amuser, ces adolescents demeurent ensemble ou ne recherchent que d'autres individus de leur âge. Mais quand l'idée du mal se développe en eux, ils fréquentent presque toujours des hommes plus âgés. C'est alors que les brocanteurs ou les receleurs les dressent au vol, leur apprennent (comme je lis dans le dossier du jeune H.) toutes les précautions à prendre, même contre les chiens de garde '.
Puis, viennent les souteneurs. Joseph Lepage les fréquente et aussitôt les envie. Kaps les avait également connus, avant de devenir un des leurs... Enfin d'autres sociétés les attirent : ce sont celles des vieux débauchés, comme Yinçard. Donc à peine sont-ils entrés dans le vice qu'ils le connaissent et le pratiquent sous toutes ses formes : ils débutent tantôt par l'une, tantôt par l'autre, et ils les entremêlent. Tout dépend des occasions qu'ils ont de « faire la noce » et
i. \oycz Le Crime, cli. vir.
de voler ou des facilités que leurs rencontres de hasard leur donnent ou leur refusent.
Ce mélange de paresse et de vice, de vice prêt à tout ce qu'il y a de plus immonde, fait qu'ils prennent de plus en plus comme idéal cette vie du souteneur. Quand Joseph Lepage entendait son père lui reprocher sa paresse et son inconduite, il lui répondait : « Celui qui travaille est un imbécile. Que je trouve seulement une femme qui me fasse quarante sous par jour, et tout ira bien ! »
Enfin les voilà enrégimentés Tun et l'autre, Lepage et Kaps, dès l'âge de quinze ou seize ans. Il y a ici des combinaisons et des perversions de sentiment qu'il faut étudier sur le fait, et sur lesquelles nos dossiers nous donnent de bien tristes, mais bien curieux renseignements.
Deux choses paraissent surtout développer la méchanceté dans ces âmes : c'est le trafic ou l'exploitation du « plaisir » d'autrui, et c'est le plaisir contre nature.
Le dossier II. donne un exemple de cette dernière atrocité. On y voit que le chef de bande, âgé de 15 ans, emmenait ses acolytes dans les fortifications et qu'il les frappait d'une barre de fer quand ils lui opposaient quelque résistance. (11 y a ici dans les témoignages de ces enfants des d(''tails et des expressions que je passe.)
Les violences de ceux cpii vivent de la prt)sliluli(>n sont trop connues pour (juc j'aie besoin d'en parler. Ce qu'il y a lieu toutefois de remarquer, c'est (jue les ])lus jeunes, à peine entrés dans la corporation, y prennent tout aussitôt ce caractère bestial qui ne les laisse nxuler devant rien ; ils sont en disposition permanente de commettre un meurtre pour un mot, [)our
162 l'enfance coupaiîle.
une fantaisie, pour une gageure, à plus forte raison pour un vol, pour un vol de quelques francs. D'où cela vient-il? De ce que le mépris de la personne humaine tue toute espèce de pitié? Cela est probable. Il n'y a, par exemple, rien de plus barbare, nous le savons, que les marchands d'esclaves de l'Afrique. — Est-ce aussi parce que les souteneurs, ne clierchant que l'oisiveté, l'argent et l'ivresse grossière, mélangent indifféremment les deux modes de prostitution et qu'ils acquièrent alors très vite cette irritabilité liée à toute habitude contre nature? C'est encore là une cause qui doit agir. Mais ce que l'on trouve de plus saillant chez la plupart de ceux que nous étudions ici, c'est la nature de leurs divers sentiments à l'égard des filles dont ils vivent ; c'est la différence de ce qu'ils leur permettent et ne leur permettent pas : c'est le caractère tout spécial et singulier de leur jalousie.
Ont-ils commencé par prendre une fille quelconque pour en tirer les quarante sous par jour que rêvait Lepage? Ou est-ce après l'avoir choisie pour maîtresse qu'ils prennent le parti d'en trafiquer? Les deux variétés existent. Dans l'une comme dans l'autre on peut trouver un certain attachement, car la nature humaine ne perd pas absolument tous ses droits. Il y a bien quelque forfanterie, mais il y a aussi une certaine sincérité dans cette phrase de Kaps sur sa maîtresse Léontine Drieu. « Sans doute cette fille faisait de la prostitution, mais dans la position où j'étais, c'était, avec mes parents, la seule personne à laquelle je pouvais m'attacher. Elle ne m'avait pas abandonné dans ma prison, tandis que bien des gens qui ne valent pas mieux que moi m'avaient jeté la pierre. »
LES CHUTES. LE Cl'.IME . 163
C'est cependant cette fille qu'il a tuée. Il dit l'avoir fait par amour et par jalousie. Sur ce point relisons ses propres l'éponses : je commence par l'interrogatoire du juge d'instruction.
D. — Vous n'avez jamais compris ce qu'il y a de honteux pour un homme de vivre de la prostitution d'une femme?
Pu — IMa foi, non. J'aime mieux ça que voler. Je ne pouvais pas travailler, ne pouvant avoir de livret à cause de mon interdiction de séjour.
D. — Aimiez-vous Léontinc?
R. — Oui, vraiment.
D. — Quel sentiment éprouviez-vous alors à lavoir faire un métier qui la livrait au premier venu?
R. — Je savais bien qu'elle n'allait pas par amour avec eux.
Avec qui donc allait-elle par amour? Le juge d'instruction le questionne sur ce point et lui demande par ([uelle contradiction, lui, qui n'était pas jaloux des hommes, fut jaloux d'une femme. Kaps lui répond : « J'ai tué cette fille, je ne veux pas la salir maintenant. Il vaut mieux ne pas parler de cela. »
Mais la vérité ne tarde pas à se faire jour. On doit confronter l'accusé avec la fille Sophie Delaquis, amie de la victime. Kaps alors se prépare. Il défait une barre de fer do son lit, l'aiguise avec une lime et la cache dans son pantalon. Il vient, ainsi armé, dans le cabinet de M. Guillot. Puis, au cours de la séance, il tire sa barre de fer et la lance avec rage contre le témoin. Le soldat de la Garde républicaine qui est là et qui l'empoigne, l'entend alors prononcer celte phrase qui est comme ime explication de sa violence : « C'est à cause de ce veau-là que j'ai tué l'autre. »
Ainsi, le mobile de l'assassinat n'avait été autre que
164 l'knfaxce coupable.
la jalousie. On sut, en cITet, (ju'au déJmt de la querelle qui se termina par le meurtre de la fille Drieu, Kaps avait eu un accès de colère parce que sa maîtresse avait passé la nuit avec la fille Delaquis. La fille Chemin, témoin de la scène et ensuite du crime, en témoigna.
Le jour du jugement, le Président des assises revient donc sur ce point, et de là cette partie de l'interrogatoire.
Le Président. — Pourquoi avez-vous querell-é votre maîtresse au sujet de la fille Delaquis?
R. — C'est un sujet trop délicat pour le livrer à la publicité !
D. — Vous étiez jaloux de la fille Delaquis?
R. — Oui, Monsieur.
D. — Pourquoi l'avez-vous tuée?
R. — Je l'aimais, et elle voulait me quitter.
D. — Vous acceptiez les amants et vous ne tolériez pas les amies!
R. [en souriant). —Ce n'est pas la même chose.
Enfin, Kaps prononça cette phrase qui résume tout : « Mademoiselle était l'amant de mon amie, et mon amie l'amant de Mademoiselle. »
Ainsi, de ce sentiment éternel, l'amour, ce qui subsiste le plus dans ces âmes avilies, c'est la jalousie. Encore y est-elle comme renversée, puisqu'elle se trompe de sexe. C'est là le résultat, facile à comprendre, des goûts contractés dans cette société. Devant certains miroirs vous voyez votre image, non pas dénaturée, mais retournée, les pieds en haut, la tête en bas. De même en ces milieux corrompus, le sentiment le plus naturel du cœur humain se retrouve encore ; mais, en traversant certaines habitudes, il dévie, et, comme je viens de le dire, se renverse.
La conscience subsisle-t-elle encore dans ces âmes? Bien des faits donnent à croire qu'elle en est complètement absente. Mais ce jugement serait excessif. Ici encore il y a des restes et qui, dans l'ensemble de conditions où ils s'agitent avant de mourir, prennent quelquefois une apparence convulsive; on les voit passer dune torpeur abrutie à une énergie qui épouvante.
Un des caractères de l'adolescence, c'est d'être absolue dans ses jugements. Un rhétoricien de dix-sept ans n'admet guère de nuances, il admire sans réserve et critique de même. Un écolier de philosophie n'est ])as moins tranchant quand il aiTirme ou quand il nie. !'h bien, quand un adolescent se jette dans le crime, il ne s'y jette pas non plus à moitié. La forfanterie, la brutalité, le cynisme, prennent donc tout de suite dans sa personne un aspect qui semble monstrueux. Il l'est bien en réalité, mais d'une monstruosité qu'on aurait pu parfaitement prévoir et qui conserve sa loi.
Cette loi, c'est de passer d'un extrême à l'autre avec une très grande facilité. Ces adolescents craignent-ils la mort? Vous avez le droit de dire que non : car ils se livrent eux-mêmes. Kaps et Kieffer se sont constitués prisonniers volontairement. Kaps a été au-devant de la guillotline avec um; apparence de courage et un sang-froid qui, à deux minutes de la mort, lui ont permis le colloque et la repartie * . Quant à Joseph Lepage, il aurait voulu, écrivait-il, mourir comme Prado...
Dans la cellule, néanmoins, quand ils se trouvent abandonnés à eux-mêmes, ils ont peur. Ils voient en
1. un foiiclidiinairc de la proie et iire de police (|iii a (li'j:'i assisté à u\\ certain iioiiil)re d'oxocutious me dinjuL- \<[h-< la \ieliinc esl jeune, likis elle a de courage.
166 L KXI'ANCE COUPABLE.
imagination leurs victimes; ils demandent avec instances qu'on les me Lie en compagnie, promettant en échange des révélations et des aveux. J'ai entendu Kieffer réclamer cette faveur ; et, comma on lui demandait pourquoi, il répondait : « Si je n'étais plus seul, je n'y penserais plus. »
Immédiatement après le crime, les sujets que nous étudions avaient cédé tout aussitôt à ce fatalisme si commun chez les gens du peuple. Ils répétaient coup sur coup des formules telles que celles-ci : « Ca y est, ça y est ! » ou encore : « il est trop tard » . Bientôt cependant le sentiment de la conservation prend le dessus. L'accusé discute alors avec passion la peine qu'on doit lui infliger, Lepage voulait, disait-il, qu'on lui fît comme à Prado. Il avait hâte d'en finir avec l'instruction et de ne pas prolonger « les histoires » ; il voulait se voir en Cour d'assises et apprendre que tous les journaux parlaient de lui. Mais quand il sut que la femme qu'il avait Irappée avait survécu par miracle à sa blessure, le thème de ses déclamations changea. « On devrait m'acquitter, disait-il devant le juge d'instruction, puisqu'elle se porte aujourd'hui mieux quavant. » Une fois cette idée entrée dans son esprit, il la retourna dans tous les sens et s'écria que ce serait injuste de lui infliger dix ou quinze ans de galères pour u une saignée ».
Leur sentiment delà justice se manifeste quelquefois sous des formes et avec des espèces de poussées étranges. Sur ce point, Kaps a été particulièrement remarquable. « Je ne vous dis pas, moi, qu'il n'y a pas de Dieu, répondit-il un jour à son juge d'instruction; mais quelle avance pour moi? S'il y en a un, il ne peut pas me pardonner et je sais bien que je suis damné. » N'est-ce point là l'absolu propre à la jeunesse?
Quand l'aumônier vint voir Kaps pour la première fois dans sa cellule de condamné à mort, Taccueil qu'il reçut fut cordial : «Ah! je vous connais bien, monsieur l'abbé, je vous ai vu venir à la Petite-Roquette. Soyez tranquille, allez, vous n'aurez pas à vous plaindre de moi ».
Dans tout le cours des visites, le ton des entretiens fut le même. Au moment de l'exécution, les sentiments les plus opposés se heurtèrent dans cette âme qui, certainement, n'était pas commune. « Vous embrasserez pour moi mes parents, » dit-il avec une certaine douceur. Mais le prêtre qui n'avait pu le décider à accepter complètement son ministère, lui dit de demander au moins pardon des crimes qu'il avait commis. Alors son qrgueil se cabra. Ce ne fut ni l'effroi de la chair, ni l'emportement du délire, mais la révolte du théoricien épris d'égalité que renferme tout ouvrier de Paris. « Pourquoi ça demander pardon? J'ai tué, on me tue ; nous sommes quittes ' . »
Peu de temps après le jugement et l'exécution de ces coupables, il en était deux, Ribot et Jeantroux, qui manifestaient d'une autre manière l'état nouveau et je dirai presque la guérison de leurs consciences. Au lieu de se charger mutuellement (comme il arrive presque toujours à une certaine phase de l'instruction ou du procès), ils se plaignaient et s'excusaient l'un l'autre. « Je le regrette bien pour Jeantroux, dit Ribot; mais il est plus jeune que moi, et c'est moi qui l'ai entraîné dans l'affaire. » Jeantroux dit de son côté : « Ribot )ious avait ])icn recommandé d'être pru-
i. Dans mon livro sur Le Crime, j'ai, pres(iuc dans les nionies termes, donne icllc formule comme résumant les idées d'un Kiand nombre de condamnl^s. Aujsi je tiens à dire <juc ces naroics de Kaps m'ont étc; rapportées à deux reprises dilïérenlcs par celui-là même à »]ui elles Curent adressées. Je les re|)roduis lexluelleinenl.
1C8 l'enfance coupable.
dents et de ne pas tuer. C'est moi qui ai donné le coup.. »
Sont-ce là des contradictions si étonnantes? Sont-ce là des preuves d'un manque inné d'équilibre? Je ne le crois pas. L'entraînement du vice tombé, l'ivresse calmée, la perspective change, et l'individu retrouve les sentiments qui l'auraient toujours animé si, resté dans un milieu honnête, il y avait contracté plus solidement des habitudes de travail et de respect.
Je voudrais maintenant dire quelques mots sur les rapports de ces jeunes malfaiteurs avec leurs familles. Ils s'en sont séparés pour. vivre plus librement; ils ne s'en étaient cependant pas détachés d'une manière absolue, et je ne sais si les rapports intermittents qu'ils entretenaient valaient beaucoup mieux qu'une séparation complète. L'ouvrier parisien qui s'amuse a la prétention de se croire un honnête homme et un bon fils, parce qu'il revient de temps en temps au logis paternel. Il y revient surtout « quand il est très à sec », comme on a vu de Joseph Lepage, et quand il a besoin de quelque service. Mais il cède aussi et volontiers au sentiment ; de là l'illusion dans laquelle il s'entretient en se disant qu'il est comme les autres.
Un de mes amis élait un jour sur l'impériale d'un tramway, et il entendit le dialogue suivant entre deux ouvriers encore jeunes : « Qu'est-ce que tu fais le soir ? disait l'un. — Moi, répondit l'autre, je viens ici sur le boulevard de Sébastopol, et j'essaie de lever une fille. Si je n'en trouve pas, eh bien ! je vas voir ma mère. » Je ne donne pas cet ouvrier comme un malfaiteur, mais je constate que les jeunes criminels que j'étudie avaient de ces retours périodiques vers
la famille et que la i'amillc les accueillait, tout en cessant de les diriger. KiefTer a tenu devant moi un propos qui rappelle de bien près celui du tramway. Il racontait qu'une première fois il avait quitté sa maîtresse, parce qu'il s'était aperçu, disait-il, qu'elle devenait voleuse.
Le motif de la séparation avait- il bien été celui-là? En tout cas, Kieffer ajouta textuellement : « Alors je suis parti chez ma mère. » Lorsque Kaps annonça son dernier crime à l'un de ses frères, il ajouta : « Tu diras au revoir de ma part chez nous, parce que dimanche, pour sur, je serai pris. »
Voici maintenant quelque chose de plus grave : c'est que les filles mêlées à ces turpitudes et destinées à être jusqu'au bout les victimes de ces bandits, vivent dans les mêmes conditions. Elles ne sont pas autrement mal avec leurs familles; leurs familles ne sont pas sans connaître et sans recevoir leurs amants. Lorsque la fille Chemin déposa sur le dernier meurtre de Kaps, elle dit dans sa narration : « Le matin ils se sont encore un peu disputés, parce qu'il ne voulait pas qu'elle aille chez sa mère; elle m'a envoyée chercher sa sœur qui est revenue avec moi. »
Dans un récit que j'ai entendu moi-même de Kieffer, je retrouvais vni peu après les mêmes détails. On lui demandait comment la famille de sa maîtresse (dont il avait eu déjà deux enlanls) voyait cette liiiison. 11 répondit tout simplement : « J'ai régalé la mère, et puis après elh; m'a régalé aussi. Il n'y a que le père qui ne voulait pas. » Ce père n'était cependant pas un modèle à tous égards. Quelques heures avant la scène do querelle et de jalousie qui se termina par un coup mortel, Kieffer était rentré dans son logis. 11 revenait de la fête de Ménilmontant. Sa maîlresse
170 LENFANCE COUPABLE.
était absente et avait laissé là l'enfant qui criait. C'est alors qu'à l'en croire il s'apitoya sur cet enfant, le prit et voulut le porter chez les parents de sa maîtresse. Lorsqu'il arriva fort en colère, la sœur vint au-devant de lui la première et, tout en l'apercevant, lui dit : « Oh! fais pas de scène aujourd'hui, attends à demain, papa vient de rentrer et il est saoul {sic). » Quelques instants ajirès, la mère arrive à son tour et elle répète à peu près mot pour mot la même prière, demandant, elle aussi, qu'on respecte l'ivresse du père de famille !
Ai-je besoin d'insister et de commenter de pareilles scènes? Non, sans doute. Le terrain où germe et pousse l'idée criminelle n'est-il pas là? Qui ne le reconnaîtrait ?
Il est cependant deux observations que me fournit encore l'étude de ces dossiers. Elles sont plutôt à la décharge des malheureux dont je viens de parler : c'est pourquoi je n'aurai garde de les oublier.
Dans le dernier interrogatoire que lui fit subir le juge d'instruction, Kaps fut amené à dire quelques mots sur le premier délit qu'il avait commis. A treize ans il avait été arrêté pour « vol de récoltes », et envoyé en correction pour six mois. Voici ce qu'il dit à ce propos : « C'était bien peu de chose : j'avais été avec des camarades manger des fruits dans un champ. Ce séjour à la Petite-Roquette ne m'a pas été profitable. Du reste, tout le monde sait que, quand on y a été mis une fois, on y retourne. Bien qu'on soit en cellule, on se voit en venant à l'école, à la promenade, et on se communique bien des choses. On sort de là plus mauvais que quand on y entre. Du reste, il en est de même dans toutes les prisons. »
Bien des condamnés ont tenu ce langage. Ce sont
des témoins suspects, dira-t-on. Soit! Il n'en est pas moins vrai que ce qu'ils vous disent là vaut qu'on en tienne compte.
Mon autre observation portera sur les fdles qui prennent une part si grande à toutes ces horreurs.
Lorsque Kaps eut assassiné la fdle Léontine Drieu qui avait vingt ans, la famille fut nécessairement appelée en témoignage. Elle connaissait, à n'en pas douter, l'inconduite do sa fille qui, dès l'âge de dixsept ans, portait son casier judiciaire, avait été arrêtée pour « provocation à la débauche ». Mais elle ne savait pas que la malheureuse eût été inscrite presque aussitôt comme fille publique. « Je ne savais pas qu'elle fût inscrite à la police, dit la mère; personne n'était venu me demander des renseignements. » Et la sœur aînée fait la même déposition. Ainsi la police « inscrit » des iilles mineures dont elle est en mesure de connaître le domicile, et elle ne va même pas prévenir les parents. Si j'en crois les hommes les plus compétents dans ces matières, le cas est loin d'être rare aujourd'hui.
Voilà donc quels ont été, après les voleurs, les assassins.
.Je me demande maintenant : quelle différence y a-t-il entre cette seconde série de jeun(!S malfaiteurs et la précédente? Pourquoi les uns s'en sont-ils tenus au vol? Pourquoi les autres sont-ils allés jusqu'à l'assassinat? Je ne vois guère que des circonstances d'ordre accidentel et secondaire à signaler ici.
Dans la bande Clausse et Burkart, aucun n'a jamais été tenté de supprimer un témoin gênant. Que serait-il arrivé si, croyant trouver un logement vide, ils eussent été en présence d'une vieille femme appelant au secours
172 l'exiance coupaiîle.
et les menaçant de les faire arrêter? Une fois habitués à la violence, quelle tournure auraient prise leurs vices et à quelles perspectives leurs consciences se seraienl-elles accoutumées? La réponse est, en vérité, trop facile à faire, et elle n'est que trop justifiée par l'histoire de leurs pareils.
Ces garçons, nous dira-t-on, n'étaient pas « méchants », foncièrement du moins. — Ils n'avaient pas cette férocité que donne vite le plaisir contre nature et surtout l'exploitation du vice d'autrui. Une aisance relative, la fréquentation d'un milieu social où ils avaient à jouer leur petit rôle correctement, les avaient sans doute empêchés de glisser sur cette pente. Cependant, dévaliser les ménages d'employés ou de modistes économes, n'estpas le signe d'une grande bonté de cœur. D'autre part, Jeantroux et Ribot n'étaienl pas plus « mauvais » que beaucoup d'autres. Peu de jours après avoir écrit sur eux, sur leur éducation et sur leurs méfaits, les quelques pages qu'on a pu lire, "je les ai vus mourir. Leurs derniers moments n'ont point démenti ce que leur conduite en cellule faisait augurer de leur repentir sincère. Leur conscience, évidemment, s'était ressaisie, et, je puis le dire sans aucune exagération, le courage avec lequel ils ont accepté l'expiation suprême a plus fait honneur à la nature humaine que la façon dont un grand nombre de curieux en avaient regardé et commenté les tristes prépara til's.
Telles sont les impressions dont j'ai tenu à rendre compte ici, je les livre au jugement du lecteur. J'en tire, quant à moi, cette conclusion, que, dans les cas dont j'ai parlé, la méchanceté n'était point innée; elle n'avait même pas pénétré dans le cœur. Il n'est donc pas nécessaire que les adolescents soient foncièrement
et organiquement mauvais pour devenir des criminels? Non, hélas! Et si quelques-unes de mes observations sur les jeunes assassins ont pu paraître bien optimistes, celle-ci semblera peut-être bien alarmante. Quand une âme jeune est abandonnée trop vite à elle-même, il faut peu de chose pour la faire dévier ; souvent aussi peu de chose serait nécessaire pour la ramener au bien. En résumé, dans tous ces exemples, je vois partout Finfluence des milieux, de l'éducation, des habitudes; je vois surtout Faction pernicieuse du plaisir précoce; j'y vois très peu Faction de l'hérédité.