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CHAPITRE VIII

LES RELEVEiMEXTS POSSIBLES

Relever les jeunes coupables et leur donner la force de se laisser ramener au bien, voilà certes une grande tâche; car nous avons bien dit « la force » ! Il en faut pour se surmonter soi-même, reprendre le goût du travail et se modérer dans ses désirs. La docilité sans doute est nécessaire, mais à la condition de prendre le mot « docilité » dans son sens précis et complet : aptitude à se laisser enseigner, doceri, par la raison, par l'expérience, par l'autorité que recommande le désintéressement de son attitude, par l'attrait enfin retrouvé d'une vie honnête et utile. Or, rien de tout cela n'est réalisable sans beaucoup d'attention et beaucoup d'efforts.

S'il nous était possible d'épuiser ici notre matière, nous devrions chercher les moyens d'écarter dès la première enfance les pires dangers qui menacent l'affermissement et la bonne direction de cette énergie. Mais ce serait donner tout un traité de l'éducation et surtout de l'éducation populaire ^ , ce qui ne peut en-

1. Un de nos collaborateurs les plus justement appréciés, M. A. Delaire, l'auteur de la Vie de saint Jean-Baptiste de la Salle, a l)ien voulu s'en charger. — Surles moyens de préserver, autant que possible, certains entants, dès la naissance, voir d'ailleurs Le combat contre le crime, cli. ni.

trer dans notre cadre. Nous n'avons pas davantage à disserter sur cette éducation spéciale qui s'adresse aux natures notoirement malades, aux victimes inconscientes et par conséquent irresponsables d'un mal organique. Ce serait nous substituer aux aliénistes.

Acceptons donc le fait malheureusement acquis des déviations et des chutes qui auraient pu être évitées et qui n'ont pas encore abouti à la mort totale, volontaire ou non. La société a ici de grands devoirs. Elle est d'autant plus tenue de les remplir qu'elle a ellemême semé sur les pas de cette jeunesse bien des tentations et bien des pièges.

Cette délimitation de notre sujet suiïit : ne cherchons pas trop à le simplifier. On rencontre à chaque instant des personnes qui vous disent : Comptez sur la famille, comptez sur la religion, comptez sur le patriotisme, adressez-vous en toute confiance à l'école, et un peu plus tard enfin, fournissez du travail régulier, suffisamment rémunéré... Sans doute! tout cela est excellent. Mais d'autres diront avec vraisemblance : n'est-ce pas là un ensemble de moyens qui se confondent presque avec la fin même ([uc l'on poursuit? Si l'adolescent aimait sâ famille K s'il aimait sa religion, s'il aimait sa patrie, mais il serait par le fait même à l'abri de tous les périls, au moins des plus gros. Ranimer, éclairer, purifier en lui ces amours sauveurs, voilà bien le but qu'on se propose. Si on l'atteint, on a obtenu lout ce qu'on pouvait espérer; mais il s'agit

1. On n'aime vcrilablenicnt ([u'inic faniillc nionlranl olU'-mèmc <|U'ellu sait aimer avec (Icvoiicmcnl. Quand une (amille n'est (|u'uii milieu ilc ili-soidres faciles et plus ou moins lolt-rés, c'est au desordre qu'on s'attache, et on est toujours [U'èl à lui sacrifier — si on le trouve plus commode et plus agréable ailleurs — le bien de ses plus proches luirenls.

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précisément d'y ramener rardeur de la jeunesse, et c'est là qu'est la dilFiculté.

Lécole et le travail se rapprochent encore et se rapprochent même beaucoup — le travail surtout — du but où nous devons tendre. Toutefois ils n'en sont pas assez immédiatement voisins pour qu'on puisse même être tenté de les confondre avec lui. A meilleur titre encore on peut donc les considérer plutôt comme des moyens, comme des intermédiaires à l'aide, desquels on fait une grande partie du chemin, mais pas le chemin tout entier. Sans trop subtiliser ni ralfilîer, nous pouvons ajouter ceci : tous les moyens se hiérarchisent; chacun d'eux est à la fois moyen et fin, car chacun d'eux en prépare un autre et est lui-môme préparé par un précédent dont il est la fin provisoire. Ainsi, l'école et le travail sont bien des moyens de réformer le jeune âge; mais ce qu'il faut tout d'abord nous procurer, ce sont des moyens de faire aimer le travail, de le faire accepter tout au moins, et ce sont des moyens d'assurer la fréquentation utile d'une bonne école. Allons plus loin. Il nous faut aussi des moyens, soit de faire rentrer l'enfant abandonné dans une famille aussi peu éloignée que possible de ce que la famille doit être, soit de l'arracher à un semblant de famille où il est visible que tout l'esprit de l'institution est annihilé ou corrompu. Il faut trouver les moyens de lui donner de la religion une idée l'aisonnable etjuste, un amour sincère, une habitude libre. Il faut, quand il sera plus grand, lui faire voir dans le service de la patrie une solution précieuse des difficultés qu'il se sera créées, lui faire trouver enfin dans ce service une satisfaction, un honneur, une certitude de réhabilitation, bref, une planche de salut.

Une famille défaillante — dans tout le sens du mot — voilà bien ce que nous avons trouvé à Torigine de la grande majorité des jeunesses coupables; et c'est ici le cas de répéter le vieil aphorisme : la pire des corruptions est celle qui s'attaque aux choses les meilleures, corruptio oplimi pcssima. En d'autres termes, il est des abus de la puissance paternelle tels qu'il est impossible de n'y opposer que les palliatifs d'une répression momentanée. De là un premier devoir qui s'impose à la société. Comment doit-il être rempli?

Nous sommes bien loin de confondre la société avec l'État, Nous considércuis même cette confusion comme une des erreurs les plus funestes à la vitalité et à la santé de la nation française. Ici cependant la loi et ceux qui sont chargés de l'exécuter doivent nécessairement intervenir; car il est évident que ces liens à l'organisation sociale desquels avait présidé la loi, la loi seule peut les relâcher ou les rompre. De ces idées incontestées est sortie la loi du 24 juillet 1889 sur la déchéance de la puissance paternelle.

Avant tout, deux choses étaient évidentes. Dans certains cas, la déchéance dtivait être de droit, comme conséquence inévitable de certains crimes et des condamnations qui les frappaient. Dans d'autres cas, elle devait être facultative, les tribunaux étant chargés d'apprécier si tels parents, soumis à leur jugement, sont assez indignes pour être dépouillés de leur autorité, soit à l'égard de tous leurs enfants, soit à l'égard de tel ou tel d'entre eux dont ils ne se sont occupés que ])oai' lui nuire '.

1. L'idi'i! (lu caraclcrc iiuiivisililc de. In puissance palernollo l'a emjiorlô dans la lunlactldn de la loi. lin père dccliu est dccliii à l'i'sard de tons SCS cillants. De l)onscs|)rits, éclairés par rcvpéricnce, croleiU ccpcndanl (lu'il serait iiidi(pu', dans certains cas, {l'enlever la puis-

178 l'enfanck coupable.

Jusqu'ici lout est bien de nature à mériter l'approbation universelle. Mais il est permis de penser qu'une telle déchéance devrait être aussi exceptionnelle que possible et présenter des caractères de nature à la faire redouter partons ceux qui ont conservé quelques sentiments de leur dignité d'homme, de père et de Français. Les pouvoirs publics ont été plus loin : par l'action combinée de la loi et de l'administration, des jugements de déchéance — qui n'avaient peut-être rien d'inévitable — sont prévenus, dit-on, par une cession volontaire : cette cession dépouille les parents de leur autorité et t'ait de leurs enfants une nouvelle catégorie de moralement abandonnés. Qu'est-il arrivé? C'est que de nombreux parents, invoquant leur indigence, sont venus solliciter eux-mêmes leur déchéance amiable. On a vu plus haut par des déclarations dignes de foi et par des chiffres que cette tentative de relèvement n'a pas eu jusqu'ici un bien grand succès.

A ces moralement abandonnés, confiés à la suite d'une déchéance judiciaire ou livrés par une cession amiable, viennent se joindre ce qu'on peut appeler les enfants de la loi de 1898. Une première rédaction de cette loi réglait le sort des enfants sur lesquels avaient été commis des délits : c'était un complément de la loi de 1889 : il visait surtout ce qu'on a appelé les « enfants martyrs », il réglait la procédure d'après laquelle on devait les confier à différentes catégories d'éducateurs, simples particuliers, établissements publics ou privés, etc. Mais au cours de la discussion, un amendement, inspiré par les idées nouvelles qui tendent à substituer le plus possible l'éducation à la

sauce paternelle à l'égard d'un enfant victime d'une haine particulière, sans soustraire à cette autorité les autres enfants s'ils n'ont pas eu, pour leur part, à en souffrir.

LES RELEVEMENTS POSSIBLES. 179

répression, ajouta à ces mots : « commis sur les enfants », ce tout petit texte : « ou par les enfants », C'était toute une révolution — peut-être pas très bien préparée. Ce qu'on peut en dire de plus favorable, c'est que la loi nouvelle augmente les attributions du juge et met à sa disposition ime faculté de plus. S'il estime que l'enfant ne serait pas à sa place en une colonie pénitentiaire, il n'a qu'à choisir entre les autres moyens qui lui sont désormais permis.

Qu'il s'agisse des moralement abandonnés, qu'il s'agisse des enfants de la loi de 1898, dans cette partie du problème, comme dans beaucoup d'autres, deux modes de solution se sont offerts. Ce n'est pas le meilleur, à notre avis, qui est en voie de triompher. Les collaboi'ateurs les plus impartiaux des pouvoirs publics ont dit plus d'une fois : « Pour élever les enfants qu'il a fallu arracher à leurs familles, comptez sur la charité privée, comptez sur les œuvres libres, adressez-vous aux dévouements désintéressés; contrôlez-les, mais venez-leur en aide, et tout le monde s'en trouvera bien. » — « Sans doute, sans doute! ont répondu les ofUcicls, mais il faut bien ajouter l'Assistance publique. » — Soit, répond-on, et l'on tombe d'accord sur le texte du vœu à émettre ou du projet à présenter. Mais dans la pratique la bureaucratie envahissante travaille de tout son pouvoir, à peu près absolu, à fausser cette espèce do contrat, et dans un trop grand nombre de tribunaux les magistrats y donnent la main. On accroît donc le i)lus qu'on peut les attributions de l'Assistance publique (avec des lettres majuscules comme toujours). Nous avons vu comment, pour se couvrir, elle invoquait ses succès en matière d'éducation d'enfants nouveaunés, et comment il n'y avait pas mémo l'ombre d'une

180 LEXFANCE COUPABLE.

comparaison à établir, soit entre les deux groupes d'enfants, soit entre les circonstances de l'adoption ou du placement. On peut dire plus. C'est précisément le genre de succès obtenu pour les premiers qui condamne la méthode actuellement prônée pour les seconds. Rien de plus facile à comprendre. La famille qui a si volontiers adopté un enfant à la mamelle, parce qu'il était encore à la mamelle, ne voudra pas adopter un garçon de quatorze ans déjà coupable de délits.

Ces petits nourrissons du premier âge qui, sous la tutelle de l'Assistance publique, deviennent généralement de bons sujets dans nos campagnes, qui donc en effet les élève? qui leur donne des habitudes de travail et — par une illusion qui se confond presque avec la réalité — l'amour de la famille? Mais précisément la famille rurale, la famille dont la mère les a nourris de son lait et s'est si volontiers laissé appeler maman que les vrais enfants de la maison et les petits adoptés s'appellent réciproquement frères et sœurs. Le rôle de l'Assistance n'en est pas pour cela moins important. Elle est d'abord un intermédiaire éclairé (elle a les moyens de l'être en tout cas), et elle est ensuite une surveillante nécessaire ^ Dans cette dernière partie de sa mission, elle peut exercer une action irréprochable et salutaire si elle se borne à prévenir ou à réprimer des abus toujours possibles. Elle fausse tout le système et elle en fait elle-même un abus profondément regrettable, si sous l'influence, je no dirai pas de la politique, mais de l'exploitation

1. Bien qu'elle tende de plus en plus à se passer du concours de ceux (|ui seraient le plus à même de l'aider sur place à cette surveillance. Vovez mon livre : De la Corruption de nos institutions.

de la politique, elle violente la conscience des familles et attente à leur liberté ^ .

Oublions ces déviations récentes. Supposons que les agissements de l'Assistance soient restés ou redevenus parfaitement corrects. Par elle-même, que peut-elle donc pour la réforme de Tenfant? Il est bien évident que ce n'est pas dans ses bureaux qu elle l'instruira et l'élèvera. Elle veut cependant éviter à son pupille le délit et la prison. Elle examine les partis à prendre et trouve d'abord les suivants : remettre l'enfant à ses propres parents, le remettre à une famille adoptive, l'envoyer dans une école.

Le remettre à ses propres parents, c'est le contraire d'une solution; car si la famille était bonne, si l'enfant n'avait eu qu'un oubli tout à fait pardonnable ou s'était trouvé engagé sans le savoir dans une complicité purement apparente, il aurait été relâché tout aussitôt. La chose n'eût pas été faite aussi vite il y a vingt ans : au moment présent, la mesure bienveillante ne se ferait pas attendre, sous forme de non-lieu, déclassement, de sursis... IMais il est impossible d'admettre qu'on fasse bénéficier d'une telle indulgence des adolescents repris déjà plusieurs fois pour des actes positivement délictueux. C'est ce qui se fait depuis quelque temps dans le ressort de Lille, et un jeune avocat que j'ai déjà cité, M. Paul Drillon,

1. On la pousse île plus en plus dans cette voie, tout le monde le sait. Une revue socialiste s'est même appuyc'c sur quelques-unes de mes éludes (qu'elle a citées) pour démontrer qu'il fallait enlever tous les enfants à leurs parents et les faire élever par l'Klat. Ainsi, parce que la famille a défailli dans les mauvais milieux, il faut la supprimer dans les hniisl Parce que les mauvais parents n'ont pas rempli leurs devoirs, il faut cmpiclier les bons de remplir les leurs 1 Singulière lo- Sicjue! Mais en rt-alité, on fait plus. La mr-me politique nouvelle s'atta(|ue aux droits des pères de famille pour l"é<lucalion des enfants restés honnêtes comme eux, et elle rend soigneusement les (lelits coupablesaux familles (pii lesonldéjà corrom|>us.

l'enfance COLl'AIil.li. U

182 l'enfance COUPAnLE.

a rendu le service d'appeler sur ces errements l'attention publique. Il est difTicile de trouver rien de plus incohérent, de plus irrationnel, de plus contraire à la mission de la jû-stice.

Parmi les exemples innombrables qui nous sont donnés, en voici quelques-uns qui serviront d'échantillons.

ÉmileL..., quinze ans, a été trois fois envoyé en correction pour vol, par défaut. Ces décisions n'ont reçu aucune sanction, quand on l'arrête le 28 février' pour une nouvelle affaire : cette fois il s'agit de fraude. Il fait opposition, et, le 6 mars, dans les quatre poursuites, alors que le nouveau délit était bien loin de laisser voir aucun amendement, il est rendu à ses parents.

Un nommé D... est arrêté pour fraude, juste le lendemain de ses seize ans; on découvre un envoi en correction par défaut prononcé contre lui l'année précédente; sur opposition, on le remet à ses parents.

Emile L... a douze ans et demi; il est le chef obéi d'une bande de jeunes malfaiteurs et porte d'ailleurs le surnom de « capitaine » . Six fois il a été remis à ses parents ; à une septième on prononce l'envoi en correction, mais la cour réforme !

Louis D..., quatorze ans, deux fois confié à l'Assistance publique ; est arrêté ensuite pour vol au comptoir: comme la remise à l'Assistance n'avait pas réussi, on le rend cette fois à ses parents.

Fernand A. . . , Fernand L. . . , Charles B . . . , ont déjà été poursuivis plusieurs fois dans le courant de l'année pour vol ; remis le 27 septembre à leurs parents pour un vol commis la nuity en bande, avec effraction, ils ne tardent pas à recommencer ; le 10 octobre, ils doivent rendre compte de deux nouveaux vols aussi

graves que le premier; une nouvelle fois, on les rend à leurs parents.

Nous pourrions citer encore des douzaines d'exemples de cette nature. Ceux-ci suffisent. On se demandera quelle est l'idée inspiratrice de pareilles aberrations. Peut-être en est-il plus d'une. Les magistrats du Nord ont eu longtemps sous les yeux une colonie pénitentiaire abominable et qu'il a fallu fermer. On aurait pu leur faire savoir qu'il en était ailleurs de mieux tenues. Mais les conceptions nouvelles de commisération et de rachat par léducation sont arrivées : le rôle de l'Assistance a grandi dans les esprits prévenus autant que celui de la répression baissait. Lorsque l'Assistance* refusait de se charger d'un enfant, parce qu'elle ne savait qu'en faire, alors la magistrature nouvelle, peu désireuse de faire appel aux œuvres libres, rendait simplement à leurs familles les enfants d'avenir que l'on a vus. Souvent aussi, et nous revenons ici à notre point de départ, elle les imposait quand même à l'Assistance -transformée en réparatrice universelle.

Alors que peut faire celle-ci ? Les repasser à une famille? C'est ce qu'on lui a conseillé de bien des côtés (pour la raison trompeuse que l'on a vue). Mais à l'âge où sont arrivés les enfants de cette catégorie, ce n'est qu'un placement, un placement chez des gens qui, n'ayant pas élevé le sujet et n'ayant pas eu le temps de s'intéresser à lui, le prennent simplement dans le dessein de s'en servir et de tirer parti de ses deux

1. Ueprésenlécdans le «Icparlcnient du Nord par un lioinnic ([ui paraît des plus consciencieux et des plus sensés.

2. JulesV..., quinze ans, a été conlié cinq lois àl'Assistancepubliqup, en l'espace de deux ans; il est arrêté pour une véritable atta(|ue nocturne, avec une bande desarçonscl filles: il atlt'ndail le soir les l'emnies au coin des rues;pour les dévaliser; on le conlie de nouveau à l'Assislancc publique. (P. Drillon, dans le journal L'Enfanl^noscmbïC 190-2.)

bras. Or le placement trop hâtif d'un enfant normal est déjà chose délicate : c'est plus qu'une chose délicate, c'est une chose dangereuse que ce placement d'un enfant dont la police et la justice ont eu à s'occuper, si on n'a pas pris le temps et la peine de l'étudier, de se rendre compte de ses défauts et si on n'a pas déjà réussi à le redresser dans une bonne mesure.

S'étonnera-t-on dès lors des résultats suivants ? D'avril 1898 à fin décembre 1901, le tribunal de Lille avait rendu 200 jugements confiant des mineurs de seize ans à l'administration préfectorale. Au milieu de 1900, l'administration avait déjà 80 pupilles en fuite, et « malgré toutes les recherches, on n'avait pas pu les retrouver ». C'est à propos de ces faits que l'inspecteur des enfants assistés lui-même, effrayé de ce cadeau imposé à son administration, écrivait : « Ces enfants, déjà viciés et que seule une discipline vraiment sévère pourrait ramener au bien, sont versés dans le service des enfants assistés, envoyés à l'hospice dépositaire et, enfin de compte, placés à la campagne comme les autres pupilles. Ce sont déjà des indisciplinés, des vicieux, quelquefois même' de précoces malfaiteurs. Sitôt placés, ils se montrent sous leur véritable aspect, ils refusent de travailler, insultent leurs patrons, finalement s'évadent, en un mot mécontentent ceux qui ont la lourde charge de s'occuper d'eux. Il en résulte un préjudice moral considérable pour le service des assistés proprement dits, car les patrons qui les ont occupés et à qui on a eu soin de cacher leur passé, les confondent avec les assistés et ne veulent plus à aucun prix des pupilles du ser-

1. On voit que l'iionorable chef de service est encore bien indulgent.^

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vice... La situation, loin de s'améliorer, va en empirant tous les jours, malgré les plaintes exprimées; on ne fait rien, et nous assistons, le cœur navré, à la désorganisation du service des enfants assistés. » Quelque temps après, à la suite d'une expérience nouvelle, faite par ordre et sur commande, l'inspecteur écrivait encore : « Cette situation est intenable, car tous les jours nous apprenons qu'un ou deux de ces pupilles se sont enfuis de leurs placements et presque toujours en emportant des choses qui ne leur appartiennent pas et quelquefois de l'argent et des bijoux. Ces faits démontrent la nécessité de prendre des mesures énergiques contre l'invasion des sujets indisciplinés et vicieux qu'il nous est impossible de ramener au bien et qui déconsidèrent nos autres pupilles. » Pour éviter ces lamentables échecs, l'Assistance publique (ses meilleurs représentants s'en rendent bien compte) devrait donc agir au préalable. Elle ne peut ici encore agir que par délégation. Usera-t-elle de la correction paternelle à titre de tutrice légale? Usera-t-elle de l'éducation pénitentiaire? Substituerat-elle à celle-ci des écoles nouvelles?

Ce que nous avons montré de la correction paternelle, dans le dénombrement des jeunes coupables, n'est pas de nature à la recommander. On peut, il est vrai, parmi ceux qui en usent, distinguer entre les parents et l'administration. Pour O'tre exact de tous points, séparons-les d'abord et examinons-les successivement.

Quand le légiste, qui opère sur des abstractions, a voulu confier un droit au père de famille sur la personne de ses enfants, il s'est demandé : qu'est-ce que le père de famille? Et il s'est répondu à lui-mrme par

186 l'iîxiaxce coupaiîlk.

Vidée du protecteur le plus naturel, le plus dévoué, le plus aimant, le plus désintéressé, de celui qui donne d'autant plus de soins que celui qui les réclame est plus faible... ! et alors il s'est dit : une pareille autorité ne saurait être trop ménagée, trop écoutée, trop servie. — On a raisonné sur cette conception idéale comme on raisonne sur une figure géométrique. Mais par malheur tous les pères ne se ressemblent pas comme tous les cercles se ressemblent. Les uns tendent, à se rapprocher de cet idéal posé par la loi; les autres, que ce soit ou non par leur faute, s'en éloignent. Or, il n'y a point à hésiter, ce sont ceux-là qui répugnent le plus à user de la loi, ce sont surtout ceux-ci qui s'en servent et qui voudraient encore s'en servir davantage. Elle est censée faite pour les premiers, qui la laissent décote : elle n'a pas prévu les seconds, qui sontpresque les seuls à y recourir.

C'est après avoir examiné ces faits, moins en légiste qu'en sociologue, qu'il a bien fallu donner raison àceux qui ont dit : n'enlevons pas absolument cette arme, si médiocre soit-elle, à des pères qui pourraient en avoir besoin; mais n'admettons jamais leur réquisition sans une enquête préalable — discrète et cependant sérieuse, où, entre autres précautions, on entendra la mère à côté du père et réciproquement ' . Cela suffira (l'expérience l'a prouvé vingt fois) à faire immédiatement tomber la plupart des demandes. On n'aura pas besoin de les rejeter, elles s'évanouiront d'elles-mêmes, et ainsi les intéressés ne feront plus à la loi que des appels moins indignes d'être écoutés.

Ce n'est pas tout cependant. L'expérience a encore prouvé que ces enfants — nous l'avons dit — se trou-

\. Car il arrive quelquefois que ie père, très faible, donne ses pouvoirs à sa femme et la délègue auprès du juge.

LES RELKVEMEXTS POSSIBLES. 187

vent être les pires; car ils ont dû nécessairement être en lutte soutenue, prolongée, de plus en plus âpre avec leurs familles ; et dès lors tout ce qu'il y a de bon dans l'âme de l'enfant s'est aigri, tout ce qu'il y a de mauvais s'est exaspéré. Or, que donne, pour y remédier, la correction paternelle? Un mois quand l'enfant a moins de quinze ans, six mois quand il a passé cet âge. Est-ce suffisant pour guérir le mal? Non, d'autant qu'il est rare que l'internement soit subi jusqu'au bout ou équitablement aménagé. Il faudrait qu'il se prolongeât quand ce sont les enfants qui sont mauvais. Mais c'est le contraire qui se produit. Les « bons parents » sont faibles et pardonnent trop tôt. Les mauvais sont rancuniers et ils veulent être débarrassés le plus longtemps possible. Ici aussi, le législateur s'est placé en face d'une conception : celle d'un enfant prêt à faire un coup de tète ou venant de le faire, opposant à la volonté paternelle une résistance violente, ayant besoin d'être maté subitement par un coup d'autorité. Ces cas-là existent, je ne le nie pas; mais ils sont de plus en plus noyés dans une corruption qui pénètre, imprègne, vicie beaucoup plus profondément l'être tout entier ; tantôt elle le dissout dans une paresse générale et obstinée, tantôt, elle lui communique, non une passion délerminée pour un objet précis, mais un amour général de la jouissance quand même, n'importe comment, n'importe avec qui. Alors que peut faire une si courte détention? L'enfant devient, soit plus révolté si on lui fait faire tout son temps, soit plus liypocrite, s'il a deviné que de fausses promesses et (le fausses larmes lui vaudraient une délivrance plus prompte ' ; le petit détenu R"a donc eu le temps de

I. Puisfju'il ilcpend des parents, d'après la loi, dclilic-rcr leur cnfaiil drs qu'ils le veulent.

188 l'exiaxce coupable.

recevoir presque aucun commencement d'éducation. L'administration publique, tutrice des enfants qu'elle a recueillis et placés, n'a point les tares des mauvais pères et des mauvaises mères. Si elle se décide à faire enfermer elle-même un enfant trop difficile ou coupable, en invoquant le droit de tutelle qu'elle a hérité des parents disparus ou déchus, elle ne le fait ni par intérêt, ni par passion : on ne risque donc pas de la voir se débarrasser d'enfants devenus ses victimes. Non! mais c'est l'inconvénient inverse qui se produit. D'après les témoignages unanimes d'enquêtes que j'ai instituées et qui ont pu être contrôlées ^ — elle ne prend guère cette décision que trop tard — soit parce qu'elle est mal avertie — soit parce qu'elle apporte là les lenteurs ordinaires du formalisme administratif — soit parce qu'il lui en coûte d'avouer l'insuccès d'un de ses placements. En tout cas, ceux de ces enfants qui sont l'objet d'une pareille décision comptent, là où on les met, parmi les plus malaisés à réformer. L'Assistance pourtant, c'est une justice à rendre à l'ensemble de son personnel d'hier, s'y prenait du mieux qu'elle pouvait. Elle ne demandait pas la prison ; elle ne choisissait même pas — ce qui a été souvent mis en relief — une colonie pénitentiaire de l'Etat ; elle choisissait une colonie privée et, de préférence encore, une colonie congréganiste ou tout au moins une colonie connue pour son respect des habitudes religieuses. Il n'en est pas moins vrai que partout, à la partie de mes questionnaires concernant ces enfants, on répondait : ce sont les plus mauvais et les plus plus paresseux. Ainsi donc les trente jours ou les six mois impartis par la loi française sont notoirement insufïi-

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