CHAPITRE II
Il est aussi difficile de nier Faction de riiérédité sur les mœurs qu'il est difficile d'en déterminer les lois et d'en marquer l'étendue et les limites. A chaque instant, dans toutes les classes de la société, nous entendons dire comme nous disons nous-mêmes : il n'est pas surprenant que ce jeune homme ait mal tourné, c'est toute la nature de son père (ou de sa mère); tout s'y retrouve, amour eiïréné du plaisir, incapacité de souffrir aucune règ-le, incapacité de dire la vérité, extrême suffisance, absence de scrupules... que sais-je? Généralement, ce n'est pas au hasard qu'on tient ce langage, si fréquent. On a connu l'ascendant, on a suivi, par exemple, ses tentatives avortées, on s'est rendu compte de la triste logique avec laquelle ses fautes se déterminaient l'une l'autre, sous l'impulsion primitive d'un tempérament ne sachant pas ou ne voulant pas se laisser gouverner. On connaît aussi le descendant : on sait tout ce qui a été fait pour lui, on se rappelle les événements qui auraient dû l'éclairer, le toucher, le libérer de son esclavage ; on pense à ces moments trop courts où l'on avait obtenu de lui des promesses sincères et même, semblait-il, quelques efforts; puis, la nature
a repris le dessus, et tous les fruits du dévouement qu'on lui avait témoigné ont été perdus en quelques instants.
Ce qui fortifie encore bien des fois cette conviction qu'on a affaire à une hérédité funeste, c'est qu'à côté de celui qu'on observe et sur le compte duquel on gémit, on voit un frère, une sœur, qui ont hérité de l'autre ascendant. Que de fois n'assiste-t-on pas à ce contraste dans ces familles populaires, clientes des œuvres charitables et habituées à laisser voir à nu leurs misères! Ici, un ouvrier laborieux, honnête, estimé de ses patrons, ne se permettant jamais un écart, mais ayant épousé une femme coquette, dépensière et^ii le trompe ; là, au contraire, une femme délicate, dévouée à tous ses devoirs, qui se tue littéralement pour sa famille, et dont le mari ne peut s^ fixer nulle part, si ce n'est au cabaret! Que de fois, dans ces intérieurs peuplés de quatre, cinq, six enfants, ne voit-on pas une jeune fille en tout semblable à une telle mère et charmant ses visiteurs, tandis qu'une de ses sœurs est déjà une vagabonde et sera demain une fille publique !
Qu'on observe un peu plus longtemps et de plus près. On verra quelquefois les deux influences se combattre, et on en pressentira les contlits, on les suivra presque sur des physionomies incohérentes et déconcertantes. Au moment où j'écris ces lignes, je pense à un jeune garçon — comme tout membre d'un comité de patronage ou de charité a dû en voir en bien des logis. Son père était un de ces ouvriers parisiens, comme il y en a tant, dirai-je encore, intelligent, habile, présomptueux et léger, le cœur sur la main, ne comptant jamais, toujours prêt à dépenser ce qu'il avait dans la poche, avec des amis ou pour
eux, s'alcoolisant sans le savoir et se ruinant aussi sans le , savoir, par défaut d'ordre et par excès de complaisance envers qui lui avait plu. Il meurt, laissant sa petite industrie gravement compromise : sa veuve ne voit devant elle que des dettes. Elle est courageuse pourtant, elle tient ù sauver la maison, et elle lutte comme elle peut. Des religieuses, ses voisines, qui lui font de temps en temps certaines commandes, la soutiennent, parce qu'elles l'estiment; elles la nourrissent presque, et, pendant des années, tout ce que gagnent les lithographies, les images coloriées, les « labeurs » de la maison, sert à payer les créanciers.
Elle a un fils qui jusqu'à douze ans lui a fait espérer de sérieuses consolations. Il a beaucoup de la vivacité paternelle; mais au contact de sa mère et de quelques sages conseillers, cette vivacité s'est portée d'abord du bon côté, elle s'y est adoucie sans t v^nli 1»/^ amortir. L'année qui précède sa première commu- * Lk«*«*-irnion, il tient tète aux objections d'un maître laïque et tiA «iùA défend énergiquement contre lui. en pleine classe, ses ^ (convictions naissantes. Mais bientôt s'ouvre devant
lui l'atelier, l'atelier où l'on ne surveille rien, si ce n'est le travail matériel, pour congédier du soir au lendemain celui qui l'a mal fait. Les mauvaises compagnies se multiplient, elles font leur œuvre à l'entrée et surtout à la sortie. Toutes sortes d'instincts s'éveillent avec une sauvagerie qui va croissant et qui s'exaspère, tantôt sous les flatteries, tantôt sous les railleries des camarades qui l'ont devancé dans la voie du vice. Il change de maison, il se refuse à toute direction, il menace sa mère, il la frappe, et il faut enfin le faire placer dans une maison de correction. Je le voyais alors, et il m'écoutait, embarrassé de
lui-même comme le sont tant de ses pareils devant la semonce dont ils comprennent la justice. Sa physionomie — c'est là ce qui me frappait le plus — semblait formée de deux parties juxtaposées : les yeux disaient une chose, la bouche en disait une autre. Ici on surprenait un élan de bonté presque gracieux, là on lisait un mouvement brutal. Deux ans plus tard, je le retrouve à la colonie pénitentiaire — qui malheureusement n'est pas celle que j'eusse désirée pour lui. Un accident causé par un camarade a modifié dune manière assez sensible ses conditions d'existence. Est-ce le sentiment de cette disgrâce inattendue, estce la vie régulière et la discipline de l'établissement qui l'ont maté? Sa physionomie n'exprime plus les mêmes luttes et les mêmes contradictions. Il est soumis à la règle, il raisonne correctement, il travaille mieux, et ce qu'il avait de bon et d'indulgent n'est pas étouffé, car il a intercédé lui-même pour l'auteur responsable de sa blessure et des suites qu'elle va laisser. Que sera-t-il à la sortie? Personne ne peut le préjuger. Or, changez quelquesdétails, et cette histoire est celle de milliers d'adolescents.
Débrouiller Técheveau de ces influences variées, contradictoires même, n'est donc pas chose facile, et il ne faut pas essayer de trop simplifier cette complexité. N'allons pas jusqu'à dire : ce qu'on appelle l'hérédité pour en faire une force à part, une force une et irrésistible, n'est pas autre chose que l'ensemble confus des tendances où l'animalité et l'humanité se disputeront la prépondérance tant que notre règne durera sur la terre ' ! — Sans doute l'hé-
1. Dans un voyaso en Espagne, je nio rencontrai avec unncgocianl des Baléares (|ui était un homme aimalile et lirillant; il prélendaitquc la conquête musulmane lui avait légué, à lui comme à heauconp d'au-
2G l'exfanck coupable.
redite n'est jamais que la transmission plus accentuée (le Tun de ces penchants dont n'est exempt aucun homme : elle ne peut pas être autre chose ; mais c'est Ijien une réalité que cette accentuation môme, causée par des conditions organiques obscures et néanmoins certaines. Encore une fois ne nous laissons pas prendre à ces explications trop décisives qui mettent tout au compte des aïeux et déchargent ainsi les descendants de toute responsabilité; mais d'autre part, ne nions pas, contre l'évidence, que quelques-uns naissent avec des difficultés particulières, trouvées dans un héritage physiologique qu'on peut améliorer sans doute, mais qu'on n'a pas le choix de refuser ou d'accepter.
On voudrait faire plus : on voudrait trouver quelque méthode scientifique qui permît d'isoler l'influence de telle ou telle hérédité, d'en suivre l'action caractéristique et d'en calculer l'énergie propre. Cela est difficile.
En premier lieu, il y a plus d'un facteur ; et alors même que l'influence de l'un des deux apparaît, en de certains moments, comme prédominante, on ne peut jamais être sûr que lautre soit annulée et n'offre pas un contrepoids suffisant: si elle se dissimule aujourd'hui, demain peut-être elle grandira; car que de fois ne voit-on pas un enfant ressembler d'abord à son père, puis à sa mère, ou inversement.
Si on avait des familles criminelles faisant souche et se perpétuant dans des générations de révoltés,
très de sa race, des tendances polygamiques : il ne lui déplaisait même pas de faire remarquer, à l'appui de son hypothèse, que son nom commençait par une syllabe mauresque. Un religieux qui voyageait aussi ne put s'empêcher de me dire, en souriant, que cet homme avait surtout hérité du péché originel. J'ajoute pour ma part que l'argent gagné et la vie loin de chez soi n'y avaient probablement pas nui.
on aurait là sans doute un sujet d'étude intéressant Mais l'existence d'une famille durable est rendue généralement impossible par les conditions mêmes de la vie criminelle et par l'intervention de la justice. En eût-on à sa portée, qu'on devrait toujours chercher d'où vient l'impulsion irrésistible, si c'est de l'organisme hérité ou bien de l'ensemble des traditions et des habitudes résultant de l'état de lutte permanente contre la société régulière. On devrait d'autant plus se le demander avec incertitude que pour transmettre une impulsion aussi nettement caractérisée, les parents devraient commencer par la ressentir eux-mêmes. Dans ce cas, ils devraient être portés à répéter toujours le même genre d'attentat, soit toujours des vols ou toujours des meurtres ou toujours des attentats aux mœurs. Or, l'étude des statistiques nous apprend que la récidive du même genre de crime au même genre de crime est bien loin d'être la règle ^ . Dans les trois cinquièmes des cas -, le récidiviste commet un forfait différent du précédent, et il y est certainement porté par les hasards de ses tentatives où il essaie simplement de se soustraire à la loi de l'effort correct; il s'est désemparé lui-même et s'est mis à la merci des occasions.
S'il est dillicile de démêler des hérédités portant
i. La récidive la plus IrcqueiUe est niêinc la récidive de crime à délit. Sur ce point très iinporlant, voir mes livres. — Le crime, cli. VII. — La France criminelle, cli. v. — Le combat contre le crime, cli.
2. Ce qui ne veut pas dire que les deux autres cinquièmes soient composés d'hommes livrés à des fatalités préexistantes. Un premier vol en entraîne beaucoup d'autres, ella latalit(', si latalité il y a, n'est là que la conséquence des vols précédemiuenl commis. La question desavoir si le premier vol (Hait lui-même le résultat d'une tendance irrésistible n'est pas tranchée i)our cela le moins du inonde. No confondons ni la lojïique du mal, ni les consé(|uences de rhabituile,ni les suites redoutables d'un écart grave avec une nécessité tout organique.
28 l'exfance coupable.
physiologiquement les enfants à des actes déterminés d'avance, n'est-il pas des hérédités qui incontestablement créent un état fâcheux, comme il est des terrains organiques sur lesquels le microbe venu du dehors s'abat, pullule et se développe plus aisément? N'est-il pas des organisations que lexemple, la tentation, la suggestion, lappel trouvent plus incapables de résister? Assurément! Mais il est bon d'analyser ici les formes possibles de ces prédispositions et d'écarter certains préjugés.
L'idiot et limbécile ne doivent pas nous retenir longtemps, puisque, par définition même, ils sont, les premiers surtout, hors de la sphère du crime et du délit. Qu'il importe de les surveiller, cela est certain, les uns et les autres ne pouvant rien faire dutile et arrivant à dépenser dans la destruction le peu qu'ils gardent d'énergie. S'ils ont quelque aptitude spéciale et quelque imagination, il ne leur en revient généralement qu'un attrait malsain pour ce qui flatte en eux une vitalité d'ordre animal. Ils aiment ce qui brille, et ils sont tentés de mettre le feu. Ils aiment, dit-on, les figures jeunes... inutile d'insister!
S'agit-il d'un idiot; le médecin spécialiste le reconnaît à sa sensibilité obtuse, à son caractère craintif, à l'automatisme de ses mouvements, à l'incapacité où est son attention (si toutefois elle existe), de discerner un but et de le poursuivre en raisonnant. On peut, avec quelque méthode, le dresser à l'obéissance machinale; mais on ne peut attendre de lui aucune indication, aucun renseignement utile ; ses réponses ne vont jamais au delà de la négation pure et simple. Ces pauvres êtres sont donc, si l'on veut, répugnants; ils ne sont pas dangereux.
L'imbécile l'est davantage ; car s'il est anormalement développé, il est développé plus que l'idiot. Il raisonne faux, mais il raisonne. Il sait vaguement ce que c'est que la pudeur, mais il la brave et y trouve même un certain plaisir. Il répond et même renseigne, mais à tort et à travers, car il parle au liasard et multiplie les mensonges. Il prête quelque attention, mais celte attention se disperse. II n'est pas insociable à la manière de l'idiot qui reste isolé dans sa nuit intellectuelle, il Test seulement en ce sens qu'il ne se rapproche des autres que pour leur nuire et qu'il lui est impossible de s'entendre avec eux ; il n'exerce donc à leur égard qu'une activité grossière, prétentieuse, inconstante, totalement égoïste, indisciplinée et malfaisante.
Encore une fois, ces deux catégories, la première surtout, sont en dehors de tout groupe criminel. Que ces misères soient visibles dès les premières années — c'est le cas de l'idiot — ou qu'elles éclatent surtout dans l'une des crises qui voient succéder la seconde enfance à la première — et c'est ce qui arrive souvent chez l'imbécile, — elles sont trop évidemment sous la dépendance d'un désordre profond de l'organisme pour relever d'une autre autorité que celle du médecin.
Il était toutefois nécessaire de parler do ces deux états et de les décrire aussi nettement que possible ; on devine pourquoi. C'est quil est des états douteux qui s'en rapprochent ou qui s'en éloignent inégalement, et que pour bien juger des dégradations que subit un type organique, social, moral, il i'aut avoir présente à l'esprit la forme complète et véritablement spécifique. Or, il est des enfants qui, sans être des imbéciles, sont des enfants arriérés ou retardés. Leur caractéristique est moins un désordre rompant ce mi-
nimum de concours harmonieux des facultés sans lequel il n'y a pas dévie raisonnable, qu'une faiblesse générale arrêtant l'essor de ces facultés. Les auteurs qui les ont le mieux observés nous les donnent — comme d'ailleurs chacun de nous peut les voir ici ou là — avec leurs membres g-rèles, leur œil terne et peu mobile, leur respiration courte, leurs mouvements lents et ramassés, leur compr(''hension à peu près juste, mais limitée. Une surveillance affectueuse, une éducation mesurant tout à leurs capacités, peut les sauver assez facilement et leur assurer môme une place dans la vie commune; car leurs défauts, dit Séguin, sont presque tous négatifs; et s'ils n'ont ni l'entrain ni la gaieté, ils sont très capables d'obéissance, de douceur et d'affection.
Ne l'oublions pas en effet ; comme l'être humain peut compromettre et déshonorer les dons les plus enviés, la beauté, la richesse, la santé, le talent, le génie même, il peut aussi adoucir les plus tristes épreuves: il peut faire aimer la laideur, il peut faire estimer la pauvreté, il peut nous inspirer devant les pires disgrâces une pitié que nous comprenons être juste et méritée. Cependant, force est bien d'ajouter, avec les maîtres de la médecine, que si les pauvres enfants dont nous parlons succombent aux premières tentations de la puberté, à plus forte raison, s'ils les devancent, « ils sont perdus » \ perdus physiquement et moralement.
Entre les imbéciles et les retardés senties infirmes, qui forment un grand nombre de variétés. Les uns se rapprochent beaucoup des précédents par l'origine centrale et le caractère général de leur anomalie, fruit
i. D' Sollicr, L'Idiot et l'Imbécile.
L d'un mariage consanguin, d'un mariage contracté avec ( « un avarié » ; ce sont des rachitiques, des scrofuleux, ^ des enfants atteints de troubles sensoriels : ou bien encore ils souffrent d'une hypertrophie des amygdales, de végétations adénoïdes qui diminuent leur respiration nasale et, leur rendant l'attention difficile, menacent de les réduire peu à peu à un état qu'on a comparé à celui des animaux hibernants ^ D'autres fois le mal est plus localisé ; c'est de l'ophtalmie, c'est de la (cécité, c'est de l'incontinence ou bien encore une ma- Uadie plus extérieure comme la gale ou la teigne. Lorsqu'un enfant si tristement atteint dévie et commet un acte répréhensible, il fautj incontestablement avoir pour lui une commisération exceptionnelle. N'oublions pas toutefois à quel point une action intelligente et charitable a su tirer parti des organismes en apparence les plus déshumanisés, puisqu'une sœur de la Sagesse a su donner une éducation, on peut presque dire soignée, à une jeune fille aveugle et sourde-muette, sortie, grâce à elle, de sa prison corporelle ou, si on aime mieux, de son tombeau -,
Parmi tous ces troubles organiques remontant jusqu'à la naissance, le plus à redouter pour la direction future de la vie, c'est celui qu'engendre l'alcoolisme.
La tare alcoolique apporte avec elle un double fléau. Avant tout, elle communique à l'organisme tout entier une sorte de débilité irritable qui diminue singulièrement la force de résistance et empêche l'éducation de la constituer sufQsamment cohérente, donc suiTisamment solide. En second lieu, tout le monde sait
i. V. M. Uibot, les Maladieade l'attention, y\. 104. 2. Voyez les études de M. Tliomas (Lecture à l'Académie des sciences 7norales) et de M. L. Arnould {Utie Ame en prison).
32 LEXFANCE COUPABLE.
qu'un enfant (l'alcoolique est beaucoup plus prédisposé qu'un autre à devenir alcoolique à son tour. Il a, de naissance, l'appétit de la boisson meurtrière, et il ne lui en faut qu'une quantité de plus en plus faible pour ressentir ces désordres dont nos romanciers empruntent si volontiers la peinture à nos aliénistes, instabilité, hallucination, impudeur, déraillement du raisonnement et du jugement. Vient enfin, inévitable conséquence, l'amour du cabaret où rien ne gène la passion prédominante. Or, là se nouent des liaisons et se contractent des habitudes qui ne laissent bientôt plus rien subsister ni de l'esprit de famille, ni de l'esprit professionnel, ni enfin de l'esprit de saine et véritable société.
Qu'ajouter à cette nomenclature, sinon qu'il y a un type encore plus fréquent dans les premières années, c'est — si le rapprochement des mots n'est pas trop paradoxal — le type variable et indécis? De plusieurs modes de développement, de plusieurs groupes de connaissances qui doivent se faire contrepoids pour assurer une harmonie régulière et stable de notre économie intellectuelle, l'un se trouve en avance (il a été trop favorisé par des conversations, des spectacles, des lectures) ; l'autre, qui devrait contenir ou tempérer le précédent, se trouve en retard, on ne sait trop pourquoi. De là un manque d'équilibre qui, pour être réparé, demande du temps et des soins particuliers. Le temps, on l'âurapresquetoujours; les soins manqueront plus souvent. Or, quelquefois l'enfant qui les réclame se trouvera plus à l'abri, et le travail intérieur s'accomplira plus ou moins bien, sans traduire en actes fâcheux les troubles de l'organisation ou ceux du cœur; d'autres fois, l'enfant est plus obligé ou plus tenté de vivre en dehors, et de là de vrais désordres de conduite
qui le compromettent définitivement devant la société où il est à la veille d'entrer.
L'ancienne médecine parlait beaucoup des métastases, c'est-à-dire des transports successifs d'une maladie d'un organe sur un autre. Elle parle encore aujourd'hui des époques critiques, des moments d'arrêt, des périodes de jiiue et de transformation. S'il y a de tels phénomènes dans l'évolution de la vie organique, à combien plus forte raison n'y en a-t-il pas dans l'évolution de la vie morale ! Que de passages insensibles ou de sauts brusques et violents de l'obéissance à la révolte, du travail à la paresse, de la piété mystique et tendre à l'érotisme ! C'est surtout dans ces moments de transloi-mation, dont bien des fois l'enfant n'a pas conscience, que se glissent les mauvaises inspirations, que la volupté, honteuse d'elle-même ou cynique, brise tout respect, anéantit toute pitié, pousse au mensonge, développe les imaginations les plus dangereuses, fait naître enfin des amitiés ou des haines aussi étranges les unes que les autres et en fait sortir de ces jalousies qui, à leur tour, aboutissent à des cruautés inattendues. De tout cela, chacun de nous, pour peu qu'il y réfléchisse, trouvera autour de lui des exemples nombreux et concluants. jNIais qu'en conclure exactement, sinon — avec les moralistes de tous les siècles, sauf celui de Jean-Jacques Rousseau — que l'enfant ne peut pas grandir sans une surveillance de tous les instants et que si la nature prépare plus ou moins bien les matériaux de l'homme moral, c'est uniquement l'éducation qui le construit et qui le fait?