CHAPITRE III
Pour qu'il y ait une éducation, il faut qu'il y ait une famille. Je crois que ceci est assez évident; car ceux mêmes qui sont le plus disposés à vanter soit l'éducation par l'État, soit l'éducation par l'Eglise reconnaîtront bien — les seconds surtout — que ni l'une ni l'autre ne peut être l'éducation du début et que toutes les deux ont besoin de s'appuyer sur l'éducation de la famille. C'est bien celle-ci, en effet, qui inspire les premiers sentiments, règle les premières habitudes ou les abandonne au hasard, fait entrevoir enfin de plus en plus dans la vie sociale, ou bien un lieu de lutte, de haine et de souffrance, ou bien un lieu où l'épreuve nécessaire est tempérée par l'aide mutuelle et par une bonté dérivant directement de la bonté infinie, comme de la source de toute joie et de toute espérance.
Nous avons lu et entendu cependant sur ce sujet tant de paradoxes, qu'il n'est pas inutile de nous arrêter quelques instants pour les écarter de notre route.
L'enfant mal élevé, c'est, par excellence, l'enfant mal surveillé. Or, chez lui, la vivacité des penchants et la variété des fantaisies devance de beaucoup l'expérience des nécessités, d'abord, puis la réflexion qui doit s'y appliquer. De là un état d'anarchie mentale où — comme dans toute anarchie, sociale ou politique
— l'élément le plus révolté, le plus ambitieux, le plus favorisé par des circonstances fortuites, prendra facilement le dessus. 11 y en aura toujours un de tel qui forcera le naturel, quel qu'il soit, de travailler, soit dune manière, soit de l'autre, par violence ou par ruse, à la satisfaction de la passion dominante. Or. l'enfant mal surveillé semble bien avoir une logique à lui, très absolue, très exclusive; car — nous le voyons tous les jours — s il faut du temps pour réunir des faits et surtout pour les concilier, il en faut beaucoup moins pour raisonner a priori. Ajoutez que chez l'enfant, les imaginations, toujours vives, sont, elles aussi, limitées au peu qu'il a vu et entendu. C'est pourquoi il est tant porté à exagérer ce qu'il croit savoir, à copier, sans atténuation et sans nuances, ce qu'il est amené à prendre comme modèle. Et à qui ou à quoi fait-il cet honneur?
S'il voit chez ses parents la vertu jointe à la tendresse, s'il est témoin d'une bonne entente et d'une vigilance qui lui font sentir le prix de la sagesse et du courage, il se forme de son père et de sa mère un idéal presque divin; car ainsi que le disait le P. Gratry, le petit enfant voit Dieu dans son père..., pourvu toutefois que ce père lui apparaisse non seulement comme une force supérieure à la sienne, mais comme une force bienfaisante et tutélaire. Si la direction ([uil reçoit d'eux est intermittente, coupée de sévérités et de complaisances également injustifiées, ou bien encore si elle est gratuitement humiliante et déprimante, il cédera vite à quelque autre attrait, mais émané d'où? Du premier individu venu qui aura, non j)as encouragé, averti, redressé sa générosité, mais ilatté sa sensualité, sa paresse et son orgueil naissant. Dans les familles aristocratiques ou bourgeoises, c'est très sou-
36 l'enfaxce coupable.
vent un domestique qui joue ce rôle. Dans les familles populaires, c'est un camarade de la rue, presque toujours un camarade plus âgé, quand ce n'est pas un homme faisant métier de propager le mal partout où il le peut. Une fois que ce faux idéal l'obsède, l'enfant s'y livre avec d'autant plus d'empressement que son imagination séduite n'est pas retenue par ces considérations sociales de crédit, d'honneur, d'avenir, d'avancement et de fortune qui réussissent à refouler dans des désordres privés l'immoralité de bien des adultes.
Nous voilà donc mieux préparés à comprendre les statistiques qui nous renseignent sur les relations de la criminalité juvénile avec la situation anormale des familles où elle éclate. Sans doute, il est difficile de faire un relevé complet de toutes les conditions familiales des jeunes coupables et d'établir pour elles des pourcentages exacts. Mais nous avons les résultats de certaines observations parfaitement authentiques ayant porté, à des époques successives, sur des catégories variées. On va voir qu'elles sont précises et concordantes.
En 1879, à la Société générale des prisons, M. G. Bonjean, juge au tribunal civil de la Seine, analysait les dossiers de 30 enfants qui allaient former l'effectif d'une petite colonie récemment fondée. Sur les 30, il en signala un comme appartenant à des parents « honnêtes » sans restriction. Il en présentait un autre comme ayant des parents honnêtes , mais n'exerçant sur lui aucune surveillance en raison de leurs charges de famille. Pour les 28 autres, se succédaient des indications telles que les suivantes : Le père vit en concubinage ; — enfant naturel d'une prostituée; — orphelin de mère; le père a été condamné trois fois ; — condamné avec sa mère,
père disparu; — orphelin de père, laissé à l'abandon par sa mère ; — enfant naturel ; la mère en concubinage et a mauvaise réputation ; — parents inconnus : — mère en prison; — • père parti, mère alcoolique; — poussé au délit par son père; — père et mère vivant chacun de leur côté en concubinage, etc.
On dira : Quoi détonnant puisqu'il s'agit sans doute d'un refuge ou d'une colonie pénitentiaire : on a dû chercher les malades qui avaient le plus besoin d'être sauvés. En effet; mais ce qu'il estutilede rappeler, c'est que ces malades n'avaient guère été rencontrés que dans des familles ainsi diminuées, déshonorées ou disparues.
Voici maintenant un patronage parisien où l'on recueille les enfants et adolescents en danger moral et où la police envoie très volontiers bon nombre de ceux qu'elle ramasse, pour leur éviter, s'il est possible, le jugement et la prison ; c'est le patronage, avec maison de travail, de M. Henri Rollet. On y examina un jour de très près les dossiers de 400 pupilles, et nous allons lUudier le résultat du dépouillement.
On en trouvait 14,25 pour 100 qui avaient une famille normale, et encore on ajoutait « relativement «, parce qu'on n'avait pas trop le droit de découvrir les misères morales qui pouvaient se cacher dans un ménage en apparence intact. Restaient donc 85,55 pour 100 d'enfants ayant une situation de famille ostensiblement défectueuse. Mais il est intéressant de décomposer.
Étaiout orphelins de père (H do mère.... Kt pour IMJ
Étaient onl'ants naturels 11, 2û —
Avaiont des parents disparus ou Irajipi's
par la justice l;î,-25 —
Avaient des parents «('paivs, soit de l'ail,
soit par divorce i ( I.J.j —
Étaient orphelins de l'un des ileu.x pareiUs. .'& —
l'eni'Wnce cour.\i!i,E. ;{
Ce patronage est une maison ouverte et libre. Parmi les enfants qui y travaillaient avant d'être placés... ou de s'enfuir, beaucoup avaient déjà été condamnés ou tout au moins arrêtés. Quelques-uns étaient simplement sur le seuil du délit ou avaient réussi à ne faire du mal qu'en secret et avec une impunité provisoire. Quelques-uns enfin ne connaissaient encore que la misère, mais avec ses périlleuses suggestions. Franchissons un degré de plus : arrivons aux maisons de correction oii les jeunes coupables sont internés;
Alors qu'à tort ou à raison l'on s'ingéniait un peu moins à leur épargner cette éducation réformatrice et à leur réserver des mesures censées plus clémentes, soit vers 1896, 1897, on en comptait environ 7.000. Or, on retrouvait aisément parmi eux des proportions coïncidant assez exactement avec celles que nous avons vues dans le patronage de M. Rollet.
Les moins nombreux étaient les orphelins de père et de mère : ils oscillaient entre 500 et 600.
Au-dessus d'eux venaient les enfants de parents inconnus ou disparus, au nombre d'environ 700.
Les enfants de parents mendiants et vagabonds venaient ensuite; ils n'atteignaient pas tout à fait 1.000.
Ce millier, deux autres catégories le dépassaient à peu près également; c'étaient celle des enfants naturels et celle des enfants dont les parents avaient subi des condamnations.
Arrivaient enfin au nombre de 2.200 les enfants orphelins de l'un des parents seulement : ici comme là c'est le groupe de beaucoup le plus nombreux.
Les maisons de correction ne contiennent pas les pires représentants de la jeunesse dévoyée. Ceux-ci étaient généralement recueillis jusqu'à ces dernières années, dans ce qu'on appelait les quartiers correc^
LES DÉNUEMENTS ET LES DÉFAILLANXES. 39
iion/ie/s annexés à certaines prisons. Or, l'un des directeurs les plus attentifs et les plus expérimentés de ces quartiers, M. Raux, a dressé à Lyon une statistique consciencieuse des enfants qu'il avait sous sa garde, et il fait remonter ses investigations sur les familles, car les dossiers et la correspondance lui permettaient d'en faire une appréciation précise et sûre. Le résultat de son analyse fut que 13 pour 100 de sa jeune population avaient eu le bénéfice d'une surveillance normale ; — que 8 pour 100 avaient été excités au mal par leurs parents eux-mêmes ; — que 38 pour 100 avaient grandi sans aucune surveillance ; — enfin que 41 pour 100 n'avaient eu qu'une surveillance contradictoire, tour à tour faible et brutale, en un mot, mauvaise.
Malgré quelques légères diversités dans le choix des dénominations et des rubriques, on voit à quel point ces statistiques s'accordent. Bien qu'elles n'aient rien qui puisse surprendre un lecteur instruit, il est cependant bon de s'arrêter à quelques-unes des indications qu'elles nous fournissent.
Il semblerait que les enfants les plus atteints et les plus compromis par l'anéantissement des liens de famille dussent être les orphelins de père et de mère. Mais tout le monde sait et comprend que l'excès même du malheur qui les a frappés a dû provoquer sous plus d'une forme l'intervention de la charité. La nécessité d'une famille est si évidente que quand elle fait défaut tout entière, on la remplacé : on la remplace par l'orphelinat, par l'éducation donnée dans une famille adoptive. L'hésitation en effet n'est pas possible, et l'abstention serait sans excuse.
Les enfants Tiaturcls — classés comme tels — sont assurément dans une situation qui, au point de vue
40 l'enfance C0UI>A1!LE.
moral, est pire. Aussi est-ce peut-être le moment de le rappeler, si dans la population totale les enfants illt';gitimes sont dans la proportion de 8 pour 100, dans la population des enfants confiés aux maisons d'éducation pénitentiaire ils ont dépassé 14 pour 100 chez les garçons et 19 pour 100 chez les filles. Celles-ci, comme on l'a souvent observé, souffrent encore plus que les garçons de toutes les conditions défectueuses que créent aux uns et aux autres une naissance et une famille irrégulières. Cependant les enfants naturels ont encore une mère, dont parfois le dévouement compte double ; car du moment où elle a respecté la vie de sa progéniture et ne l'a point abandonnée dès sa naissance, c'est qu'elle a quelque courage et qu'elle tient à se réhabiliter par l'affection qu'elle méritera.
Aussi n'y a-t-il pas lieu d'être surpris de trouver une proportion plus forte de coupables chez les enfants dont les parents ont disparu ou bien ont subi des condamnations. Ceux-ci cependant, au moins dans les maisons de patronage, semblent vouloir être moins nombreux encore que les enfants dont les parents se séparent l'un de l'autre. 11 est clair que la séparation ne s'est pas effectuée sans plus d'un scandale^ qui a dû exercer sur les enfants une action plus fâcheuse que celle du malheur. Tout ce qui précède l'a expliqué, je crois, par avance.
L'enfant qui n'a plus ou que son père ou que sa mère est en effet censé avoir encore une famille : on le laisse donc au survivant. Or, celui-ci ne fait pas toujours, il
l. « Les célil)ataire5 et les veufs des deux sexes commettent proportionnellement plus de crimes que les gens mariés... Le nomljre proportionnel des accuses divorcés présente une proportion beaucoup plus forte que celle des célibataires eux-mêmes ". {Compte gênerai delà justice criminelle pour 1902, p. xxui.)
faut bien le croire, ce qui serait nécessaire pour suppléer correctement à l'aide dont il est privé. Si le demi-orphelin n'a plus cjue sa mère, il abuse de sa faiblesse. S'il n'a plus que son père, il abuse de tout ce que les nécessités do la vie et de la profession ou bien encore les tentations et les pièges auxquels celuici est désormais plus exposé lui prennent de son temps, de sa pensée et de son cœur. Et ici, rien ne vient plus remplacer, loin de là, au bénéfice de l'enfant, l'unité souvent menacée, il est vrai, mais enfin maintenue ou rétablie, bon gré mal gré, qui fait la force de la famille. Quand l'enfant a encore son père et sa mère vivant ensemble, il voit bien qu'ils ne donnent pas toujours le modèle d'une union parfaite : il les sent au moins d'accord pour assurer son existence et faire en sa faveur des sacrifices quotidiens : c'est pour lui qu'ils vivent, c'est pour lui qu'ils travaillent, pour lui qu'ils font des projets, pour lui, quelquefois, qu'ils se fâchent l'un contre l'autre, pour lui aussi qu'ils se réconcilient...; il se rend compte do tout cela. Quand il ne reste plus qu'un des deux, la faiblesse humaine fait "i trop souvent que l'amour et l'éducation du rejeton ne 'isuflisent pas à combler le vide laissé au foyer. Que chez les veufs la tristesse et l'abattement soient plus fréquents que l'idée du crime et des attentats violents contre les autres, c'est ce qui est attesté par les statistiques. Sur 100.000 veufs on compte 14 accusés, tandis que sur 100.000 célibataires, on en compte 41 ^ . Mais s'il s'agit des suicides, les positions sont interverties. « Sur 100.000 habitants de même condition, il y a 25 mariés, 33 célibataires et 62 veufs qui se suicident ^. »
1. Il n'y en a que 1-2 sur loo.ooo mariés, ce (|ui coniirme la conclusion à tirer de ces rapproclicmeiUs.
•2. Compte génn'dl pour H)()"2, |). i.wxiii.
42 l'enfance coupahle.
Or, l'exemple d'une dépression morale assez forte pour porter au sacrifice de la vie et des devoirs de la vie n'est pas fait pour communiquer aux survivants ce mélange de courage et de confiance sans lequel il n'y a pas d'honnêteté possible.
Ainsi donc, c'est bien la défaillance de la famille qui est la cause primordiale de la criminalilé chez la plupart des enfants. Mais pour préciser davantage, il faut dire : dans une société chrétienne, ce qui est le plus nuisible à l'enfant, c'est plus encore la corruption de la famille et de ses débris que sa disparition complète; la mort fait assurément des victimes, mais la vie de désordre en fait davantage, et la charité réussit encore mieux à réparer les conséquences de la première qu'à arrêter les effets de la seconde.
Une expérience relativement récente (elle date de la loi du 24 juillet 1889) va nous donner, par surcroît, une vérification tout à fait décisive de ces calculs.
La loi en question a créé le service de ce qu'on appelle les moralement abandonnés, orphelins dont les parents sont vivants, a dit Jules Simon. (Le mot est aussi juste qu'émouvant; car ces enfants sont ceux dont les parents sont déchue* de la puissance paternelle, soit que la justice la leur ait enlevée pour mauvais traitements ou mauvais exemples, soit qu'ils l'aient cédée eux-mêmes à l'administration pour se décharger de leurs devoirs, fût-ce au prix d'une sorte de flétrissure.) Nous reviendrons ultérieurement sur cette loi et sur les applications qui peuvent en être utilement faites. Constatons actuellement que ces moralement abandonnés forment une catégorie plutôt pire que les précédentes. Il est important de l'expliquer et de montrer comment la démonstration en a été faite.
Ces enfants — et c'est là une des causes de l'apparente diminution des statistiques criminelles — ne sont pas comptés parmi ceux que frappe la justice. Loin de là, ils semblent n'être que des victimes à recueillir et à sauver. On les confie donc à peu près tous à l'Assistance publique, et on les mêle à ceux que le peuple appelle partout « les petits assistés ». Mais s'ils paraissent très dignes d'intéi'êt au moment où on les admet, il n'en est pas toujours ainsi par la suite. Or, quand ils se conduisent mal ou commettent des délits, il arrive bien quelquefois que la police est obligée d'intervenir et que le tribunal est saisi; mais le plus souvent, c'est l'Assistance elle-même qui dissimule leurs méfaits, soit en les changeant de place, soit en les confiant, par simple mesure administrative, à des établissements privés (aux Bons-Pasteurs, par exemple, si ce sont des filles), soit plus simplement encore en les laissant s'évader et en s'abstenant de les rechercher. Insistons bien ici, une fois de plus, sur le caractère tout particulier de ce groupe. Les « petits assistés » ou « enfants assistés » si nombreux que l'administration adopte tout à fait au début de leur existence et que des cultivateurs élèvent chez eux à peu près comme leurs propres enfants, forment une population généralement bonne et qui fait grand honneur à l'institution. Mais pour ceux que l'Assistance a adoptés comme moralement abandonnés, à l'âge de 10, 12, 13 ans, il est loin d'en être de même. Ces derniers ont eu le temps de grandir et de s'instruire... du mal dars des familles assurément désemparées, puisqu'elles étaient destinées à se voir destituées de la dignité })aternclle ou maternelle. Aussi ceux qui les reçoivent à un titre quelconque sont-ils unanimes : de toutes les variétés d'enfants que l'éducation correc-
44 l'enfance col'paijle.
tionnelle ou le patronage essaient de redresser, celleci est la plus difficile ^ Peut-il en être autrement? Pour eux, la famille a duré juste assez pour les mal élever ou les corrompre et pour leur laisser un sentiment plus sûr de cette défaillance qui les dispense désormais de la reconnaissance et du respect.
Et ce n'est pas seulement la maison de correction qui a ainsi prononcé sur eux. Une société bien connue, la Société de protection des engagés (volontaires, fondée et dirigée par M. Félix Voisin, donne chaque année les proportions des notes bonnes ou mauvaises obtenues au régiment par les diverses catégories de ses pupilles : jeunes adultes condamnés — anciens jeunes détenus acquittés pour avoir agi sans discernement et élevés dans des colonies pénitentiaires — moralement abandonnés. Le tableau est intéressant à consulter. On y voit d'abord avec regret que la proportion des mauvaises notes augmente. Non pas que la vigilance de la société se ralentisse, non certes ! mais, comme toutes les œuvres, libres ou non, qui se consacrent à la jeunesse, elle est bien obligée de constater, dans sa sphère d'action, que les difficultés de la lutte contre le mal vont plutôt en s'aggravant; puis, dans ses progrès mêmes, elle éprouve , elle aussi, les effets de cette loi qui veut que, dans le monde irrégulier, la qualité des sujets tende à diminuer à mesure que s'accroît la quantité de ceux dont on s'occupe. Quant à la comparaison des différentes catégories, elle est encore plus instructive, parce quelle est pour beaucoup plus imprévue.
Il convient sans doute de mettre à part les condamnés jeunes adultes : il est bien clair que ceux-là
1. Je renvoie ici les hommes spéciaux à uue communication que j'ai faite à !a Société des prisons {Revue pénitentiaire de janvier IMO).
devaient présenter ]a plus forte proportion de mauvaises notes. Et en effet, cette proportion s'est élevée :
en 1892 à 9,5 pour 100 en 1893 à 20 —
en 1894 à 27,9 —
Après des oscillations qui la font tomber à 15, cette proportion remonte ensuite d'année en année, et en 1903 nous la retrouvons à 22 ^.
Voyons maintenant les autres groupes. L'ascension a été la suivante :
Aunc'es.
Enfants
Jeunes
iloralemeut
assistés.
détenus.
abandonnés.
IJi
Ainsi au rée^iment, les moralement abandonnés donnent moins de satisfaction, non seulement que les petits assistés proprement dits, recueillis de bonne heure, mais que les jeunes détenus. L'influence exercée, la tare laissée sur eux par une famille insuiïisante ou dévoyée sont plus dilliciles à effacer. Les gens les plus pauvres et les plus simples avec lesquels on est en contact dans les œuvres en sont eux-mrmes bien convaincus. Que de fois en effet n'ontend-on pas ces pa-
1. Dans les trois annexes 1807, 1«!W. 189!), la Sociélo n'a donne que les proportions des honneu noies (les noies médiocres ou moyennes olant exclues). Il esl inutile de dire (|ue le classement, quoiciuc procédant autrement, donne exactement les mêmes résultats.
46 LENFAXCE COUPABLE.
rôles, prononcées par un voisin... « Oui, monsieur, cet enfant a encore son père (ou sa mère), mais mieux vaudrait qu'il n'en eût pas. »
Est-ce donc à cette confirmation de la sagesse populaire que doivent aboutir les enquêtes savantes, les statistiques étudiées? Eh bien oui! La « conscience moderne », comme on se plaît à dire en certains milieux, est, au fond, aussi peu moderne que la structure de notre cerveau et celle de notre estomac. Deux ordres de nouveautés vont, il est vrai, en se développant : d'un côté sont les facilités croissantes dans l'acquisition des aliments nécessaires à la vie nutritive, à la vie intellectuelle, à la vie morale; d'autre part sont les maladies provoquées par les drogues de toute nature qui se mêlent à une alimentation surexci-^ tante et frelatée. Mais, là comme ici, l'art doit s'appliquer surtout à rendre aux organes leur vigueur naturelle. Il n'est pas sûr que l'élimination des substances artificielles et malfaisantes ne soit pas chose plus importante et plus utile que, par exemple, la découverte d'une nouvelle plante. Supposez qu'on mette au concours l'indication d'un moyen propre à fortifier la race française; bien des inventeurs ingénieux pourraient apporter toutes sortes d'idées. Celui qui trouverait des mesures capables d'extirper l'alcoolisme mériterait indubitablement le premier prix.
Tout cela dit, tout cela convenu, est-il nécessaire de montrer bien en détail comment les traditions du patronage naturel de la famille ont été battues en brèche de nos jours par un trop grand nombre de pratiques destructives? Est-il nécessaire de démontrer que nous avons vu s'accroître beaucoup trop les refus ou tout au moins les ajournements prolongés du mariage légal, les proportions des naissances
illégitimes, la stérilité volontaire, puis les divorces, puis riiabitude de se désintéresser de l'éducation de ses enfants?... Il suffît de rappeler ces faits connus de tous ^ pour voir la cause principale et mesurer l'étendue du mal actuel. Avec un esprit de famille respecté, les progrès de la science et de l'industrie modernes seraient fructueux à tous égards, parce qu'on aurait formé des natures capables d'en tirer parti vigoureusement et sainement. Là où cet esprit manque ou dévie, les aliments de la vie sociale risquent d'être aussi funestes à la conscience que les nourritures les plus recherchées le sont à des estomacs que le mépris de l'hygiène élémentaire de l'enfance a laissés capricieux et débiles pour tout le reste de la vie.
La période la plus difficile du jeune âge est incontestablement celle qui s'ouvre à la sortie de l'école et à l'entrée du travail professionnel. Les origines du danger sautent aux yeux. L'enfant va être en contact avec les adultes, et il trouvera que leurs vices sont plus faciles à imiter, donc plus tentants que leurs vertus. Il commence à entrevoir une multitude de plaisirs — vrais ou faux, il ne fait que très imparfaitement la distinction — que son âge lui permet déjà d'imaginer et de désirer, sans lui permettre encore de se les procurer honnêtement, correctement, à plus forte raison, d'en user raisonnablement^. Pour assurer
1. Voir ici le Crime, cii. viii, et la Corruption de nos insliluliom (La crise du mariage).
2. J'ai déjà explique ailleurs {la France criminelle, eh. vi), comment l'homme csl tourmcnlé par un besoin en ])arlie arliliciel de ce qu'il ne peut pas encore ou ne peut plus se procurer coinnie les autres. De là les jeunes voleurs cl de là les vieux débauchés. Les uns voudraient précipiter, les autres voudraient retarder la marche des années.
48 l'enfance COUPAI5LE.
son avenir, il lui faut emmagasiner des forces. La nature, il est vrai, lui en donne tous les jours un peu plus, et on peut dire qu'elles se développent d'ellesmêmes; mais c'est à la condition qu'il sache tout à la fois les exercer et les ménager, en n'étant ni paresseux ni emporté. Or, qui ne sait à quel point il est enclin à être successivement l'un et l'autre! Nous avons vu ce que l'hérédité, puis ce que la pratique corrompue delà famille sèment ici de périls au-devant de lui. Le milieu social lui en ménage également plus d'un, surtout de nos jours — et, en définitive, c'est surtout du danger présent qu'il s'agit pour nous.
De dénombrement en dénombrement, nous voyons s'élever le nombre des originaires de chaque département qui se font recenser, soit dans un autre département de la province, soit surtout dans le département de la Seine. Celui-ci compte dans ses frontières : quarante mille originaires de Meurthe-et-Moselle, cinquante mille originaires du Nord, quarante-sept mille originaires de l'Yonne, cent mille originaires de la Bretagne, et ainsi de suite. Il n'est pas un de nos quatre-vingt-six départements qui n'y soit largement représenté et qui ne compte, en revanche, dans sa propre population des originaires plus ou moins nombreux des quatre-vingt-cinq autres. Or, il faut toujours en revenir à ce calcul fait, une certaine année, par la statistique criminelle de notre pays. Sur 100.000 habitants n'ayant pas quitté le lieu de leur naissance, il y en avait 8 traduits en cour d'assises ; sur 100.000 individus domiciliés dans d'autres départements que leur département d'origine, il y en avait 29; et sur 100.000 étrangers résidant en France, il y en avait 41.
Cela veut-il dire que l'émigration, sous ses formes diverses, soit à condamner, comme une source fatale de désordre, et qu'il n'y ait aucun bien à en tirer? Non ; car parmi ceux qui émigrent, tous ne sont pas poussés par la difficulté de rester là où ils sont, et par le désir de se dérober aux suites de leurs maladresses. Il en est qui le font pour des motifs qui permettent d'attendre d'eux une honnête et courageuse initiative. Mais enfin l'abandon du lieu où l'on a grandi dans le respect instinctif des représentants connus de la morale et de la loi, c'est un danger. Dans les ménageries et dans les jardins zoologiques on sait que si un lionceau et un petit chien sont élevés ensemble, le petit chien grandissant plus vite, prend assez d'ascendant, non seulement pour ne pas craindre le jeune fauve, mais môme pour se faire craindre de lui. C'est le résultat d'une habitude contractée par l'un et par l'autre en ces années qui décident des suivantes par l'établissement d'associations difficiles à rompre : aussi cette habitude subsiste-t-elle longtemps chez les deux bêtes gardées dans la même cage, alors que les rôles devraient, ce semble, être complètement intervertis.
Le respect de l'enfant envers le gendarme, envers le commissaire do police, envers le juge, envers le prêtre ont, pour une grande part, une origine analogue. Refuse-t-on de s'en contenter? Rn rougit-on? Aspire-t-on à donner à ce respect une base rationnelle assez solide pour résister à tous les changements des métiers, à tous les chocs des événements? On fait parfaitement bien : c'est là le devoir de toute créature douée de conscience et libre dans ses réflexions. Mais quand, pour une cause ou pour une autre, on ne peut soit trouver soi-même, soit faire
50 l'exfance coupable.
reconnaître par autrui co noble fondement, on a peutêtre lieu de regretter le précédent. Je ne prétends pas en dire davantage.
Dans les villes, dit-on, l'enfant apprend beaucoup de choses qu'il aurait ignorées à la campagne. — Oui, sans doute, il en apprend de bonnes et il en apprend de mauvaises. Dans nos populations rurales, alors qu'elles étaient moins diminuées, moins instables et moins mélangées, il y avait un petit nombre d'idées simples qu'une éducation peu raffinée, mais vigoureuse, enfonçait solidement dans les esprits : c'étaient l'idée religieuse, l'idée de l'autorité paternelle, l'idée d'une profession à laquelle on était attaché une fois pour toutes et dans laquelle on se perfectionnait continuellement. Chacune de ces idées, remarquonsle bien, aurait pu subsister avec les innovations les plus hardies dans le domaine scientifique et dans le domaine industriel. Beaucoup de très bons esprits sont même prêts à soutenir — et à démontrer — que ni ces idées ni surtout ces innovations ne se trouveraient mal d'une pareille alliance. Ils pousseraient l'audace jusqu'à prétendre qu'à cette condition seulement ces innovations seront de véritables progrès pour la masse de l'humanité.
Or, de nos jours, ces idées sont comme dissoutes et noyées dans une multitude de notions incohérentes dont aucune n'est à même — pas encore à même, disent les plus indulgents et ceux qui rêvent le plus volontiers à un lendemain transformateur — de former un idéal clair, visible pour tous et entraînant. Il est certes très beau de courir vaillamment des risques et de les aimer, sans excepter celui que j'appellerai le risque intellectuel ; mais à toute organisation du travail, quel qu'il soit, il faut une assurance contre
les risques et contre les accidents qui en découlent. Est-ce que par hasard, dans le monde industriel, cette assurance serait pour décourager les efforts, pour paralyser la liberté des inventeurs, pour retenir l'esprit dentreprise? Personne ne soutiendra pareille absurdité. Pourquoi donc vouloir que, dans l'ensemble de la vie sociale — disons plus simplement de la vie humaine — il ny ait point quelques vérités fondamentales, capital accumulé de longue date, incessible, insaisissable? N'est-ce pas précisément ce capital qui doit suffire, tant à réparer nos pertes après la liquidation si fréquente de nos théories, qu'à faire les frais d'une application plus normale et plus sûre des théories nouvelles?
Si l'on me permet de continuer la comparaison, l'enfant des grandes villes est comme un travailleur que rien n'assure suffisamment, ni dans ses débuts, ni dans la suite, contre les tentations, contre les défaillances, contre les excès, contre les chutes. Chose plus triste encore, l'enfant • — que sa famille soit riche ou qu'elle soit pauvre — est beaucoup plus tenté qu'autrefois. Il est plus tenté parce qu'il entend, parce qu'il voit, parce qu'il lit beaucoup plus de choses qui surexcitent ses sens et qui allument ses convoitises. Assurément, les publications licencieuses et les images obscènes n'ont fait défaut dans aucun temps ; mais jamais on ne les avait colportées en si grand nombre, jamais on n'a eu si peu besoin de se cacher pour s'en remplir la mémoire et l'imagination. Comme c'est surtout la ])opulation des villes et des grandes villes qui s'accroît, il no faut pas s'étonner qu'éveillée de si bonne heure par des spectacles et des récils de toute nature, sa jeunesse devienne de plus en plus précoce dans la recherche
52 l'eniaxce coupablh.
inquiète de tout ce qui est secret, défendu et périlleux.
Pour la retenir, il faudrait l'encadrer d'assez bonne heure et lui donner une direction qui la soutînt. Or, dans l'étude j)ratique que l'on peut faire des milliers d'enfants de nos prisons, de nos maisons de correction, de nos patronages, rien ne frappe plus l'attention que l'action néfaste exercée sur notre jeunesse par la décadence, pour ne pas dire 1" anéantissement de l'apprentissage ^
Qu'était-ce que l'apprentissage? Une transition entre la famille et l'école, d'une part, et d'autre part la vie libre avec ses responsabilités et ses dangers. Un enfant de douze ans révolus ne quittait ses parents — quand il les quittait — que pour être adopté par une famille qui lui apprenait un peu lentement, mais très sûrement un métier déterminé. Le petit apprenti gagnait fort peu de chose, et il n'avait pas la liberté d'aller et de venir à sa fantaisie ; mais ses vrais besoins étaient, en somme, satisfaits, et les faux ne recevaient pas tant de provocations ^.
i. Sur les causes de cette décadence, voir La France criminelle, cil. VI.
2. Dans l'une de nos statistiques pénitentiaires, je relève les pro portions suivantes. Je n'ai pas besoin d'en faire ressortir la portée ni de montrer comme elles servent à consolider la base des observations qu'on vient de lire.
Sur 5.933 garçons et filles entrés en correction, l'administration comptait :
Ayant été sans profession 3.898
Ayant eu des professions industrielles 743
Ayant eu des professions diverses 694
Ayant eu des professions agricoles 598
Non seulement les professions agricoles fournissent moins de jeunes détenus, mais la récidive est moins forie parmi leurs libérés.
Le directeur d'une colonie de l'État qui avait fait le relevé minutieux des récidives imputées à ses anciens pupilles, avait compté 27 ^ de récidive chez les enfants d'origine rurale et 39 X chez les enfants d'origine urbaine.
LES DÉXUEMEXTS ET LES DÉFAILLAXCES. 53
La disparition de ce régime est-elle une conséquence forcée du développement du machinisme, de la division indéfinie du travail, de l'organisation nouvelle de la grande usine et du grand atelier? Ce n'est pas ici le lieu de discuter cette question si complexe. D'une manière générale, un homme de foi ne doit jamais admettre que rien de mauvais soit la conséquence inévitable d'aucun progrès dû à la science. Ce qui est vrai, c'est que tout a ses inconvénients possibles : un progrès nouveau amène avec lui, si l'on n'y prend garde, un péril nouveau. C'est le travail incessant de l'humanité, c'est surtout le rôle de ceux qui l'instruisent ou qui la gouvernent de trouver le moyen de faire disparaître ou d'atténuer ces périls par des dispositions mieux adaptées. Pour trouver ces adaptations et pour en assurer le succès, il faut autre chose que la science proprement dite; c'est ici que léternelle morale, avec ses fondements nécessaires, reprend tous ses droits. Mais, encore une fois, nous ne voulons pour le moment que constater des faits. Or, le fait universel est que les enfants sont à peine sortis de l'école qu'on essaie d'en faire tant bien que mal des ouvriers libres et rémunérés.
Il peut sembler que ce soit pour la famille et pour l'enfant un avantage. C'en est un en effet quelquefois dans une maison bien unie, bien dirigée, où les parents donnent bon exemple, où les fils travaillent avec le père, où les filles secondent la mère; mais là où l'éducation faiblit, là où les liens de famille sont relâchés, les inconvénients du nouveau régime sautent aux yeux et nous no tarderons pas à en l'aire le triste dénombrement.
Il faut bien s'attendre ici à une objection spécieuse.
Est-ce que, nous dira-t-on, les jeunes Anglo-Saxons ne changent pas de métier? Est-ce que la force de l'ouvrier américain ne vient pas précisément de ce qu'il saisit là où il la trouve l'occasion de se rendre utile et de gagner de l'argent? Nous ferons à cette objection deux réponses.
En Angleterre, tout autant qu'en France, on se plaint vivement de la vie nomade et de l'esprit de changement des adolescents de la classe ouvrière. C'est même là, qui ne le sait? qu'a été imaginée, la fameuse expression -.petit arabe des rues. A Londres, à Liverpool et ailleurs, la plupart des grandes associations de bienfaisance s'efforcent d'opposer à ce mal d'énergiques remèdes. Elles s'attachent à embrigader les petits chercheurs de salaires faciles : elles leur imposent une méthode de travail surveillée par les comités ^. Si elles les font émigrer, elles entendent les placer dans des familles offrant toutes les garanties possibles ; car, en une certaine période, 42 pour 100
1. En rendant compte, à la Société des i)risons, d'un congrès tenu à Londres en juillet 1902, je faisais les observations suivantes ; « Une constatalion très intéressante a été faite sur l'adolescence et la jeunesse des grandes villes du Royaume-Uni. Dans les manufactures, nous a-t-on dit, de grands ]irogr(''s ont été réalisés; mais les enfants habitués à un travail peu pénible, les petits commissionnaires et commerçants de la rue, qui sont livrés à eux-mêmes, laissent beaucoup plus à désirer. Ils vivent éloignés de leurs parents, ils s'entraînent mutuellement à la dissipation, prennent l'liai>itude du jeu et des paris. C'est parmi eux qu'on trouve le plus de misères physiques et morales. «
Un mémoire lu par un chef constahie de Manchester a jeté sur ce sujet des lumières assez précieuses. Cet honorable membre a étudié de très prés les petits vendeurs de journaux de la cité. Il a constaté combien ils fournissaient d'exploiteurs des champs de courses et de voleurs précoces. Depuis 1901, on les soumet, dans Manchester, à une organisation dont les résultats heureux se font déjà sentir. Ils ne doivent pas exercer leur métier au delà de 8 heures du soir en hiver, de 9 heures du soir en été. Us doivent être habillés décemment, porter un signe distinctif et accepter la surveillance d'une société philanthropique aidée par la police (Philanlltropicpolice-aided association). Des licences ont été accordées à 1.220 enfants placés dans ces conditions.
LES DENUEMENTS ET LES DEFAILLANCES. 5o
des enfants qu'on dirigeait sur le Canada trouvaient le moyen d'en revenir.
Traversons l'océan. Aux Etats-Unis, la grande masse de la population est une population d'émigrants. Par cela même que ces hommes ont franchi les mers pour aller dans ce qu'on a appelé si longtemps un pays neuf, il faut Inen reconnaître que ce n'est pas l'esprit de stabilité qui les a poussés. Mais il y a deux manières d'entendre le changement. Il y a la manière nonchalante et paresseuse, s'accommodant très bien des caprices et de la fantaisie, et il y a la manière hardie, chercheuse, tenace jusque dans ses tentatives les plus osées. Que la seconde soit le lot d'une minorité partie, la veille, de son pays d'origine pour aller dans un Etat dont elle connaissait en gros les ressources, mais dont elle savait aussi les habitudes de lutte et de concurrence effrénée, c'est ce qui est assez évident. Qui nous dit qu'à une seconde et à une troisième génération la nécessité d'une tradition et d'une éducation méthodique ne se fasse pas sentir à son tour? Un homme d'élite et favorisé par les circonstances se trouve bien d'avoir chano-é dix
fois de direction, s'il a fini par en trouver une au bout de laquelle est la fortune; mais vingt autres y auront perdu leur temps, leur santé et enfin — car c'est là ce qui nous préoccupe en ce moment — leur moralité. Croyons bien (|ue, dans la société américaine comme dans toute auti'c, la criminalité de la jeunesse est corrélative à l'abandon où on la laisse trop tôt.
Nous disons : trop tôt. 11 est clair que ce moment varie avec les races et avec les habitudes sociales. De ces habitudes, les unes peuvent contrebalancer, les autres peuvent aggraver les dangers de l'individualisme. Ce qu'il importe le plus d'imposer de bonne
56 l'enfaxce coupaijle.
heure à Tenfant, c'est le sentiment de ces deux nécessités qu'on appelle l'efTort personnel et le concours mutuel. 11 semble bien dilHcile de nier que dans une famille ouvrière, honnête et laborieuse, et dans un apprentissage bien conduit, l'un et l'autre apparaissent nettement avec leur vertu bienfaisante; car il faut que chacun, dès qu'il est en état de le faire, concoure au bien commun. Si l'une des deux institutions faiblit ou subit une métamorplinse ('quivalente à sa disparition, est-ce le monopole de lEtat, providence partiale pour ceux-ci, tyran pour ceux-là, qui sera capable d'y suppléer?
Cette centralisation administrative est le régime de la France, et au point de vue de la moralité des jeunes générations, elle n'a pas beaucoup de succès à invoquer. Non! les statistiques criminelles que l'on a vues ne permettent pas de lui adresser de bien grands compliments. Sous la Restauration l'État mesurait la liberté d'une main bien avare à un peuple encore tout enflammé par la Révolution française; alors les crimes de violence se multipliaient. Sous la monarchie de Juillet on a dit : Trouvez le moyen de vous enrichir, et, en attendant, laissez tout pouvoir aux gros censitaires, vous n'avez même pas le droit de vous syndiquer pour essayer de traiter avec eux et pour soutenir avec vos amis les intérêts qui vous sont chers : alors la criminalité par cupidité s'est développée dans des proportions considérables. Le second empire a fait beaucoup plus pour le bien-être des classes populaires; mais il leur a dit sur tous les tons : Laissez-moi faire, je prendrai soin que vous jouissiez, que vous vous amusiez, vous aussi; et alors c'est l'immoralité qui a progressé. Le système actuel a changé l'étiquette du gouvernement, mais il a de
plus en plus jalousé, réduit et finalement persécuté tout ce qui était association visant un but moral, tout ce qui conviait les pères de famille à choisir librement qui leur semblait plus à même d'élever leurs enfants dans le respect des parents, dans le respect d'eux-mêmes : alors, c'est la criminalité par paresse et misère qui a prédominé, tout en faisant hausser de nouveau les attentats dus à l'esprit de haine, à l'esprit de cupidité et à l'esprit de sensualité. L'action croissante de l'Etat supprime de plus en plus ce qui est prévoyance, responsabilité personnelle, choix libre des coopérateurs et des conseillers. Elle ne supprime, tant s'en faut, aucune des tendances fâcheuses qui emportent vers le mal; car c'est précisément à l'esprit critique, négatif, destructeur de la discipline individuelle, destructeur des engagements les plus solennels qu'elle accorde, par privilège, la liberté refusée à ceux qui prêchent la virilité dans le devoir ai le sacrifice dans la passion.
Parmi les conditions d'existence au milieu des- <{uelles grandit l'enfance d'aujourd'hui, telles sont celles qu'on peut taxer à bon droit de défavorables. Des freins ont été abolis, des impulsions ont été en ([uelque sorte activées, venant se joindre à celles qui sont de tous les temps.
Ces dernières, en effet, si banale qu'en soit ou qu'en ait été l'énumération, ne sont pas de nature à nous laisser indiffi-rents. Dans les familles les jjIus unies, dans les milieux les plus pénétrés de l'esprit d'honnêteté, la nature humaine sent toujours l'aiguillon des mauvaises tendances et elle trouve toujours une occasion qui l'invite à y céder. Comme le dit si
bien un romancier contemporain \ il y a toujours des moments où la volonté féminine est à la merci d'une faiblesse, comme la volonté masculine à la veille d'une brutalité. Comment y cèdent-elles V C'est là souvent le mystère de la volonté. Eût-on poussé l'analyse jusqu'à multiplier à l'infmi les éléments extérieurs et adventices, qu'il en resterait toujours un, mêlé à tous les autres; c'est cette spontanéité refusée à la matière brute et peut-êti'e même à la vie, mais qui dans le monde de la conscience est nécessaire pour marquer une fin et y tendre par le seul fait qu'on aime à se la représenter.
Quand on se trouve en présence d'un enfant coupable, il faut toujours penser aux causes étrangères, pour les modifier d'abord, puis pour se pénétrer de tous les motifs d'indulgence et de pitié qui militent en faveur du dévoyé ; mais il faut penser ensuite à la cause interne et personnelle pour se pénétrer de la nécessité d'une réforme qui, elle aussi, doit être intérieure et personnelle. Beaucoup de petits prévenus ou accusés ont eu de mauvais parents ou de mauvais patrons : il en est peu qui en ont eu de très bons ; mais il en est enfin qui n'ont eu ni exemples pernicieux ni leçons démoralisantes.
Un juge d'instruction très compétent du tribunal de la Seine, fondateur de l'œuvre très intéressante du patronage familial ^, a observé de près, dans son cabinet du Palais de Justice, soixante mineurs arrêtés et traduits devant lui. Il résume de la façon suivante une des parties les plus importantes de son enquête sur les parents « que l'on a, dit-il, si souvent accusés