‹ L'enfance coupable. --Chapitre 7 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES PREMIERES DEVIATIONS

La première de toutes, j'entends, du moins, de celles qui se manifestent publiquement et commencent à entreprendre ostensiblement sur Tordre social, c'est la mendicité. Il y a là une plaie sur laquelle il est important de recueillir des faits bien authentiques et de réfléchir.

« Celui qui vole le pauvre, c'est le mendiant. » Cette assertion est tout d'abord incontestable quand elle s'applique au mendiant adulte professionnel, qui pourrait travailler et qui ne le fait pas. On peut aller plus loin encore. On peut dire que la masse des pauvres est lésée quand la société laisse mendier un homme sous prétexte qu'il ne sait pas gagner sa vie lui-même. Car de cette société qui n'a pas trouvé le moyen de lui faire obtenir le nécessaire, il trouve, lui, par ses sollicitations, le moyen d'obtenir le superflu. Il en obtient dans tous les cas (le fait a été cent fois démontré), plus que ne gagne le pauvre discret, honteux, chargé de famille et cherchant partout du travail. Cependant, qui peut se dire sûr qu'un honnête ouvrier sortant de l'hôpital, qu'une pauvre femme abandonnée, qu'un travailleur enfin frappé par un chômage subit, ne se trouveront pas dans la

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nécessité de tendre la main? C'est ce qui fait qu'en dépit de toutes les enquêtes et de toutes les théories, on hésite encore si souvent à refuser l'aumône demandée dans la rue et que quelquefois on ne la refuse pas sans une nuance de tristesse et d'inquiétude. Il est vrai que quand on l'accorde, on n'est point sans se demander : Ai-je bien fait?

Où ces scrupules sont absolument hors de mise, c'est quand il s'agit de l'enfant. Ici, l'hésitation n'est pas possible. Il ne faut pas que l'enfant connaisse la mendicité; il ne faut pas qu'il la serve; il ne faut pas qu'il la pratique.

Il y est entraîné facilement. C'est une raison de plus pour le sauver du péril. Il est dans sa nature d'obéir, et il est dans sa nature de demander. Si ses parents, auxquels il est habitué à demander ce qui lui est nécessaire, lui commandent d'aller le demander à d'autres, il est inévitable qu'il le fasse. Le petit enfant qui tend la main est donc particulièrement excusable, au moins quand il est tout jeune. Mais s'il n'y a pas lieu alors de l'incriminer personnellement, il y a lieu de le plaindre et surtout (nous y reviendrons plus loin) de faire tout ce que l'on peut pour le préserver.

Décomposons en effet les années de Icnfance en trois périodes.

Dans la première, l'enfant est porté sur les bras ou pendu à la main de la personne qui mendie..., sa mère le plus souvent. On compte sur lui pour apitoyer les passants. Il faut qu'il les apitoie. La logique veut donc qu'on le laisse souffrir, pour ne pas dire qu'on le fasse souffrir. Donnez à la passante do quoi couvrir les pieds ou les épaules de la pauvre créature, le lendemain vous risquez de rencontrer

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celle-ci tout aussi nue, tout aussi bleue de froid que quand vous l'avez secourue. Pourquoi en effet avezvous été apitoyé et avez-vous donné une aide imprudente ? Parce que vous aviez vu l'enfant souffrir. Alors la mère est par trop tentée de recommencer dans les mûmes conditions. C'est logique. Ainsi l'enfant est exposé par système à mille causes d'affaiblissement et de maladie, alors qu'il ne devrait que grandir en se laissant aimer et soigner.

La seconde période est celle de l'école. L"enfai)t qui mendie est donc privé d'un secours dont l'absence le condamne aujourd'hui à une infériorité irrémédiable. De plus, il est forcément en état de vagabondage, c'est-à-dire exposé aux pires tentations et aux pires associations.

La troisième est celle de l'apprentissage, ou, en supposant que l'on ait réussi à le remplacer, celle des premiers et presque toujours décisifs débuts dans le travail rémunéré. Y substituer une vie errante et oisive, c'est perdre pour toujours l'avenir du travailleur; c'est empêcher l'enfant de devenir un homme.

De l'une à l'autre de ces trois périodes, l'enfant qui mendie habituellement oscille entre deux maux également graves et dont la société honnête a le devoir de se préoccuper. Ou bien il est exploité cruellement et contraint, par des coups, de se plier à cette exploitation qui l'avilira et l'exaspérera; ou bien, pour se libérer de ce martyre et pour tirer luimême un profit matériel du métier qu'on lui impose, il perfectionne ce métier : il y ajoute peu à peu (on n'est pas d'ailleurs sans le lui conseiller) des mensonges dégradants, des complaisances plus dégradantes encore, bref, des industries qui le mènent

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